La démocratie participative : une communauté citoyenne en action

En ce temps de grande interrogation sur le sens profond de nos institutions et la participation citoyenne dans l’exercice même de l’organisation de la « Cité », la thématique de la démocratie dite participative semble s’imposer d’elle-même.

La multiplication des mouvements citoyens démontre bien une volonté d’indignation à l’endroit des politiques et de leur parole souvent décrédibilisée et revendique en force un vrai renouvellement du « principe démocratie ». Si notre époque semble pencher de plus en plus vers la dépolitisation, il faut admettre cependant que la réalité des mouvements de jeunes et de moins jeunes dans la rue, sur les places publiques, dans les rassemblements populaires de plus en plus fréquents témoignent bien d’une nouvelle forme de prise de conscience et d’actions citoyennes.

Depuis quelques années déjà, nous constatons que les manifestations de type « initiatives de démocratie » se multiplient. Ainsi en 2013 à Strasbourg, les participants au Forum mondial pour la démocratie réfléchissent, s’interrogent sur de nouvelles formes de démocratie. En Espagne le mouvement Podemos s’impose, en Grèce, le parti de Tsipras, Syriza prône l’antisystème et en France, l’expérience Nuit debout interroge en responsabilité les consciences… Toutes ces initiatives populaires témoignent d’un monde en pleine transformation et de l’impérieuse nécessité de stimuler les initiatives citoyennes, les engagements voire, plus simplement, les participations citoyennes et d’en tenir compte.

Il s’agit de s’interroger profondément  sur les fondements de nos structures de fonctionnement en société. Plusieurs questions se posent alors : ce phénomène socio-politique relève t-il d’un fait nouveau dû à la crise sociétale et au désaveu touchant la classe politique ? Cela s’est-il déjà produit dans l’histoire de l’évolution de nos institutions et de nos peuples ? Faut-il aujourd’hui refonder une nouvelle forme de démocratie et donner un nouveau sens à l’engagement collectif citoyen ?

Des fondations historiques

L’histoire d’une participation citoyenne  dans la vie de la Cité en termes de démocratie remonte à l’évidence très loin dans le temps. La Grèce antique à cet égard nous proposait déjà un modèle du genre. Ainsi, il nous faut remonter au Ve siècle dans la cité d’Athènes pour découvrir un véritable fonctionnement démocratique. Souvenons-nous des fameuses réformes de Clisthène qui déjà envisageaient le fait de donner moins de pouvoir aux politiques en réduisant l’influence dans les institutions des puissantes familles  riches et nobles. Il faudra attendre 465 avant J.-C. pour voir apparaître les réformes d’Ephialte et de Périclès permettant aux citoyens athéniens de participer pleinement à la vie politique de la Cité et d’accéder aussi aux plus hautes fonctions de l’État. Ainsi, désormais, les Assemblées furent ouvertes au peuple qui pouvait siéger et délibérer soit directement soit par la voix de ses représentants désignés alors par…le sort ! Dés lors, ces dignes représentants démocratiques pouvaient discuter les lois et les voter dans un exercice total du pouvoir, il convenait seulement de résider en ville afin de participer activement à la vie politique. À noter cependant que les femmes, les enfants, les étrangers et les esclaves, soit une bonne partie de la population d’Athènes, ne disposaient pas des « droits du citoyen » !

Nous pouvons aujourd’hui nous interroger sur un modèle institutionnel idéal qui permettrait une démocratie de plein exercice où le « peuple » indigné ou contestataire pour le moins ferait  entendre sa voix haut et fort et participerait pleinement à l’exercice du pouvoir de manière égalitaire et partagé.

L’expérience du mouvement Podemos en Espagne nous donne à penser que notre monde est en recherche profonde d’une nouvelle gouvernance politique.

PodemosQue s’est-il passé avec Podemos ? Retenons qu’en moins de deux ans ce nouveau parti fondé sur le mouvement des indignés, des jeunes, des exclus, des incompris, face à la crise économique, au chômage, aux politiques d’austérité rejetées et à la déliquescence du système politique espagnol, décide de se faire entendre et d’agir de manière organisée dans la cité : une démocratie populaire est en marche.

