La dissuasion nucléaire à l’aube du XXIe siècle

Si la dissuasion nucléaire s’est imposée au début de la guerre froide, rappelons qu’en août 1945, dix mille soleils s’abattaient sur Hiroshima et Nagazaki : jamais on n’avait trouvé d’engin aussi meurtrier. L’arme nucléaire faisait son entrée dans l’Histoire.

Fin 1944 et début 1945, les Allemands nationaux-socialistes firent pleuvoir plus de 1 500 missiles balistiques V2 – V pour Vergeltung, représailles, 2 pour le deuxième de la série, le premier étant un V1 – sur Londres et d’autres villes britanniques, ainsi que sur Anvers et d’autres villes belges et dans les Flandres françaises. L’alliance des deux systèmes eût été effroyable.

Du côté allemand, les missiles balistiques venaient trop tard pour modifier le sort de la guerre. Quant à l’armement nucléaire testé en vraie grandeur, après un essai dans le désert du Nouveau Mexique, il reste l’objet d’une controverse : a-t-il amené le Japon à capituler ou était-ce l’attaque soviétique qui a conduit à cette finalité ? L’arme nucléaire était-elle le premier argument de la guerre froide aux mains des Américains énonçant aux Soviétiques qu’ils étaient désormais soumis au Containment, l’endiguement, le premier élément de la dissuasion ? Autant l’emploi des V2 ne prête pas à controverse, autant les tirs nucléaires ouvrent-ils une controverse historique qui n’est pas prête d’être close ! Controverse historique qui n’est pas inutile, car elle renferme en germe le concept de dissuasion.

Ce qui est bien établi est l’intérêt de la combinaison des deux systèmes : le missile balistique porteur de l’arme nucléaire.

Les états-majors alliés, en 1945, se partagèrent la matière grise allemande, qui participa chacune pour sa part à l’élaboration de programmes. Von Braun, le père des V2, reçut la nationalité américaine et travailla à la conception du système d’Apollo. Les Soviétiques employèrent les Allemands à dériver le Scud du V2. Les Français eurent la plus petite part, mais n’ en utilisèrent pas moins la collaboration allemande pour le programme Véronique. Ils n’oublièrent pas pour autant l’arme nucléaire et reprirent les études, sous la direction de Raoul Dautry, interrompues en 1940.

Au plan stratégique, les états-majors exultaient, surtout les Américains de prime abord, mais bientôt rejoints par les Soviétiques et encore plus tard par les Français.

Dès l’origine, dès 1945, des scientifiques américains proposèrent d’interdire l’arme, tant ses effets étaient massivement destructeurs. Des voix, et non des moindres – un ancien ministre de la Défense français – s’élevèrent et en 2000, lancèrent la même proposition d’interdiction. Le problème reste entier.

La dissuasion nucléaire sous la guerre froide

L’arme nucléaire et son support, son vecteur, qu’était le missile balistique, apparaissaient comme l’arme absolue. Désormais, il devenait inutile de monter de savantes élaborations stratégiques. L’arme nucléaire suppléait à tout raisonnement. Son application brutale était la réponse à tout problème stratégique. Francis Fukuyama n’avait pas besoin d’attendre la fin de la guerre froide pour proclamer, déjà en 1944, que l’arme nucléaire marquait la fin de l’Histoire et le triomphe définitif de la démocratie telle qu’elle était entendue à Washington. La fin de l’Histoire intervenait par la victoire définitive d’un camp.

Pourtant, les Américains auraient dû se méfier. En août 1945, ils débordaient d’allégresse, et ce, jusqu’en 1950. Cette année, le général Mac-Arthur avait émis l’idée d’une attaque nucléaire sur le Yalou, lors de la guerre de Corée. Le président des États-Unis le rappela à l’ordre : les alliés des Chinois, les Soviétiques étaient eux aussi, depuis un an, possesseurs de la foudre nucléaire ! Même à petite échelle, sur les troupes américaines au sol en Corée ou au Japon, l’effet eût été désastreux.

