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dans Politique

Edouard Philippe, l’outsider imaginaire

Frédéric Saint ClairParFrédéric Saint Clair
9 avril 2021
Edouard Philippe

Edouard Philippe s’est livré, de concert avec son ombre, le député européen Gilles Boyer, à l’exercice désormais traditionnel du « récit politique du pouvoir vu de l’intérieur ». A un an de l’élection présidentielle, difficile de n’y voir qu’un hasard du calendrier, surtout quand on apprend que ses rendez-vous politiques parisiens se multiplient : Emmanuel Macron, Gérald Darmanin, Gérard Larcher, Bernard Cazeneuve, des députés proches de Nicolas Sarkozy, de Valérie Pécresse, des centristes… Sa cote de popularité confortable : 53% d’opinions favorables ? « Une volute de fumée » affirme-t-il dans une interview fleuve accordée au Point. Ses perspectives d’avenir ? Rien de très précis, un va et vient entre impressions vagues et lignes pas très claires. Une phrase, cependant, n’aura échappé à personne : « Je ne vais pas nier que j’aime être aux manettes, en responsabilité. » Est-ce pour autant suffisant ?

Chacun l’aura compris : Edouard Philippe est en embuscade. Le risque ? D’être oublié rapidement, du fait de l’agitation de la vie politique et des bousculades de l’actualité, incapable d’incarner une réelle alternative, une réelle espérance. C’est cruel, mais c’est pourtant l’impression qu’on retire lorsque l’on parcourt les dix pages d’interview et d’articles qui lui sont consacrées dans l’hebdo. Un peu poussif. Un peu suranné. Une interview où l’on se désole de trouver davantage de références intellectuelles dans les questions du journaliste que dans les réponses du maire du Havre… Une interview où s’étale de long en large une pensée politique un peu molle, façon Juppé, et un peu hors sol, façon Macron. Des exemples ?

Sur la laïcité ? On ne trouve rien ; ou alors du banal, du cliché : « La vérité, c’est que nous ne sommes ni plus intelligents ni plus bêtes que les autres, mais que nous avons une originalité et une ambition : nous aspirons à l’universalité. »

Sur le régalien : immigration, insécurité, islamisme ? Rien ; absolument rien.

Sur le basculement civilisationnel à l’œuvre ? Ce mot fait-il seulement partie de son lexique politique ?

Sur la gestion du Covid, et en particulier des masques ? Une réponse en forme de « C’est pas nous, c’est l’OMS ! »

Sur son éviction de Matignon ? Un raidissement : c’est moi qui ai demandé à partir !, Edouard Philippe affirmant au journaliste, droit dans ses bottes : « J’ai dit les choses très tôt et très clairement au président : quoi qu’il arrive, je lui remettrais ma démission à l’issue du scrutin au Havre. » On se dit alors : Bravo ! Malheureusement, trois lignes plus bas, il se reprend : Mais bon… s’il m’avait demandé de rester… je n’aurais pas dit non… : « Si Emmanuel Macron m’avait dit : « Je vous demande de rester, voilà ce qu’on va faire », et si cette orientation m’avait convenu, oui, je serais resté ».

C’est cruel !

Existe-t-il état plus triste encore que celui de cet ancien Premier ministre redevenu maire d’une ville de province et rêvant toujours aux ors de la République, à un éventuel désistement de dernière minute d’Emmanuel Macron ?

Probablement celui de son ancienne famille politique, LR, celle qu’il a trahie sans scrupules, dont il a patiemment organisé l’affaiblissement, la disqualification, au profit du RN – adversaire prétendument plus facile à battre ; une droite dont il s’est efforcé d’étouffer la voix d’opposition parlementaire, et dont les amendements ont été rejetés, sur ordre, quasi-systématiquement ; une droite qui est à ce point à l’agonie que, lorsqu’elle entend un homme politique déclarer : « Quand je parle de l’autorité nécessaire à certaines fonctions de l’État, quand j’affirme que la solidarité ne peut exister que dans le cadre d’une économie de marché qui crée des richesses, quand je rappelle sans cesse la valeur du travail, quand je déplore que nous connaissions des taux d’imposition plus hauts que partout ailleurs sans que les politiques publiques soient suffisamment efficaces , ça me classe plutôt à droite… », elle se laisse prendre au jeu et nourrit l’espoir que ces idées générales, sans originalité ni puissance, puissent former le squelette d’un programme audacieux ; une droite qui, tant elle est à la dérive, tant elle est en mal d’idées neuves, tant elle est en mal de candidats charismatiques, serait prête à s’asseoir sur son honneur, et à faire appel à n’importe quel outsider pouvant dépasser les 15% au premier tour en 2022, quand bien même cet outsider serait totalement imaginaire.

Frédéric Saint Clair
Analyste politique

Frédéric Saint Clair

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