Il y a un an disparaissait Pierre Lacoste : in memoriam

Peu à peu, une génération née après-guerre s’efface, taraudée par une question à laquelle elle n’aura jamais pu répondre ; qu’aurait-elle fait en 1940 ? D’autres prennent la relève, cernées de fausses gloires ou d’éphémères impostures médiatiques. Il y a un an, jour pour jour, disparaissait l’Amiral Pierre Lacoste. Alain Meininger, membre du Comité éditorial de la RPP qui l’a bien connu au long de presque quatre décennies, tenait ici à honorer sa mémoire. Alors que la jeunesse exprime une quête légitime de repères, il lui a semblé utile de rappeler qui fut cet homme d’exigences qui consacra de multiples façons sa vie au service de son pays et dont le parcours apporte à coup sûr quelques réponses aux interrogations de notre époque.     

Amiral,

Ce matin du 20 janvier 2020, je n’ai pas manqué à mes obligations ; je me suis souvenu que bien des années auparavant – à l’automne 2001 – alors que nous évoquions la disparition d’un autre amiral, Yves de Kersauzon, ancien directeur du renseignement militaire que nous tenions l’un et l’autre en la plus haute estime, vous m’aviez demandé si j’étais allé à ses obsèques ; un voile d’inquiétude se lisait dans votre regard, celle d’un homme de devoir qui se demandait quelle trace peut laisser chez ses contemporains – laissons de côté l’arrogant bien que faillible jugement de l’Histoire – une vie dédiée au service de son pays ; devant ma réponse négative et quelque peu contrite, nul reproche formulé de votre part mais l’élégance discrète d’un sourire désapprobateur. Ainsi étiez-vous ; se garder de porter, sans savoir, un jugement abrupt ; mais quelques 20 ans plus tard j’étais, au milieu de tant d’autres, présent à la messe qui vous fut dédiée en la cathédrale Saint Louis et à l’hommage qui vous fut rendu dans la cour des Invalides.

La vie est ainsi faite d’improbables et quelquefois d’indéchiffrables coïncidences ; j’en évoquerai quelques-unes, chemin faisant, comme celle qui a voulu qu’un de vos proches successeurs à la tête du Service disparaisse peu de temps après vous ; le préfet Claude Silberzahn fut aussi un très grand fonctionnaire, un de ces patrons qui marquent la carrière de ceux, dont je suis, qui ont eu l’honneur de servir sous leurs ordres. Difficile d’admirer deux personnages séparés par un contentieux ; encore plus de pouvoir parler sans filet de l’un avec l’autre et réciproquement. Je sais les ombres mal dissipées qui perpétuaient entre vous et lui quelque distance ; il est difficile de se remettre des turbulences politico-administratives de la fin de l’été 1985. Ceux qui connaissent les arcanes des cercles concentriques de pouvoir imaginent aisément le sentiment de grande solitude que fut à coup sûr le vôtre à ce moment ; pour autant qu’il me souvienne, peu de voix qui portent, si promptes en d’autres occasions à enfourcher des causes discutables, se sont élevées publiquement pour prendre le parti de l’homme d’honneur que vous êtes.

Car homme d’honneur vous fûtes, vénérant comme vertus cardinales sens de l’Etat, probité, discrétion et loyauté. Ce sont là en principe qualités naturelles pour des hauts fonctionnaires mais elles ne font pas nécessairement bon ménage avec l’univers moins rectiligne et plus complexe du politique.

Ayant été membre des cabinets militaires d’Yvon Bourges et plus tard de Raymond Barre, vous ne pouviez l’ignorer. A la même époque, d’autres carrières furent, on s’en souvient – pensons à l’affaire dite des irlandais de Vincennes- sacrifiées sans ménagement sur l’autel de la raison d’Etat. Dans le désastre de 1985, l’étonnant est votre attitude après coup : d’autres se seraient enfermés dans l’aigreur, le ressentiment, le chagrin. Vous non. Il y eut ensuite l’aventure de l’Université de Marne-la-Vallée, l’intelligence économique, la présidence de « Défense Armée Nation » et bien d’autres activités témoignant de votre ardent désir d’établir, au rebours de la culture française traditionnelle en ce domaine, des ponts entre le monde du renseignement et celui de la recherche universitaire.

Il y eut aussi ce jour où, mais faut-il encore croire aux coïncidences, le Service me mettant fortuitement en relations avec vous, nous réinitialisâmes une relation professionnelle en sommeil depuis quelques années. C’était au début des années 90 et l’ex-Yougoslavie semblait devoir se défaire à l’infini comme des poupées-gigogne extraites tour à tour les unes des autres. Vous vous intéressiez à tout et scrutiez attentivement l’actualité internationale ; le devenir de la Serbie vous préoccupait et vous aviez des pistes de travail à me suggérer. Pour être franc, Amiral, les spécialistes à qui j’en référais s’étaient, dès le départ, montrés dubitatifs mais notre métier est fait au quotidien de l’exploration de mille pistes, souvent sans issues. Le produit s’est de fait assez vite révélé décevant mais peu importe : vous étiez devenu ou redevenu cet « honorable correspondant » qui, sans bruit et avec humilité, cherchait à se rendre utile à son pays.         