Le jeu devenait à part égale. On ne pouvait plus estimer que la victoire découlait d’une supériorité stratégique, que ce soit par la justesse d’un concept de manœuvre ou par l’écrasement du nombre et des moyens conventionnels comme en 1945 à l’égard de l’Allemagne national-socialiste. Désormais, il fallait mettre dans la balance le facteur impondérable qu’était un risque incalculable et, par là, l’incertitude. Pour lever toute ambiguïté, le général Mac-Arthur fut remercié !

Une évaluation stratégique basée sur une comparaison numérique des forces devenait inepte. Il fallait introduire le concept de dommage supportable ou non. Et comment calculer le caractère supportable d’un dommage, alors que l’on entrait dans le domaine de l’incertitude qui, elle, par définition, échappe à tout calcul ? Et aucun ordinateur n’était apte à jauger cette incertitude. La cause était donc entendue. C’est à bon escient que le général Mac-Arthur quitta la place. Le Pentagone aurait très bien pu le maintenir à son poste, sa proposition de nucléariser le conflit étant tout simplement repoussée. Or là, le risque était trop fort, l’incertitude demeurait. Mac-Arthur, le vainqueur de la guerre du Pacifique et maintenant promoteur d’une frappe nucléaire, devenait intuitu personae trop dangereux. Il était devenu un symbole et suspect. Les Soviétiques pouvaient avoir eu vent du projet. Il fallait qu’il s’en aille. Il s’en alla. On était entré dans l’ère nucléaire de la dissuasion, de la stratégie de non-emploi.

Cet événement valait un signal stratégique. Il introduisait le concept de dommages inacceptables, non quantifiables, en regard de l’enjeu qui, lui, était parfaitement quantifiable.

Toute l’histoire du demi-siècle qui suivit se résumait par la conclusion de la guerre de Corée.

L’armistice de Panmunjom fut ainsi conclu le 27 juillet 1953, avec la reconnaissance explicite de deux Corée, sans qu’il y ait de vainqueur ou de vaincu. Plus d’un demi-siècle après, la situation reste tout autant figée. Et gare à qui viendra troubler cet équilibre ! Les Kim se succèdent tranquillement à la tête de la Corée du Nord. Et pour plus de précaution, ils sont devenus, eux aussi, possesseurs de l’arme nucléaire. Ils augmentent l’incertitude avec de grandioses parades sous l’œil amusé des Chinois qui laissent faire. Ils laissent faire jusqu’à ce que les Américains ne leur demandent de calmer Pyong-Yang, comme en 2014 !

On pourrait reprendre la même analyse pour Taïwan et on aboutirait aux mêmes conclusions. L’équilibre repose sur l’incertitude. Inutile de quantifier une quelconque supériorité ! Ce sont les caractères insupportables des dommages nucléaires qu’il faudrait quantifier. Or, en l’état des techniques, il se révèle impossible d’introduire un paramètre visant la quantification d’acceptation de dommages.

Bien entendu, les protagonistes américain et soviétique cherchèrent une rupture technologique. De là découla une fantastique course aux armements offensifs. De part et d’autre, frénétiquement, on rechercha la supériorité en termes nucléaires, la supériorité tant quantitative que qualitative. Il s’agissait, par la magie d’une première frappe, d’anéantir le potentiel nucléaire offensif de l’adversaire. Aucun des deux camps n’y parvint, il resta toujours une marge d’incertitude qui ne pouvait être réduite et quantifiée.

Ce duel, qui doit être étendu à une dialectique, elle-même incertaine, puisque les protagonistes sont passés au moins à trois, Américains, Russes, Chinois, continue.

Américains et Soviétiques comprirent bien que le duel était totalement inutile. En effet, à quoi bon alimenter un arsenal déjà apte à détruire plusieurs fois la planète entière, pourquoi vouloir un arsenal capable d’anéantir plusieurs fois les capacités adverses ? La recherche s’orienta donc vers une limite de ces arsenaux dont la multiplication devint par trop dispendieuse. C’est ainsi que l’on s’orienta vers une limitation contrôlée des arsenaux, limitation que l’on para des termes vertueux et hypocrites de désarmement, de contrôle et de limitation des armements nucléaires.

