Français de l’étranger : nouvelle périphérie du déclassement ou moteur de reconquête ? Courte réflexion depuis l’Amérique latine

Le regard ultra-marin n’est pas un réflexe naturel à l’Homme. La communauté nationale se voit avant toute chose dans le miroir de son cadre géographique, l’hexagone. Pourtant, au fil du temps, de l’histoire mais aussi des choix personnels, il s’est construit une société française hors de France. Par Joël Doglioni.

Une société originale qui transmet de génération en génération un amour sincère et émouvant de la mère patrie, de sa culture, de sa langue et de ses grands hommes. Si l’on cherchait une preuve du bien-fondé de l’aphorisme d’Ernest Renan selon lequel « l’existence d’une nation est un plébiscite de tous les jours » on la trouverait sans aucun doute chez les Français de l’étranger et en particulier chez ceux d’Amérique latine. On peut être né et vivre, comme ses parents et grands-parents, à Mexico, Bogota, Caracas ou Buenos Aires et se sentir viscéralement français. Peut-être parce que l’esprit français des Lumières a guidé les pas des premiers patriotes latino-américains. Sans doute aussi parce que la France a longtemps représenté un modèle de gouvernance à la fois démocratique et efficient assis sur une méritocratie qui faisait l’admiration des pays qui en étaient les plus dépourvus. Peut-être, enfin, parce que la langue nous a fait, à tout jamais, cousins dans une latinité qui efface les distances pour ne conserver que la proximité fondamentale d’une culture partagée.

Pendant de longues années, en particulier après la défaite de 1870 et grâce à l’esprit visionnaire de la IIIème République et de ses élites intellectuelles, la France et ses gouvernements ont favorisé et accompagné cette ferveur patriotique. Les Alliances française et les lycées français à l’étranger ont été créés qui rassemblaient un public fervent où se mêlaient « occasionnels » de l’expatriation, en particulier les diplomates et leurs familles, et les Français résidents, c’est-à-dire ceux dont les choix, ou ceux de leurs ascendants, avaient fait qu’ils vivraient Français depuis les rives de l’étranger. Alors, si les Etats-Unis ont théorisé le soft power avec la publication en 1990 de Bound to Lead du professeur Joseph Nye, la France s’y était déjà exercé avec talent depuis un siècle. Aucun pays n’a fait autant que la France pour que rayonnent sa langue et sa culture hors des frontières.

Notre pays a créé, installé et patronné un vaste réseau de lycées pour faire de chaque Français de l’étranger, mais aussi des fils et des filles d’une bourgeoisie locale éclairée et francophile, des vecteurs de rayonnement de la France. C’est cet élan vital, dont témoignèrent les visites passionnées de Charles de Gaulle et de François Mitterrand sur le continent latino-américain dans les années 60 et 80 du siècle passé, qu’il nous faut aujourd’hui retrouver.

Or, n’ayons pas peur de convenir qu’en quelques courtes décennies, la mystique française à l’étranger s’est rabougrie et asséchée.

Les choix n’ont plus été dictés par une vision politique d’ensemble et une saine adaptation aux nouvelles technologies mais bien par un calcul budgétaire et des stratégies de court terme dont le ministère des Affaires étrangères a été à la fois la victime consentante et le bourreau empressé. Nos compatriotes de l’étranger qui ne demandaient pourtant qu’à demeurer culturellement français en ont été les premières victimes. Faute de pouvoir accéder aux bourses, des milliers de familles françaises aux revenus intermédiaires ont dû se résigner à désinscrire leurs enfants des lycées français sans que ceux-ci ne soient réellement remplacés par les rejetons des élites locales comme l’espéraient les théoriciens parisiens de cette réforme fondamentalement injuste.

De surcroît, la pandémie de Covid et ses effets économiques et sociaux ont montré de façon violente le déclassement qui menaçait nos sociétés françaises hors de l’hexagone et en particulier, pour l’observateur engagé que je suis, en Amérique latine.

Des pans entiers de notre tissu social français à l’étranger ont basculé dans la précarité, quand non dans la pauvreté.

L’heure n’est plus à savoir si les enfants peuvent être inscrits au Lycée français ou suivre les cours de langue de l’Alliance française la plus proche. Pour beaucoup, la question est de savoir s’il y aura toujours en fin de mois un toit au-dessus de la tête et un plat dans l’assiette.

Pour autant, rendons à César ce qui est à César : Si les conditions du déclassement de la société française à l’étranger avaient été réunies patiemment depuis de nombreuses années par des gouvernements de droite et de gauche, l’action de Jean-Yves Le Drian et Jean-Baptiste Lemoyne dans cette crise de la Covid a été vigoureuse et bien menée. Sans les instructions données aux postes diplomatiques et consulaires pour leur mobilisation, sans les moyens exceptionnels réunis d’autorité, sans les navettes aériennes d’Air France, pour ne citer que cela, les dégâts auraient été encore bien plus dramatiques.

Il faut maintenant que cette rencontre circonstancielle, due à la crise sanitaire et sociale, entre les sommets du pouvoir français et nos communautés expatriées ne soit pas qu’un simple feu de paille. Pour cela, notre pays doit comprendre que les Français de l’étranger, loin d’être de lointains cousins de province aux mœurs et aux accents étonnants, sont aussi des vecteurs d’influence et de rayonnement. Si la Chine fait tant appel à ses communautés installées de par le monde dans sa conquête de nouveaux espaces économiques, pourquoi la France n’en ferait-elle pas autant avec ses enfants hors de l’hexagone ? La France entretient de multiples outils pour assurer sa promotion à l’étranger. Des Instituts français jusqu’à l’Agence française de développement, en passant par les centres de recherche scientifique du CNRS, du CIRAD et de l’IRD, les instruments d’intervention de l’Etat français sont là et font un excellent travail. Mais il manque encore à cette politique un irremplaçable combustible humain, l’enthousiasme de nos compatriotes installés sur place et leur connaissance du terrain. 

Une fois encore, pensons au modèle chinois. Il ne se défie pas de ses nationaux. Il les utilise. La France peut et doit faire de même. Les Français de l’étranger n’attendent que cela !

Joël Doglioni
Conseiller des français de l’étranger élu pour la Colombie, pays où il est établi en tant qu’entrepreneur depuis près de quarante ans