Nous nous étions rencontrés pour la première fois en novembre 1982, peu de temps après que François Mitterrand vous eût nommé à la tête du Service. A ce stade de votre carrière, vous quittiez le commandement de l’escadre de Méditerranée et saviez sans doute que votre vie de marin touchait à sa fin. J’avais lu avec grand intérêt votre ouvrage « Stratégie navale » ce qui, j’en conviens, ne me confère aucun titre ni compétence pour évoquer votre brillante trajectoire dans la Royale. Il me plaît néanmoins d’avoir appris que vous aviez commandé l’escorteur d’escadre D 637 ; d’abord parce que nul n’ignore que le « Jauréguiberry » acheva sa vie opérationnelle avec une dernière mission d’assistance à la grande pêche, par un hiver blafard dans les eaux de Terre Neuve, en servant de cadre au tournage de l’inoubliable « Crabe-Tambour ». Ensuite parce qu’il fut l’avant dernier d’une série de dix-huit escorteurs d’escadre qui donnèrent satisfaction ; le nombre impressionne d’autant que s’y ajoutaient deux porte-avions et tout ce qu’il serait fastidieux d’énumérer.

Heureuse époque où les investissements régaliens que n’obéraient pas des dépenses de confort politique, permettaient de donner à notre pays les moyens de sa liberté d’action. 

Car rares furent dans notre histoire les périodes pendant lesquelles la France a pu disposer d’une marine de guerre soutenant la comparaison avec ses homologues occidentales, la britannique servant d’étalon de mesure. Un officier de marine étant marin autant que militaire et les marins maitrisant par nécessité les fondamentaux de la géopolitique, vous saviez mieux que d’autres que notre pays, à juste titre obsédé depuis les Champs Catalauniques par sa sécurité à la frontière Nord-Est, fut rarement disposé à surinvestir dans une flotte de combat. Le grand Colbert fit partie des exceptions ; l’injustement oublié Georges Leygues en fut une autre qui, dans l’entre-deux guerres, eut l’opiniâtreté et la longévité ministérielle indispensables pour initier la renaissance de notre marine, en lui donnant les cuirassés et destroyers dont il pressentait l’utilité prochaine. C’est un de mes regrets ; n’avoir jamais interrogé l’homme qui, avant même ses vingt ans, rejoignit via l’Espagne et le Maroc les forces alliées, sur les sentiments qui furent les siens devant les spectacles désespérants de Mers El Kebir et du sabordage de Toulon de 1942. Donner à la France les moyens de son autonomie stratégique était l’un de vos credo ; on ne fréquente pas impunément le Centre de Prospective et d’Evaluation au sein duquel les « quatre cavaliers de l’Apocalypse », les généraux Ailleret, Beaufre, Poirier et Gallois forgèrent dans les années soixante le concept de dissuasion du faible au fort.

Reste le commun de nos échanges ; ce fut une sorte d’accord tacite, resté de l’ordre du non-dit, du fait d’une culture commune ; je ne vous interrogeais jamais sur l’opération de juillet 1985, vous ne me questionniez pas sur mes activités professionnelles ou la vie de l’institution que vous aviez commandée. Ce qui ne nous empêchait pas d’évoquer des questions transversales sur l’organisation générale du système français de renseignement, se rapportant plus au final à des réflexions de science administrative. Une exception prévaut : fin janvier 2013 alors que nous étions sous le choc de l’échec de la récupération de Denis Allex à Bulo Marer, je me souviens vous avoir dit que tout avait été envisagé, préparé et répété des dizaines de fois mais que nous avions été victimes de l’aléa des vingt derniers mètres ; réponse d’un laconisme prévisible : « je connais cela ». Il est vrai qu’en plus du « Rainbow warrior », les « suites » données à l’attentat du 23 octobre 1983 contre le poste Drakkar semblaient vous avoir laissé un goût amer. Vous connaissiez ma position. A l’heure où un ouvrage très médiatisé remet le couvert en critiquant vertement la dichotomie française séparant les forces spéciales de celles dédiées aux opérations clandestines non revendicables, répétons qu’il s’agit d’un mauvais débat qui resurgit régulièrement pour de mauvaises raisons, la pire étant d’ordre budgétaire. Le sujet est évidemment impossible à traiter dans ce cadre ; disons, pour simplifier, que la divergence des finalités, des modes opératoires et des cadres légaux impose une différenciation drastique des structures et des personnels.    

Vint, par la force des choses, le temps où, bien qu’assidu aux invitations des vétérans, boulevard Mortier, votre silhouette voûtée se fit plus rare lors des réunions de l’amicale des anciens dont vous étiez le président d’honneur. « Il nous faudrait une nouvelle renaissance » ; avec la trahison des clercs, le thème vous obsédait ; j’entends encore cette phrase que vous prononciez régulièrement sur un ton qui visait à recueillir l’approbation – de toute façon acquise – de l’interlocuteur, que vous scrutiez de votre regard clair, lorsque je venais vous visiter les derniers temps boulevard Raspail. Qui ne serait pas demeuré perplexe sur les possibilités de transformer cette incantation consensuelle en applications pratiques dans la France d’aujourd’hui ? Mais peut-être, tout bien considéré, aviez-vous raison ; un jour ou l’autre, on ne peut exclure que cette idée prenne corps.

Personne ne peut imaginer ni quand ni comment ; les circonstances révèlent les personnalités, vous en aviez fait la démonstration, au cœur des années de ténèbres, à dix-neuf ans, un jour de 1943.

J’ignore à quoi vous réfléchissez aujourd’hui mais je suis sûr que brille toujours en vous cette petite lueur qui distingue ces hommes et ces femmes qui, des chevaliers de Patay aux marins de l’île de Sein, de Jean De Brosse et La Hire à Jean Moulin, de Jeanne la Pucelle à de Gaulle ont toujours su se dresser afin que la France ne disparût point. Où que vous soyez je n’ai qu’une chose à vous dire : bon vent, Amiral !     

Alain Meininger
Membre du Comité éditorial de la RPP