De Brégançon au sommet de l’Otan de Londres : une nouvelle ligne stratégique pour la France et l’Europe ?

Pour Henri de Grossouvre, essayiste spécialiste de la géopolitique européenne, le sommet de l’Otan de Londres des 3 et 4 décembre confirme une nouvelle ligne stratégique que l’on peut qualifier de « gaullienne » initiée par le président français en août 2019 au fort de Brégançon. A Londres la fermeté et la cohérence du président Macron face au président Trump et à ses autres homologues de l’alliance atlantique confirment donc cette nouvelle ligne. La question est de savoir si et comment elle se concrétisera dans les faits, les actions et les institutions durant les mois et les années à venir.

A Brégançon, au G7 à Biarritz et à l’occasion de la présidence française du Conseil de l’Europe de Strasbourg (mai à novembre 2019), le président français a initié une nouvelle ligne face à la Russie. Parallèlement au sein de l’UE la crise du Brexit et la crise de légitimité démocratique de l’UE obligent à repenser la construction européenne. Les deux grandes thématiques que nous développons depuis plusieurs années, la grande Europe continentale et la relance de l’Union par une Avant-garde sont au cœur de cette actualité. Au sein de l’Union européenne, nous vivons dans un paradoxe éclatant, à droite comme à gauche, les critiques de l’Union sont vives depuis plusieurs années et la cristallisation de la crise autour du Brexit démontre qu’il est très difficile, voire impossible de revenir en arrière et de quitter l’Union européenne. Le processus semble irréversible et les référendums ont pour seule conséquence le clivage de nos sociétés. Aux conséquences politico-économiques du Brexit vient s’ajouter le risque de guerre civile en Irlande. Sachons tirer parti des opportunités ouvertes par la France combinées aux conséquences du Brexit. D’autant plus que les conseillers « externes » les plus écoutés du président français, notamment notre ami Renaud Girard, Jean-Pierre Chevènement et Hubert Védrine participent à ce projet conforme aux intérêts de la France et de l’Europe.

Brégançon, le G7 et la présidence du Conseil de l’Europe, le tournant du président Macron

Le 19 août dernier, une semaine avant le G7 à Biarritz, Emmanuel Macron reçoit Vladimir Poutine au fort de Brégançon pendant quatre heures trente dont une heure et demie d’entretien en tête à tête des deux chefs d’Etat. « La Russie est européenne, très profondément (…), nous croyons à cette Europe qui va de Lisbonne à Vladivostok » et le président Macron ajoute qu’il veut réarrimer la Russie à l’Europe. Parallèlement, à l’occasion de la présidence française du Conseil de l’Europe, à Strasbourg, Emmanuel Macron a œuvré pour la réintégration de la Russie dans cette instance paneuropéenne.

Et pourtant, maintenant que Philippe Etienne est parti à Washington, les conseillers diplomatiques « internes » du président français ne sont pas majoritairement favorables à cette ligne conforme aux intérêts historiques français et européens.

Pour Hubert Védrine « Macron essaye, et il a raison. S’il arrive à déclencher un processus, d’autres Européens suivront, et il pourrait y avoir un effet d’entraînement plus large » (…) Durant ses deux premiers mandats, Vladimir Poutine avait tendu la main aux Occidentaux, qui ont eu le tort de ne pas répondre vraiment ».

A l’occasion de la présidence française du Conseil de l’Europe (mai à novembre 2019), Emmanuel Macron, lors de son discours du 1er octobre à Strasbourg, a évoqué la maison commune européenne, l’unité du continent européen, la souveraineté européenne, il a aussi plaidé en faveur de la Russie dans cette institution : « Je soutiens pleinement le choix qui a été fait de maintenir la Russie dans le Conseil de l’Europe, parce que je crois que le peuple russe se reconnaît fondamentalement dans l’humanisme européen, parce qu’il a participé à sa construction, parce que la géographie, l’histoire et la culture de la Russie sont fondamentalement européennes (…) ». Les trois séquences de Brégançon, du G7 à Biarritz, et de la présidence du Conseil de l’Europe ont été des succès diplomatiques initiés par le président français. Nous pensons qu’il ne faut pas hésiter à soutenir cette nouvelle ligne, c’est aussi l’avis de Jean-Pierre Chevènement : « Au plan international, le G7 de Biarritz, précédé de la visite de Vladimir Poutine à Brégançon, a permis à Emmanuel Macron de prendre une stature nouvelle. Au-delà de la floraison des initiatives, le président de la République a affirmé une grille de lecture du monde originale et qui répond à l’intérêt national. C’est clair et c’est nouveau »1.