Mikhaïl Gorbatchev proposa un désarmement complet et contrôlé dans la première partie des années 1980, et plus précisément en 1986, par une déclaration très solennelle. Un tel discours n’ était pas le premier et il ne fut pas plus suivi d’effet que les précédents. Finalement en 2009, Barack Obama proposa, dans une négociation baptisée New Start, de limiter les arsenaux à un plafond de 1 550 têtes, mais avec une nuance d’importance qui traduisait les arrière-pensées des deux superpuissances nucléaires. Américains et Russes avaient l’entière licéité de distribuer chacun les têtes à leur convenance, en privilégiant la composante qu’ils choisiraient parmi les trois à leur disposition : mer-sol, sol-sol, air-sol.

Le même dispositif avec les mêmes arrière-pensées présida à la limitation et à l’interdiction de la propagation des missiles et de leur technologie. On en arriva, péniblement, à conclure une négociation MTCR ou RCTM (Régime de contrôle de la technologie des missiles).

Le résumé le plus complet des négociations sur le désarmement est contenu dans le Traité de non-prolifération (TNP) conclu en 1968 pour entrer en vigueur en 1970. Aux termes de ce TNP, tout transfert de technologie d’arme nucléaire est interdit et a fortiori tout transfert d’armes. Les États s’interdisent toute recherche militaire nucléaire à l’exception de ceux en possession prouvée par des essais avant 1968. Ne sont pas signataires du traité, l’Inde, le Pakistan, Israël, et s’en est retirée, en 2003, la Corée du Nord. Une clause prévoit le désarmement nucléaire progressif des États. Donc, 191 États, nomenclature inscrite à l’ONU, s’interdisent toute recherche nucléaire militaire et les cinq États promoteurs du TNP – les États-Unis, la Russie, le Royaume-Uni, la France et la Chine – s’engagent à rayer l’arme nucléaire de leurs arsenaux. Aucune des clauses du TNP n’a été respectée, sauf celle qui autorise et énonce les conditions du retrait.

Des voix autorisées se sont fait entendre pour proposer une dissuasion par armes conventionnelles plutôt que par arme nucléaire. Proposition sans consistance ni avenir. En effet, il s’agirait d’une arme conventionnelle d’une puissance telle qu’elle mettrait au rancart l’arme nucléaire. En sus, ce n’est pas l’interdiction de l’arme nucléaire remplacée par un système conventionnel qui arrêterait la course aux armements. Et la dissuasion par arme conventionnelle reste un acte guerrier, portant en germes le passage à des hostilités.

Le constat d’une brutale réalité oblige à déterminer que c’est sous la menace nucléaire soviétique qu’en 1956, les alliés franco-anglo-israéliens ont été contraints d’arrêter leur avance lors de l’expédition de Suez. La menace soviétique était unilatérale car les Américains ont fait savoir à leurs alliés qu’ils ne les suivraient pas dans leur option stratégique. Ce n’est pas l’unique occasion qui a amené les Américains à commettre de redoutables erreurs. Les Français s’en souviendront, au point qu’à l’inverse des Britanniques qui alors décidèrent de s’aligner sur Washington, ils décupleront leurs crédits visant l’arme nucléaire et son vecteur. Tout comme les Israéliens.

En octobre 1962, face à la menace soviétique d’installer des missiles à têtes nucléaires à moyenne portée à Cuba, Washington lance une escadre coupant la route aux navires de transport soviétiques. Moscou renonça à forcer le blocus. Pour faire bonne mesure, les Américains retireront de Turquie leurs missiles Jupiter, à têtes nucléaires. Ils n’en feront pas autant ni d’Allemagne ni d’Italie. Il est vrai que les Soviétiques avaient en otage l’ensemble du camp allié sous son feu nucléaire, en y comprenant le corps expéditionnaire américain en Europe.