« Après seulement neuf mois d’existence, la formation politique issue des Indignés ne cache pas son ambition de prendre le pouvoir en Espagne, quitte à se transformer en machine de guerre électorale… et à trahir certains de ses principes fondateurs. » peut-on lire dans la presse. Le mouvement se poursuit et s’affirme en soulignant clairement que : « Ce n’est pas par consensus que l’on s’empare du ciel. On le prend d’assaut. »

Impossible d’imaginer ce genre de phrases au printemps 2011 sur la Place de la Puerta del Sol lorsque l’on s’y promenait alors, souligne un observateur avisé. Les enjeux ont donc radicalement changé depuis sur fond de crise grave et l’ampleur de ce mouvement témoigne bien d’une force et d’une volonté de changement radical. Il s’agit bien d’une ascension populaire qui s’est organisée au fil du temps, une sorte de « marée citoyenne » qui s’est déployée dans les places, les rues, les assemblées de  quartiers pour défendre une autre façon de « Vivre », une autre gestion des différents services publics… ainsi : la marée verte pour l’éducation gratuite, la marée blanche contre la privatisation de la santé, la marée bleue contre la privatisation de l’eau.

Voici donc l’expression d’un mouvement social dans lequel tout un peuple s’exprime et s’organise dans des plateformes destinées à combattre des injustices (expulsions massives) ou proposer de nouvelles solutions économiques et politiques.

De l’esprit de résistance à une ascension citoyenne spectaculaire

Un souffle nouveau et puissant apparaît désormais dans nos paysages politiques. Il résume à la fois des expériences de dialogues, d’échanges, des volontés d’engagements et d’actions. Aux élections législatives du 20 décembre 2015, Podemos a remporté 20,7 % des suffrages. C’est un résultat obtenu à moins de deux ans de la création de ce mouvement constitué désormais en « parti ». Il a su donc traduire dans les urnes le mécontentement, les insatisfactions et les attentes déçues du pays (69 sièges de députés pour six sièges de sénateurs !). Son leader : Pablo Iglesias a su mobiliser les jeunes et les abstentionnistes, en termes clairs, son mouvement s’est imposé en ne laissant personne sur le chemin des urnes et en redonnant un espoir à un électorat pourtant désabusé. Les quelque 200 000 militants adhérents de son mouvement en marche continuent son action. Sa solidité réside dans cette convergence de forces diverses dans la Nation, qui apportent incontestablement un souffle nouveau au débat démocratique et  entendent désormais jouer pleinement leur rôle au sein du pouvoir (à défaut de l’avoir obtenu pleinement).

Pour demeurer en Europe, nous noterons que cette expérience de Podemos est souvent comparée au mouvement Syriza en Grèce. Mais nousSyriza devons faire une distinction non négligeable. En effet Podemos a ceci de particulier que le parti repose sur un contexte très actuel et à son rapport spécifique à la situation espagnole et aux personnalités qui la composent Effritement profond des classes traditionnelles espagnoles, grave crise économique aussi constituent le paysage social mais son mouvement est extérieur à la gauche dite classique et il apparaît comme l’expression de la radicalité d’un secteur important de la société et en particulier de la jeunesse.

En Grèce, à la différence de Podemos, le mouvement Syriza semble le résultat d’une très longue histoire et d’une recomposition du mouvement ouvrier. Il est donc profondément lié au destin de la gauche dite traditionnelle.

Pourtant, les deux expériences peuvent être associées dans l’existence même de deux forces puissantes et significatives d’une expression politique et d’une volonté de changement radical. Ces deux forces ont aussi réussi à se construire et à compter « institutionnellement » désormais dans leur pays respectif.