L’Avant-garde européenne et les relations UE-Russie sont les deux facettes du même projet

La Grande Bretagne avait commencé par refuser de participer à la construction européenne, puis devant les premiers succès avait essayé de créer un projet rival au sein de l’AELE. Après l’échec du projet concurrent les Anglais avaient dû attendre le départ du Général de Gaulle pour rejoindre le projet et pousser, de l’intérieur cette fois, à un élargissement systématique afin d’empêcher l’approfondissement politique. Nous sommes aujourd’hui trop nombreux au sein de l’UE pour nous mettre d’accord et définir ensemble une politique claire et cohérente vis-à-vis de nos grands partenaires. Contrairement aux principaux acteurs mondiaux les Européens sont les seuls à ne pas avoir un projet géopolitique, un projet économique et industriel, une vision claire de ce qu’ils sont, de leurs frontières, de leur situation et de leur avenir. En revanche les Etats-Unis, la Russie, la Chine, Israël, le Brésil, ou l’Inde… ont chacun un projet dans lequel nous sommes intégrés.

Nous sommes ainsi devenus objet et non plus sujet des relations internationales.

Il n’y a pas de projet numérique européen. Il y a des centres de recherche en intelligence artificielle à Paris et à Zurich mais ils sont mis en place par Google. Les nouvelles routes de la soie passant par l’Europe profitent surtout aux partenaires tiers. Nous pourrions multiplier ce genre d’exemples dans les secteurs stratégiques (aéronautique, espace, défense, biotechnologies, littoraux et espaces maritimes…).

La seule solution pour revenir sur la provincialisation des pays européens est une double politique de coopération paneuropéenne jusqu’à la Russie au-delà de l’UE et de relance des questions stratégiques au sein de l’UE par une groupe de pays pionniers. Avant-garde2 qui serait le noyau dur, cohérent et conséquent, d’une future Europe politique. Le cœur de cette Avant-garde est bien sûr la France, l’Allemagne, l’Italie, la Belgique et le Luxembourg et tous les pays qui partageraient cette ambition. La France a du mal à accepter l’inversement du rapport de forces avec son voisin allemand, l’économie allemande est forte, tirons en les conséquences. La France sans les Britanniques est le seul pays européen capable de projeter des forces militaires. La défiance des citoyens des pays de l’UE vis-à-vis de la construction européenne est principalement due à des problèmes de sécurité et des problèmes économiques. Le partage du droit de véto français au conseil de sécurité des Nations unies n’est pas d’actualité. Mais demandons-nous plutôt pourquoi les Chinois, les Russes, les Américains font régulièrement usage de leur droit de véto tandis que les Britanniques et les Français quasiment jamais.

Le rôle des capitaines d’industrie 3

L’exemple d’un grand européen, Aristide Briand, me semble aujourd’hui d’une particulière actualité, par son ambition européenne et par le rôle que devaient y jouer les forces économiques. Son projet comporte un lien fédéral en Europe sans abandonner les souverainetés nationales : « Evidemment, l’Association agira surtout dans le domaine économique : c’est la question la plus pressante. Je crois que l’on peut y obtenir des succès. Mais je suis sûr aussi qu’au point de vue politique, au point de vue social, le lien fédéral, sans toucher à la souveraineté d’aucune des nations qui pourraient faire partie d’une telle association4 ». Face à la crise politique et au rôle prépondérant de l’économie dans nos sociétés, je pense que les chefs d’entreprise, les capitaines d’industrie ont une responsabilité et un rôle européen à jouer. En Italie, en France et en Allemagne, notamment, la notion de capitaine d’industrie est parlante.