Ces trois exemples sont brutalement probants. De part et d’autre, les protagonistes américains et soviétiques ont reculé devant l’imminence du déclenchement de l’apocalypse nucléaire. La dissuasion a joué de part et d’autre, même si les Soviétiques n’avaient pas émis cette doctrine dans leur système stratégique. S’il pouvait y avoir controverse sur le rôle finalement pacifique de l’arme nucléaire durant la guerre froide, toute controverse s’éteint radicalement en regard des exemples cités. La présence de l’arme nucléaire a bien obligé les adversaires à trouver un compromis excluant l’affrontement armé.

Le concert des nations a obtenu un résultat. L’Iran en 2015, à la suite de longues négociations, a fini par renoncer à l’arme nucléaire. Le simple fait qu’il s’engage à y renoncer démontre qu’il poursuivait des recherches en ce sens. En outre, il est loisible de s’interroger sur la réalité de la renonciation iranienne… L’Iran s’est doté d’installations souterraines qui peuvent facilement échapper à toute investigation des enquêteurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), chargés du respect du TNP au nom duquel les interdictions sont promulguées. Les enquêteurs sont d’ailleurs retirés en 2015.

Il n’y a pas lieu de s’étonner des réticences ou des incompréhensions qui régissent les rapports nucléaires interétatiques. “Les États sont des monstres froids” a écrit Clemenceau dans Grandeurs et misères d’une victoire.

Beaucoup plus sérieuse et surtout beaucoup plus efficace est la recherche d’une Défense antimissile balistique (DAMB) sans que la morale internationale y trouve son compte.

En effet, dès la découverte de la puissance de l’atome militaire, les Américains se sont préoccupés de son annihilation. Ils pensaient contrer la possible et vraisemblable appropriation de la puissance nucléaire par leurs adversaires soviétiques et, éventuellement par leurs alliés.

Un autre registre est donc abordé avec la défense antimissile balistique (DAMB). Registre ô combien sérieux et qui marque le XXIe siècle.

Dès l’origine, dès 1945, les Américains, dans une étude prospective primaire, avaient recherché les moyens de se préserver d’une attaque nucléaire. Ils étaient persuadés que les Soviétiques allaient, à leur tour, accéder à la puissance nucléaire. L’erreur américaine fut temporelle. Les Soviétiques accédèrent bien à la puissance nucléaire, mais plus tôt que ne l’avaient prévu les stratèges du Pentagone.

La première idée fut de copier les défenses antiaériennes de la Seconde Guerre mondiale : s’enterrer ! Les Américains construisirent donc des abris souterrains à très grande profondeur. Le système le plus achevé fut celui du Commandement aérien de la défense du territoire américain, (Air command), installé dans les montagnes de Colorado Springs. Le deuxième système, devant le peu d’effectivité de l’enterrement – les superstructures, vitales, restaient vulnérables – fut de rechercher un système de défense active. Et ce fut la DAMB.

Longtemps, la politique et la stratégie américaines s’incarneront dans un concept isolationniste, dont l’un des aspects était la possibilité de préserver le territoire américain des ravages des guerres européennes. Les deux guerres mondiales épargnèrent le territoire des États-Unis, à la différence de tous les autres protagonistes.

Cependant, deux faits ébranlèrent la confiance que les Américains avaient en leur génie. Le 8 septembre 1944, Londres fut attaqué par un V2, missile balistique supersonique dont il a déjà été question. En novembre 1944, les Allemands engagèrent au combat le Messerschmitt 262, le premier avion à réaction au monde. L’aviation alliée ne pouvait l’intercepter, sa vitesse étant trop élevée et dut subir l’hécatombe. Ces deux armes intervenaient cependant trop tard pour changer l’issue de la guerre, mais elles donnaient à réfléchir en ouvrant une nouvelle ère.

