La censure de l’Œuvre d’Orient par France Inter (Un autre exemple d’aveuglement civilisationnel)

France Inter refuse de diffuser l’appel aux dons de l’Œuvre d’Orient au prétexte que ce dernier évoque les « chrétiens ». Réaction de Frédéric Saint Clair.

Sur France Inter, diraient certains, on peut chanter « Jésus est pédé », mais on ne peut pas proposer une publicité où le mot « chrétien » apparaît, sous prétexte qu’elle contiendrait, par ce simple mot, un élément « de nature à choquer les convictions religieuses, philosophiques ou politiques des auditeurs ». C’est en effet l’argument utilisé par la direction de cette radio de service public pour justifier le refus inédit adressé à l’Œuvre d’Orient, une association 1901 pourtant engagée dans une mission humanitaire. Pourquoi « Jésus est pédé » ne choque-t-il pas les auditeurs, alors que la simple mention du mot « chrétien » serait choquante ? Nul ne saura jamais… Mais la question qui se pose aujourd’hui au Législateur, et à vrai dire à tout Français désireux de penser la chose politique, est : Comment sortir de cette impasse liée à la laïcité, ou à ce que France Inter nomme la « neutralité sur les questions religieuses » ?

Car ceux qui s’indignent aujourd’hui de la décision de France Inter s’indigneraient bien plus encore si des œuvres caritatives islamiques voyaient leurs publicités largement déployées sur les ondes nationales. N’invoqueraient-ils pas eux aussi le principe de neutralité, ou de laïcité, pour en demander le retrait ? « Ce n’est pas pareil », objecteraient-ils probablement. Et ils auraient raison. Ce n’est pas pareil, mais, malgré des milliers d’heures de débat, force est de constater que nous ne parvenons toujours pas à mettre le doigt sur la nature de cette différence pourtant si essentielle entre ce qui touche au christianisme et ce qui touche à l’islam. La laïcité et la neutralité que tous invoquent pour faire barrage à l’islam (à l’islamisme disent-il), un barrage bien poreux à en juger par l’islamisation croissante de la société française, est aussi celle qui œuvre à l’invisibilisation du christianisme, à son éviction sociale.

Si cette question est insoluble, c’est qu’elle traduit notre incapacité à penser le fait civilisationnel. Emmanuel Macron en est d’ailleurs le symptôme le plus probant, lui qui se montre incapable d’invoquer dans ses discours autre chose que la République et ses valeurs, comme si la France et son histoire étaient solubles dans un régime politique. De la même façon, ce principe de neutralisation politique qu’est la laïcité n’a été pensé depuis 1905 que sur un mode binaire : religieux-politique, évacuant ainsi la dimension civilisationnelle. Or, l’unique solution est ternaire : religieux-politique-culturel.

Ce n’est qu’en distinguant le cultuel du culturel qu’il devient possible de révéler l’épaisseur de la problématique civilisationnelle, et de régler les défis de l’heure.

Distinguer le cultuel du culturel ne va toutefois pas sans difficultés. Ce qui, pour l’un, est religieux, peut se révéler être éminemment culturel pour l’autre. Le catholique fervent entre dans la cathédrale Notre-Dame de Paris dans un esprit de piété religieuse et de prière, alors que pour le touriste émerveillé qui l’accompagne, il s’agit d’un acte culturel. En plaçant une pièce dans le tronc, le premier fait une offrande, le second participe à la préservation du patrimoine. Ce nœud gordien peut néanmoins être tranché, au moyen de l’un des trois critères qui constituent, selon Julien Freund, l’essence du politique : celui de la distinction entre le privé et le public. Comment ? En reconnaissant que tout ce qui, dans le fait religieux, a vocation à s’exprimer dans l’espace public, relève du culturel, et non du cultuel. Cette distinction est fondamentale à deux titres. Tout d’abord elle autorise le maintien du religieux dans le cadre laïque, c’est-à-dire non politique, et dans celui des libertés fondamentales, afin que tous les croyants, quelle que soit leur foi, continuent d’être protégés et puissent assister librement à leur culte. Ensuite, elle permet de répondre à l’impuissance politique actuelle face au choc des civilisations, un choc qui se traduit par une impuissance duale : impuissance à préserver les racines chrétiennes de la France, mais aussi impuissance à lutter contre l’islamisation croissante des traditions, des mœurs, de l’art de vivre à la française – pour reprendre l’expression favorite d’Emmanuel Macron.

La neutralisation politique de la société civile est légitime et pertinente en matière religieuse, car en effet, c’est l’Etat qui est laïque, et non la société civile. Toutes les religions ont ainsi leur place en France, et doivent être considérées par le pouvoir politique de façon égale.

En revanche, la neutralisation politique de la société civile est illégitime en matière culturelle, et elle doit cesser.

Toutes les cultures ne sont pas égales en France, eu égard à ce qu’est l’histoire de France ; et les traditions françaises, qu’elles soient chrétiennes ou païennes, ont la prééminence sur toutes les autres. Il ne saurait exister de liberté fondamentale, pour un individu quel qu’il soit, à importer sa culture et à la faire valoir, c’est-à-dire à l’imposer, sur le sol français. Or aujourd’hui, un tel droit existe pourtant, à cause de la confusion qui continue de régner entre cultuel et culturel. Chaque symbole attaché de près ou de loin à une religion est considéré comme une « expression de la foi » et devient donc intouchable. Le Législateur en est réduit à exécuter des contorsions intellectuelles et juridiques impossibles pour s’opposer (faiblement) à la puissante conquête civilisationnelle de l’islam, à ses revendications croissantes, totalement étrangères au mode de vie français. Et cela, sachant que chaque loi, par le principe d’égalité qui la sous-tend, rendra l’expression de la culture chrétienne de plus en plus improbable. Les polémiques à répétition que nous connaissons, en matière d’islam comme de catholicisme, en résultent bien évidemment. Celle de France Inter ne fait pas exception. Elle n’est qu’un pas de plus vers ce que craignait Valéry Giscard d’Estaing, et qu’il confia récemment à François Sureau : la disparition de la France. Soyons clairs : cette disparition ne sera ni politique, ni économique ni sociale. Elle sera civilisationnelle.

Frédéric Saint Clair
Analyste politique