Je pense avec Saint-Simon que la science, l’économie et l’innovation sont étroitement liées et qu’elles sont plus que jamais le moteur de nos sociétés.

J’en appelle à l’action commune au sein des pays d’une possible Avant-garde européenne de quelques patrons de l’industrie pour la relance de l’Europe politique. A cela il faut ajouter la nécessité de la solidarité et du lien social de proximité. Ce lien passe me semble t’il en Europe par les identités locales et régionales. Nous travaillons d’ailleurs à Strasbourg à un projet de livre, sorte de manifeste pro-européen de capitaines d’industrie au sein de l’UE et sur une base franco-germano-italienne pour relancer et influencer la construction européenne.

Les conséquences du Brexit et les opportunités dans le domaine de la défense

Avec le retrait des Britanniques la relation franco-allemande redevient centrale, même à 27, voilà ce qu’il me semble important. Et cela, alors même que la relation entre les chefs d’Etat des deux pays, Angela Merkel et Emmanuel Macron n’est pas particulièrement cordiale et efficace. Mais avec l’évolution du rôle international des Etats-Unis dont Donald Trump est autant le révélateur que l’acteur et aussi le Brexit, les pays de l’UE sont obligés de repenser et réorganiser le projet européen. Au début de la construction européenne les Britanniques ont pensé que cela ne fonctionnerait pas, puis voyant que cela fonctionnait, ils ont essayé de créer à l’extérieur une organisation concurrente, l’AELE, dont la raison d’être s’est éteinte avec les progrès de la construction européenne. Ensuite ils ont dû attendre la mort du général de Gaulle pour rejoindre l’Union où ils ont d’une part encouragé les élargissements successifs afin de diluer le plus possible le projet politique. Dans le domaine de la défense les Britanniques ont opposé leur véto à tout renforcement des capacités de sécurité et de défense européennes. D’une certaine manière nous en revenons donc à la situation antérieure mais il n’y a pas d’automatisme, il y a un potentiel et une opportunité qui ne peut se faire que par le volontarisme politique, sachant par ailleurs que l’influence politique et économique des grands pays européens est moins grande qu’il y a cinquante ans.

Avec le Brexit nous allons avoir des opportunités dans le domaine de la défense et paradoxalement particulièrement avec nos amis britanniques, je fais ici référence au discours de Lancaster du 17 janvier 2017 de Theresa May et au premier livre blanc sur le Brexit du 2 février 2017 où il est question de sécurité et de défense. A Francfort la tâche de Christine Lagarde sera très compliquée, les intérêts économiques et financiers allemands divergent souvent de ceux de la majorité autres pays de l’UE, il est intéressant de voir qui sont ses conseillers « externes ». Je pense afin que cela donne surtout à se réjouir pour la zone euro plus que pour le rôle des Français et des Allemands.

Quoiqu’il arrive et malgré sa spécificité insulaire, la Grande-Bretagne est un grand pays européen, elle restera liée d’une manière ou d’une autre au destin des pays européens continentaux. Donc, même si le Brexit aboutit il restera des liens économiques, financiers et de sécurité forts entre la Grande Bretagne et l’Union européenne. J’essaie toujours de voir l’aspect positif des choses.

L’UE sans les Britanniques va être obligée de repenser et restructurer son projet politique, c’est une bonne chose.

Par ailleurs même si les Britanniques quittent l’UE la coopération en matière de défense restera primordiale et sera peut-être même facilitée. Depuis qu’il est question que les Britanniques quittent l’Union, ils ont multiplié les appels du pied pour continuer de participer à la PSDC (Politique de sécurité et de défense commune) : discours de Lancaster déjà cité, deux premiers livres blancs sur le Brexit, discours de Munich de Theresa May du 12 septembre 2017, document de Crispin Blunt pour la conférence sur la PSDC DE Malte du 28 avril 2018, volonté de continuer à participer au programme Galileo… Les Britanniques pourraient donc quitter le marché commun et l’union douanière tout en continuant de participer à la PSDC.