Face à la montée en puissance de la menace soviétique, la forteresse Amérique risquait de ne plus être sans brèche. Il fallait y remédier. Ce fut l’US Army qui, la première, le fit par une recommandation du 4 juillet 1945, donc peu après la fin de la guerre contre l’Allemagne et avant la fin de la guerre contre le Japon, prescrivant une recherche visant à contrer les missiles balistiques, donc à l’aide d’un  système offensif. Elle fut suivie par un  groupe de scientifiques, réunis ad hoc qui conseilla à l’US Air Force d’entamer une recherche orientée sur une arme émettant un faisceau d’énergie visant la destruction d’un missile balistique. Mais c’est le 4 mars 1946 que, pour la première fois, l’US Air Force lance l’étude d’un missile antimissile et en charge deux scientifiques, Thumper et Wizard, initiateurs du concept. Les prodromes d’un bouclier antimissile étaient dressés. Le passage à la maturité demanda l’éclosion du duel avec les Soviétiques.

Dès lors, les Américains poursuivirent inlassablement leur recherche et c’est ce qu’ils font toujours maintenant.

La dissuasion nucléaire au XXe siècle

Il existe trois systèmes de lutte antimissile visant tous trois le même effet, la destruction du missile porteur, du vecteur dans son ensemble ou des têtes.

Le premier qui semble une gageure est la collision : le missile assaillant est intercepté par un autre missile et détruit en vol avant la séparation des têtes, donc dans l’espace endo-atmosphérique. Il est évident que c’est la meilleure solution, car la destruction de toutes les têtes, y compris des leurres, est une entreprise plus compliquée que l’interception du seul vecteur encore porteur des têtes.

Le second système est l’effet électromagnétique qui consiste, très schématiquement et quelque peu grossièrement, à déclencher un mini-orage magnétique qui amène la destruction des systèmes électroniques du vecteur ou des têtes ou encore mieux des deux. Il s’agit donc de provoquer cet effet électromagnétique à une altitude et à une puissance données correspondant à la destruction de ces circuits électroniques. Très naturellement, la loi éternelle de la dialectique du glaive et du bouclier s’applique à l’effet électromagnétique, car la défense du vecteur et des têtes revient à les durcir contre cet effet.

Les Soviétiques, en leur temps, employèrent l’explosif nucléaire, violant ainsi allègrement le traité de démilitarisation de l’espace de 1967. Il est vrai que le traité était, par ailleurs, également violé par le parcours des vecteurs portant l’arme nucléaire.

Les Américains se refusèrent à utiliser l’arme nucléaire dans l’espace, non dans un esprit de respect du traité, mais par crainte de ne pouvoir maîtriser les conséquences d’un tir nucléaire spatial.

Troisième système, tout nouveau en 2016 et non encore expérimenté, la cyberattaque. Le but est d’introduire dans le système de conduite du vecteur, un virus qui le désorganise. En l’état des technologies disponibles en 2016, le virus doit être introduit avant le lancement du vecteur. Lorsqu’il est en vol, le durcissement de l’engin et son fonctionnement en circuit fermé interdisent l’introduction du virus. Autre inconvénient, la fonction en état de marche du virus ne peut être testée à l’avance. Il en résulte que le bon fonctionnement est aléatoire. Cependant, on n’en est qu’aux prodromes de la cyberguerre. La recherche s’avère prometteuse et il est hors de question de l’abandonner. Les Chinois y trouvent un intérêt marqué.

L’opposition dialectique entre l’épée missilière et le bouclier antimissile commença par s’avérer dispendieuse et sans grand résultat. Les protagonistes américains et soviétiques dressèrent le même constat, ce qui les amena à entrer en négociation et à conclure un traité ABM à Moscou, le 26 mai 1972. Ni le système Galosch soviétique ni le Nike Zeusdefender ne remplissaient même partiellement les promesses que l’on en attendait. Pas plus Safeguard par la suite.

Aussi, aux termes du traité, il fut convenu que la mise en œuvre d’autres systèmes était abandonnée au profit de la défense de deux sites. Moscou et un site de lancement avec son pendant américain, ainsi que Washington. Le traité de Moscou fut complété à Vladivostok, le 3 juillet 1974, par la limitation à un seul site de défense. La recherche n’en continua pas moins avec une rage accrue. Les Soviétiques maintinrent la défense par Galosh qu’ils modernisèrent par des systèmes incrémentés. Les Américains démantelèrent les systèmes existants pour se consacrer à la recherche.

