Comment le COVID-19 favorise l’exploration de voies innovantes en matière de recherche

Pour la Revue Politique et Parlementaire, Alexia Peyronel Belleville s’est entretenue avec Eric Vivier, professeur à l’Université Aix Marseille, à l’AP-HM Hôpitaux Universitaires de Marseille et directeur scientifique de l’entreprise Innate  Pharma pour comprendre comment le COVID-19 favorise l’exploration de voies innovantes en matière de recherche.

Revue Politique et Parlementaire – Quelles sont les recherches scientifiques menées sur l’immunité qui sont utiles aujourd’hui pour comprendre le COVID-19 ?

Professeur Eric Vivier – Tout. L’histoire de la science nous apprend qu’on ne sait pas prédire quelles sont les applications futures d’une découverte scientifique. Chaque découverte amène des nouveautés, mais lesquelles seront les plus utiles est une toute autre question. On ne le sait pas d’avance. Si je prends l’exemple d’Albert Einstein, il n’aurait pas pu imaginer lui-même les conséquences nombreuses de certaines de ses découvertes majeures. Aujourd’hui, toute la science est utile pour comprendre.

Pour la pandémie du COVID-19, on assiste à des repositionnements multiples, des expertises, des techniques et des organisations. Ce qui se passe en science se passe dans la société. Des expertises issues de plusieurs champs disciplinaires se rassemblent pour travailler sur les différents aspects de la pandémie. Dans notre cas à nous, alors que nous avons l’habitude de travailler sur l’immunité des cellules, nous avons repositionné nos compétences sur la voie du complément (le système du complément correspond à la cascade d’enzymes participant à la défense de l’organisme contre l’infection). Nous nous adaptons à des paramètres très variables en permanence.

Il est intéressant de voir que la société dans son ensemble a fait converger les forces vers un but commun, comprendre le virus et mettre en place les stratégies les plus efficaces pour lutter contre.

RPP – Avant le COVID-19, on a connu d’autres virus (certains de la même famille) selon vous en quoi le COVID-19 a-t-il plus d’inconnues que d’autres ?

Pr. Eric Vivier – Je suis surpris par certaines inconnues. Je peux en citer trois. Même s’il y a des exceptions notoires, comme le VIH-1, dans beaucoup d’infections microbiennes, nous développons une réponse immunitaire protectrice suite à l’infection. Mais actuellement, nous n’avons pas encore de données suffisantes pour nous prononcer dans le cas du COVID-19. L’immunité post infection reste à être documentée. La mise en place d’un sérodiagnostic a posé plus de problèmes que ce que l’on pouvait penser à l’origine. La prudence est donc de mise. Je suis aussi étonné par sa forte contagiosité. La vitesse de propagation a été particulièrement rapide.

RPP – Contre les virus on a développé des vaccins qui avaient des charges atténuées vous avez choisi de repositionner un médicament, issus des premiers résultats d’une étude translationnelle, quels sont les principaux avantages des stratégies de repositionnement ?

Pr. Eric Vivier – Dans le cadre de la Fédération Hospitalo-Universitaire Marseille-Immunopole (http://www.marseille-immunopole.org), regroupant l’AP-HM Hôpitaux Universitaires de Marseille (http://fr.ap-hm.fr) et la société Innate-Pharma (https://www.innate-pharma.com/fr/mise-jour-sur-covid-19), nous avons dans un premier temps analysé les données translationnelles chez les patients atteints de COVID-19. Les premières données issues des patients nous montraient des niveaux élevés d’une molécule du complément le C5a et une suractivation des cellules myéloïdes dépendantes de C5a. Ces taux sont très corrélés à la sévérité des cas des pneumonies. Nous avons donc cherché une molécule capable de réduire cette partie de la réponse inflammatoire des poumons et avons repositionné l’Avdoralimab, un anticorps monoclonal capable de bloquer la voie C5a dans le but de réduire la réponse inflammatoire dans les poumons. Nous menons actuellement un essai randomisé, afin de tester si l’utilisation d’Avdoralimab aide à améliorer le pronostic des patients atteints d’un COVID-19 avec une pneumonie sévère.

Ce qu’il faut retenir, c’est que le repositionnement d’une molécule permet de bénéficier tout de suite d’un traitement dont on connaît déjà le mode d’action et les effets secondaires. C’est un gain de temps considérable.

RPP – On assiste à une mise en circulation de très nombreuses études scientifiques puisque les mises en ligne de résultats préliminaires sont largement simplifiées, qu’en pensez-vous ?

Pr. Eric Vivier – Dans une période de crise, c’est une chance de pouvoir partager l’information rapidement. Lorsque vous publiez des résultats dans une revue scientifique qui est réputée, votre papier obtient de facto un bon facteur d’impact. Il est donc vu comme important par la communauté scientifique. Là en période d’épidémie, les articles sont mis en ligne via une plateforme qui est accessible à tous. Les chercheurs ont donc accès à plus d’articles.

RPP – Quelle serait la bonne méthode pour mieux coordonner l’effort de recherche mondial ?

Pr. Eric Vivier – Je ne sais pas s’il existe une vraie coordination mondiale en matière de recherche actuellement même s’il y a des accords de coopération qui fonctionnent très bien.

La création d’un fonds de solidarité pour financer les travaux de recherche à grande échelle serait utile.

L’accessibilité rapide à des financements dans un contexte d’urgence est plus que jamais pertinent. Imaginez le temps humain consacré au montage de ces dossiers pour répondre à ces appels à projets ainsi que le temps humain dédié à leur évaluation. La logique de la confiance devrait prévaloir et l’on pourrait imaginer une répartition équitable des fonds à travers les centres de recherches qui sont déjà labellisés.

RPP – La coopération en locale a-t-elle été vertueuse ?

Pr. Eric Vivier – La rapidité de mise en place d’une task force en local a été édifiante, ici à Marseille. Cette task force s’est appuyée sur une collaboration entre le monde de la recherche, de la clinique et le monde de l’entreprise. Elle associe l’Hôpital de la Timone, l’Hôpital Nord de Marseille (Hôpitaux Universitaires de Marseille – AP-HM) et l’Hôpital Laveran (HIA-Laveran). Ces partenaires sont tous pleinement engagés. Nous nous sommes tous mis tout de suite en mouvement, équipes hospitalières, chercheurs…

Si je prends l’exemple d’Innate Pharma, nous avons proposé à nos collaborateurs de rouvrir rapidement l’entreprise et l’engagement de tous et de nos partenaires au regard des enjeux a été total.

Cette coopération multilatérale a permis une étude translationnelle initiale et la mise en place d’un essai clinique randomisé.

Nous traitons depuis le 28 avril 2020 les premiers patients dans le cadre de cet essai randomisé en double aveugle. Nous avons pu compter sur l’écosystème local efficace, Marseille-Immunopole, fruit de nombreuses années de travail pour réunir les compétences et les plateformes technologiques de pointe.

RPP – La période est-elle favorable pour accélérer les approches innovantes ?

Pr. Eric Vivier – L’exemple local est la preuve que la proximité permet de réagir vite. Nous vivons un temps condensé à la manière de certains films comme « Le Crabe-tambour » de Pierre Schoendoerfer. Au niveau humain, nous allons tous à l’essentiel. Tout est intense. L’accessoire est laissé de côté, c’est une leçon pour le futur.

Eric Vivier
Professeur à l’Université Aix Marseille (AMU), à l’AP-HM Hôpitaux Universitaires de Marseille
Directeur scientifique de l’entreprise Innate Pharma
Propos recueillis par Alexia Peyronel Belleville