D’ailleurs je pense que nous avons besoin d’eux, les Français et les Britanniques sont les deux seuls pays dans l’UE capables de projeter des forces militaires sur des théâtres extérieurs.

Dans le domaine de la sécurité et de la défense les Britanniques pensaient pouvoir se passer de l’UE et de sa politique de défense en raison du lien privilégié entre Londres et Washington, or la confiance jusque-là inébranlable dans cette relation privilégiée a été mise à mal par la politique de Donald Trump. L’attitude du président américain, notamment dans le dossier du nucléaire iranien, a joué un rôle important. Tout cela a paradoxalement rapproché les Britanniques de la position française en faveur de la mise en place d’une autonomie stratégique européenne propre.

Le noyau dur et le rôle de la France, de l’Allemagne et de l’Italie

Les aléas de la politique partisane ne peuvent pas changer ni la géographie ni le pays dont la capitale, la ville éternelle, est la légitimité politique et spirituelle de l’Europe ! L’Italie faisait partie du noyau carolingien, des débuts de la construction européenne et pour moi il ne peut y avoir de relance du projet politique européen sans l’Italie. Nous avons évoqué les satellites, les questions de stratégie et de défense. Dans le domaine de l’intelligence artificielle la dépendance européenne est quasi-totale, nous avons certes deux centres de recherche, à Paris et Zurich, mais ce sont des centres Google. Si nous voulons continuer à exister et à prendre en main notre destin il nous faudra nous saisir de tous ces domaines stratégiques. A l’heure où la désindustrialisation de la France n’a pas été stoppée, il faudrait s’inspirer de la politique économique des dernières années qui a permis à l’Italie de se réindustrialiser. La France, l’Allemagne et l’Italie sont trois grands pays de l’Union qui ont aussi une tradition forte de relations économiques, culturelles et politiques avec la Russie.

De « Paris Berlin Moscou5 », il reste la révélation d’un potentiel.

Il reste aussi des structures de discussion tripartites qui continuent à jouer un rôle. Le noyau dur d’un côté et de l’autre un projet stratégique pour la plus grande Europe sont les deux revers de la même médaille. Nous avons évoqué la question de la relance par une Avant-garde, en ce qui concerne les relations avec la Russie, nous constatons donc une récente évolution très prometteuse initiée par le président Macron. Non seulement la Russie est profondément européenne comme l’a affirmé Emmanuel Macron le 1er octobre 2019 à Strasbourg, mais nous croyons aussi avec le philosophe, théologien et poète Herder (1744-1803), comme nous l’avions écrit en 2001 dans « Paris Berlin Moscou », que la Russie va reprendre le flambeau européen. L’héritage européen c’est avant tout celui de la Grèce antique, celui de Rome, et celui des lumières.

Henri de Grossouvre
Essayiste spécialisé sur la géopolitique européenne

  1. Jean-Pierre Chevènement, Marianne, 6 septembre 2019
  2. Voir, Henri de Grossouvre, « Pour une Europe européenne, une Avant-garde pour sortir de l’impasse », Xenia 2007, préface de François Loos, ministre de l’industrie.
  3. Voir l’article paru en Italie dans le magazine du quotidien Il Giornale le 23 mai 2019, Henri de Grossouvre : Una nuova Avanguardia Europea ed il ruolo dei capitani d’industria https://culturaidentita.it/3217-2/
  4. Discours d’Aristide Briand à la Société des Nations, 5 septembre 1929.
  5. Voir Henri de Grossouvre, « Paris Berlin Moscou, la voie de l’indépendance et de la paix », livre préfacé par la général Gallois deux fois édité en France et traduit en italien et en serbe.