Dans le courant des années 1980, les Américains crurent avoir atteint leur but avec la mise en œuvre d’un concept d’Initiative de défense stratégique. Ils allèrent même jusqu’à mettre sur pied une institution chargée d’approfondir et d’élargir le concept ; ce fut l’Organisation de l’Initiative de défense stratégique (SDIO). Il fallut, cependant, déchanter : le système reposait sur le lancement dans l’espace d’un essaim important d’armes de petit calibre, les brillant pebbles, dans lequel s’engouffrait le missile assaillant, voire le cortège de têtes. Les chercheurs américains n’avaient pas la prétention d’avoir l’ambition de bloquer tous les systèmes assaillants, mais seulement une partie. C’est pour cela que la SDIO adopta le concept d’une Global protection against limited stikes (GPALS), une Protection globale contre des frappes limitées. Cependant, le système fut abandonné au profit d’un système visant la collision, grâce à la mise en œuvre de puissants radars en bande X. Les sites de lancement furent déployés en Alaska et au Dakota du Nord. Fin 2015, une cinquantaine de sites sont ainsi déployés, des sites de Ground based interceptor (GBI). Parallèlement, fut déployé un système de Ground based mid-course défense (GBMCD), Défense en phase intermédiaire basée à terre.

Les Américains avaient besoin de leurs alliés, non tant pour leur capacité de recherche, encore que les Français détenaient une primauté parmi les Européens sur le sujet, mais pour l’utilisation de leur territoire. C’est ainsi qu’un radar à très longue portée de la série AN TPY fut installé en Turquie. Hors OTAN, les Israéliens avaient réussi leur recherche d’une façon remarquable par l’utilisation judicieuse de fonds américains : 10 milliards de $ par an sur dix ans. Washington, à la Conférence intergouvernementale de Chicago, le 20 juillet 2012, dont il a déjà été fait mention, fit adopter un concept qui avait été longuement étudié : The European phased adaptive approach, l’Approche européenne par phase adaptée.

Il apparaissait sans ambages que pour être effective, la défense antimissile exigeait d’être multicouche. C’est ce que fit partager aux alliés de l’OTAN les Américains, lors des conférences et réunions au sommet de Lisbonne et de Chicago en 2010 et 2012. La priorité était donnée à un concept Active layered theater ballistic missile defense (ALTBMD), une défense active multicouche de théâtre de missile balistique.

La distinction entre défense de territoire et défense de théâtre était établie.

Cette recherche avait conduit les Américains à dénoncer, le 13 décembre 2001, le traité ABM de Moscou de 1972. Les Russes, héritiers des Soviétiques, protestèrent, faisant valoir que la dénonciation du traité allait faire rebondir la course aux armements. Par ailleurs, l’ABMD n’était pas dirigée contre les États voyous, comme le prétendaient les Américains, mais contre eux-mêmes et contre les Chinois. Leur réponse était dans un premier temps dans la saturation des défenses américaines. Dans un deuxième temps, les Russes poursuivirent leur recherche, tant au plan stratégique que tactique.

Au plan stratégique, cependant, il apparaissait que jamais une défense ABM et plus généralement une défense antimissile ne pourrait remplacer l’arme nucléaire qui restait incontournable. En revanche, la défense antimissile devenait un utile complément de l’arme nucléaire. Un résultat positif nettement reconnu provenait de la combinaison des deux systèmes.

Au plan tactique, la prolifération missilière que le MCTR ne pouvait que ralentir – et encore ! – amenait la généralisation de la défense antimissile. Il devenait impossible de lancer sur le terrain un quelconque groupement de forces sans le couvrir d’une défense antimissile. L’adversaire, même de la pointure de Daech sur le terrain, utilisait des missiles, ce qui contraignait son adversaire occidental à prévoir une défense. Cela joue un rôle capital, du côté français, dans l’emploi d’un groupement tactique interarmée (GTIA).