En France, nous venons de vivre Nuit debout qui s’est aussi imposé ce 31 mars comme un mouvement populaire et citoyen ayant pour objectif de stimuler la participation citoyenne au sein des instances démocratiques. Le mouvement se voulait également contestataire d’un pouvoir tenu par des technocrates jugés  sourds et impuissants à changer la société et dans la suite de la manifestation contre la loi travail (160 000 personnes !). Place de la République, épicentre du mouvement, des milliers de personnes se sont rassemblés là durant plusieurs mois soutenant une forme d’éducation populaire et de réflexion sur une démocratie citoyenne plus opérationnelle.

C’est l’idée d’un jury populaire qui s’impose comme outil de démocratie en termes de gouvernance politique. C’est, là encore, la volonté de trouver un processus maitrisé d’un langage partagé et d’une action commune. Il s’agit, là aussi, de représenter toute la diversité de la société française dans les institutions et d’imposer le tirage au sort pour une représentation nationale plus égalitaire et plus équitable. L’expérience de ce mouvement ne peut être niée pour courte qu’elle fut !

Un défi populaire pour une démocratie plus positive

En France depuis plus de trois ans nous constatons également que de très nombreuses initiatives voient le jour et le numérique n’est pas absent dans cette participation citoyenne dans les instances démocratiques qu’elles soient locales ou nationales. Des sites comme démocratieouverte.org ou W3republique.com Regardscitoyens.org ou encore Parlement-et-citoyens.fr participent à cette éducation populaire et sont aussi des vecteurs de dialogue entre citoyens et élus. Ils relèvent d’initiatives de collectifs et témoignent d’une volonté d’éclaircissement des citoyens d’une part et de transparence des institutions d’autre part. Il s’agit d’être innovant dans nos initiatives, de réinventer de nouveaux modèles de fonctionnement au sein même de nos institutions et c’est sans aucun doute la traduction la plus immédiate que nous pouvons faire de ces mouvements populaires, organisés ou pas, objectifs réalisés ou non, ils sont l’expression manifeste et forte d’une volonté affirmée d’un changement radical. Il semble évident aujourd’hui que la mutation inéluctable de notre société transite par une refondation de la démocratie.

L’existence même de tous ces mouvements dans le monde impose que chaque citoyen puisse désormais proposer, débattre, participer, choisir et décider.

Notre société se doit d’évoluer et de s’adapter à ces nouvelles exigences de participation plus citoyenne au risque de courir à sa perte et nous portons tous une responsabilité dans ce changement. L’ensemble de la communauté mondiale participe déjà à cette vaste réflexion stratégique ainsi : l’Irlande a créé un site combattant « l’euroscepticisme » afin d’améliorer la qualité du débat public. La Finlande propose à ses citoyens de légiférer en ligne en leur permettant d’inscrire des propositions de loi sur l’agenda parlementaire ! À Porto Allegre un site « wiki » relie les habitants et les élus. On parle « d’intelligence collective ». Enfin aux États-Unis, le monde de la « finance participative » gagne les projets publics. Les citoyens américains peuvent participer au financement d’infrastructures publiques et devenir cofondateurs de leur environnement citoyen (investir dans un stade, une piscine de quartier, un parc, un hôpital… les sommes sont déductibles des impôts).

*

*     *

Réinventer la démocratie, telle semble le maître mot dans nos sociétés si cruellement en crise. Tous ces mouvements dans le monde, en Europe, en France partent des mêmes constats et témoignent d’une même volonté de changement des modes de gouvernance politique. La démocratie participative ne serait-elle pas l’appel pour un grand pacte social, capable de restaurer la confiance des citoyens ? L’État et ses dirigeants ne sont plus en mesure de résoudre seuls les grands problèmes de notre société largement liés à la mondialisation, à la crise européenne, aux menaces environnementales et plus politiquement parlant au vieillissement de nos institutions aujourd’hui obsolètes.

La solution ne serait-elle pas en réalité davantage dans l’engagement citoyen ? La démocratie participative relève bien de l’idée hautement humaniste d’une intelligence collective plus collaborative et plus participative dans l’espace commun.

Patricia Mamet
Membre honoraire du Conseil économique, social et environnemental
Conseillère en relations institutionnelles
Professeur de sciences politiques