Les ors retrouvés de la Chapelle royale de Versailles ou les vertus de la transmission en période de désarroi…

Nul ne soulignera jamais assez les vertus de la transmission et la formidable source d’inspiration que peut offrir l’Histoire en ces temps de tourmente mondiale et d’affolement de nos boussoles, sous des cieux bouleversés par le changement des saisons et la course inexorable des jours et des nuits depuis le début de cette pandémie.

Une très vieille dame regagne ses pénates dans un petit village breton, tout surpris par une averse de grêlons en ce dimanche de début avril 2021, indifférente à la foulée des joggeurs citadins qu’elle croise casqués et aveugles aux reliques du monde ancien, réfugiés de la startup nation et totalement hermétiques au cheminement d’une représentante de ceux qui ne sont rien aux yeux des pseudos élites de l’heure… Et pourtant, si seulement ils prêtaient un laps de temps dérisoire dans leur journée numérique aux pensées de cette aïeule, ils gagneraient sans nul doute une once d’humanité et de sens à leur agitation décousue et vide de cap…

La vieille dame aux yeux bleus, nuance de fleur de lin, hélas ternis par un début de cataracte, ne revient pas de l’office dominical car l’Église est fermée pour cause de Covid, mais elle a tenu compagnie à une de ses amies alitée, après lui avoir apporté le pain de ce jour.

Et toutes deux ont suivi sur la lucarne du poste de télévision l’actualité du moment, en la commentant au gré de ce qui a éveillé en elles nostalgie, souvenirs ou espérance, avec le rare recul et la sagesse conférés par le poids des années et la mémoire transmise de génération en génération, cette chaîne du temps que d’aucuns voudraient briser pour faire triompher leur vision faussée du monde et leur réécriture de son essence profonde…

La disparition du Prince Philip, Duc d’Edimbourg, a sincèrement ému ces deux veuves qui ont vécu la libération de leur village du joug nazi, sans nouvelles des jeunes hommes du village passés à la dissidence de l’autre côté de la Manche pour la plus grande gloire de leur patrie, pendant des années bien plus longues que le confinement actuel, sur des bateaux de pêche dont elles ont guetté le retour jour après jour… Ces deux vieilles dames, aux pensions bien maigres et bien éloignées de la splendeur du palais de Buckingham et de la gloire du château de Windsor, compatissent à la souffrance de la Souveraine d’un pays ami dans l’adversité de la deuxième guerre mondiale, qui a pu les inspirer par sa dignité et sa pérennité, toute entière dédiée à son devoir et au service de son Royaume… Il est vrai que leur terroir a vu naître Chateaubriand, celui qui au crépuscule de sa vie avouait être bourbonniste de cœur, royaliste de raison et républicain par goût, sans aucune hésitation un de nos plus grands témoins de la grandeur de la terre de France, à la plume trempée dans l’encre du génie et de la transmission…

L’annonce de la suppression de l’ENA les laisse de marbre, tant il est vrai que leurs ancêtres ont vu passer pléthore de gabeloups, intendants, représentants d’un pouvoir éloigné de leurs préoccupations de survie quotidienne, tous éphémères en définitive, comparés aux seigneurs locaux, aux recteurs de leur paroisse et aux calvaires battus par les vents de la mer qui ponctuent les chemins de leur enfance… Emportés ou abolis au fil des révoltes et des secousses de l’histoire, suscitant la colère des Bonnets rouges aux Gilets jaunes, dans le sillon tracé avant eux par les chouans et bien d’autres damnés de la terre, leurs avatars se succèdent au gré de réformes qui ont finalement peu d’impact sur la vie des deux aïeules, si ce n’est d’en compliquer le cours.

Rares sont les occasions de se réjouir ou de constater des améliorations tangibles et durables dans le fil du quotidien, et les informations sur les avancées de la campagne de vaccination contredites par des reportages sur des vaccinodromes désertés le dimanche, faute de doses suffisantes, ne sont pas là pour dissiper leur méfiance séculaire pour les promesses des élus et dirigeants de l’heure.

Et les deux vieilles dames opinent du chef en concluant que les mandarins administratifs issus de la prestigieuse école fondée à la Libération pour améliorer la conduite des affaires publiques et en bannir les pesanteurs et absurdités, seront vite remplacés sous une autre forme, dont elles n’attendent guère de miracles ni d’améliorations. C’est le propre du très grand âge de savoir qu’il est bien illusoire de croire qu’un habillage différent changera la nature profonde des choses…

Comme si l’actualite n’était pas assez sombre, la calamité des nuits de gel abattue sur les promesses de récoltes à venir en ce début d’avril les affecte profondément, et fait renaître dans leur cœur la mémoire de catastrophes similaires et ce sentiment diffus qu’un malheur n’arrive jamais seul dans les cycles qui se succèdent sur notre terre.

L’été s’annonce sombre pour nombre d’exploitants et producteurs agricoles, et pour les superstitieux, ces aléas climatiques terribles ont souvent été les prémices de révolution et de temps de grands troubles…

Soudain, un sourire illumine le visage buriné d’une des deux vieilles dames : c’est le reportage sur les ors restaurés de la Chapelle royale de Versailles qui ramène un rayon de soleil dans son cœur, ému par le récit du travail des artisans qui ont rendu ce joyau voulu par un grand Roi, au prix sans doute de grands sacrifices et au nom d’une idée de la France foulée aux pieds aujourd’hui par la multitude d’égarés sans mémoire du monde nouveau qui s’agite dans les médias, en diffusant leur message de décomposition et de démolition…..

Les clés du Royaume sont là, dans le cœur et la mémoire de ceux qui bâtissent au fil des siècles l’héritage du monde et son espérance en dépit des obstacles et des épreuves indicibles, de ceux aussi qui transmettent sans renier ni les ombres ni la lumière qui procèdent de leur création et croyance intime, l’incommensurable témoignage de la grandeur humaine.

Et quand la foi et la bonne volonté nous habitent, il n’y a pas de batailles que l’on ne puisse remporter à terme, semble nous dire la lueur qui brille dans le regard de la vieille dame, en quittant son amie alitée et en emportant l’image des ors restaurés de la Chapelle royale de Versailles…

Eric Cerf-Mayer