L’ALTBMD, lancée en 2005, entraina dans son sillage huit États européens sur les vingt-cinq que comptait l’OTAN.

Les plus actifs en la matière, après les Français et les Italiens qui coopéraient efficacement, sont les Britanniques puis les Allemands. Deux motifs les imprégnaient. Le premier consistait à craindre que les débris d’une guerre spatiale ne commencent par leur chute sur leur territoire, ce qui ne pouvait manquer de causer des ravages importants. Le deuxième motif provenait, quoi que puissent en dire les Allemands, de leur répugnance envers l’arme nucléaire. La raison inavouée était l’interdiction d’y accéder qui les frappait. Aussi, contre toute rationalité, ils pensaient à la possibilité de trouver dans la DAMB un substitut total et efficace à l’arme nucléaire. N’en étant pas à une contradiction près, cependant, ils ne participaient que peu à Astrium, une institution essentiellement franco-italienne qui avait mis au point un système de DAMB de théâtre, Aster, particulièrement efficient.

Face à la perspective du développement inéluctable du système d’une DAM élargie de théâtre, que le missile soit balistique ou à tir dirigé ou autodirecteur, le Pentagone étudie soigneusement l’utilisation d’une arme nucléaire de champ de bataille aux effets réduits, une arme miniaturisée, une mini-nuke dans le jargon des stratèges. Cette étude s’appuie sur la nécessité qu’a chaque état-major d’étudier toutes les hypothèses possibles, y compris l’utilisation d’une arme nucléaire par l’adversaire sur le champ de bataille. Il ne faut pas aussi passer sous silence, la condamnation portée contre Saddam Hussein et les Irakiens, en 2003, devant le Conseil de sécurité de l’ONU, au motif d’un développement d’une arme nucléaire justifiant ipso facto, l’invasion. Or, la condamnation était fausse et le faux fut démontré, ce qui n’empêcha pas l’invasion de l’Irak et l’exécution par pendaison de Saddam Hussein.

Cette arme de champ de bataille étudiée de près par le Pentagone pourrait faire regretter aux Français le démantèlement totalement inutile du Hades, correctement développé. Dans le même registre, le vecteur peut être l’avion. Or, en ce qui concerne les Français, un quart de leur potentiel aérien militaire est embarqué sur porte-avions à propulsion nucléaire (PAN). Terrible lacune, le PAN français est unique : de ce fait, indisponible un tiers du temps pour radoub et entretien, certes mineur, mais indispensable. L’avion en vol est vulnérable, surtout dans la phase de son approvisionnement en comburant. Or, l’opération ne peut être éludée.

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L’arme nucléaire provoque l’épouvante. C’est d’ailleurs le substantif qu’emploient les Allemands et les Russes pour dénommer la dissuasion, à la différence des Français, comme des Américains et des Britanniques. Pourtant, le terme de dissuader existe aussi bien en allemand qu’en russe.

L’arme nucléaire existe, a même été employée pour mettre un terme à la guerre du Pacifique en 1945. Le souvenir en est horrifiant et horrible. Les Japonais n’oublient pas de le rappeler à chaque anniversaire de l’attaque contre leurs villes. La controverse sur le bien ou le mal-fondé de cette attaque, tant au plan stratégique que moral, n’est pas à la veille de s’éteindre. Ce qui est certain, c’est que jamais une arme n’a été abandonnée parce qu’elle était épouvantable et trop meurtrière.

La controverse sur l’arbalète est intéressante à ce sujet. Le deuxième concile de Latran, en 1179, avait interdit l’usage de l’arbalète entre chrétiens, tout en conservant sa licéité à l’encontre des infidèles. L’invention venait d’Italie et ne fut abandonnée qu’au profit de l’arme à feu lorsque d’ailleurs, l’arme à feu s’avéra d’un maniement plus intéressant que l’arbalète.

La restriction, à l’égard des infidèles et la condamnation étaient instructives. L’utilisateur, l’arbalétrier, était voué à l’enfer par excommunication automatique. Nonobstant, Richard 1er, Cœur de Lion, fut tué d’un trait, d’un carreau, d’arbalète, lors du siège du château de Chalus en 1199, donc vingt ans après la bulle d’excommunication. Malgré les termes de la capitulation, l’arbalétrier, auteur  du tir mortel régicide, fut écorché vif. Rien n’y fit. Moins de quarante ans plus tard, Louis IX, Saint Louis, dont la sainteté n’est pas mise en cause, institua la charge de Grand Maître des arbalétriers de France !

La raison de l’excommunication réside dans un fait terrible à l’époque. Un manant, à distance et donc d’une manière malhonnête et perfide, pouvait tuer, par un carreau, un chevalier en perçant sa cuirasse, ce qui se produisit à l’encontre du roi Richard. La mort d’un chevalier, pièce maîtresse sociale d’un des piliers de la chrétienté de l’époque, par une arme aussi perfide, mise en œuvre par un manant non adoubé, n’a comme équivalent que la condamnation morale d’un massacre comme celui de Nagazaki et d’Hiroshima.

À l’époque, on passa outre. Même l’écorché vif, meurtrier de Richard, n’empêcha pas l’extension de l’arme, pas plus que l’excommunication. La restriction concernait les Infidèles. On peut présager qu’une restriction de ce genre aurait pu exclure les Allemands du massacre. On peut très sérieusement en douter en regard du bombardement de Dresde, dans les dernières semaines de la guerre de 1945. Les images filmées des réactions des habitants, lors du défilé soigneusement orchestré des pilotes américains abattus et prisonniers, sont terribles. C’est la garde qui empêche le lynchage, mais ne peut s’opposer aux crachats et aux injures.

L’arme nucléaire était jugée et est encore jugée absolue. Par quel miracle échapperait-elle à la dialectique du glaive et du bouclier ? À une mesure s’oppose toujours une contre-mesure. L’absolu est un concept de non-sens, sans existence probante, pas plus en stratégie que dans une autre matière. La contre-mesure met simplement du temps pour éclore : elle peut être technologique comme stratégique et tactique. En même temps que naît le glaive, apparaît le bouclier. Est-il d’acier trempé, le glaive, que le bouclier suit et se fait compléter par l’armure !

La rupture intervient lorsqu’il y a discordance technologique ou conceptuelle. L’exemple type est la stratégie française de 1939, parfaitement adaptée à la guerre de 1914-1918 et un non-sens vingt ans après, à l’ère des offensives foudroyantes menées par de Grandes Unités blindées et mécanisées.

Aussi, ne nous faisons pas d’illusions, l’arme nucléaire n’est pas plus une arme absolue que ne l’était l’arbalète. La défense antimissile n’en est qu’au début de son règne, mais elle parviendra bien à opposer à l’arme nucléaire un bouclier pas plus absolu qu’elle, c’est-à-dire qu’il ne peut et ne sera pas étanche. C’est un complément, sans plus ! La combinaison des deux sera la règle. Le premier protagoniste qui mettra au point un système double étroitement complémentaire obtiendra un avantage certain.

Cependant, ignorer ce complément, est jouer à la politique de l’autruche.

Que représente la France militaire dans le monde ? Moins d’une dizaine de brigades dans l’armée de terre, une aviation inférieure à celle des Britanniques, une Marine centrée sur un porte-avions, unique et irremplaçable. Et aussi une capacité de réflexion en voie d’extinction parce qu’elle est traquée aussi bien par le pouvoir politique que proprement militaire au plan interne. Cependant, le différentiel existe : il est fourni par l’arme nucléaire, héritage des années 1950 et d’avant, interrompu par la lamentable défaite militaire et politique de mai 1940. Se pointe à l’horizon la menace de discréditer l’héritage, de le mésestimer ! Comment peut-on commettre un péché aussi évident qu’il est énorme ?

Non seulement, une poursuite avec acharnement doit être conduite en faveur de l’arme nucléaire et de sa contre-mesure, mais la discordance entre moyens conventionnels et nucléaires doit être effacée.

Henri Paris, président de Démocraties