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dans International

La Russie et le COVID-19 : Une élite au pied du mur

Gaël-Georges MoullecParGaël-Georges Moullec
17 avril 2020
La Russie et le COVID-19 : Une élite au pied du mur

Si le mois de mars 2020 s’annonçait sous les meilleurs auspices pour le Président russe Vladimir Poutine dont la réforme constitutionnelle était conduite à marche forcée, désormais toute gestion aléatoire de la crise du COVID-19 pourrait le discréditer aux yeux de la population russe. Analyse de Gaël-Georges Moullec, Docteur en Histoire contemporaine, chargé de cours à la Rennes School of Business et à Paris 13.

La presse russe évoque le premier cas de contamination le 31 janvier 2020 à la suite de l’hospitalisation de quelques happy-few et autres stars du show-business dans une clinique ultra-moderne dans une banlieue huppée des environs de Moscou. La population considère alors que le COVID-19 est une maladie de riches, les personnes infectées revenant de Courchevel et de ses soirées endiablées où se mêlent régulièrement les élites russe et ukrainienne.

Lentement, vers la mi-mars des mesures sont prises.

En premier lieu il s’agit de l’interdiction des vols charters en provenance de la Chine – alors que les vols réguliers sont maintenus –, puis de la mise en place d’une « quatorzaine » à domicile pour les personnes de retour des pays contaminés (France, Italie, Espagne, Allemagne) après un enregistrement de masse au terminal F de l’aéroport Cheremetievo.

A la veille de la crise et selon les normes officielles, la Russie devait disposer de 1 172 000 lits d’hôpitaux dont 35 000 lits de réanimation et 52 000 appareils de respiration artificielle. En réalité les chiffres étaient respectivement de 12 000 lits de réanimation (dont 2 500 à Moscou) et de 33 000 à 40 000 appareils (dont 5 000 à Moscou)1.

Face à la montée du nombre des personnes infectées, le Président Poutine fait une première intervention télévisée le 25 mars au cours de laquelle il annonce la mise en place d’une semaine chômée sur l’ensemble du territoire national, sans toutefois indiquer clairement de possibles restrictions de circulation, le tout conduisant – premier accroc – à un départ massif vers les maisons de campagne (datcha) et à des réunions « barbecues » par trop chaleureuses y compris dans les parcs publics des grandes villes.

Aujourd’hui, alors que le pic de la crise est encore loin, un confinement total est imposé jusqu’à la fin avril aux personnes de plus de 65 ans ; les actifs – en dehors de Moscou et Saint-Pétersbourg où ils sont strictement confinés – suivent les recommandations parfois concurrentes de leurs employeurs et des autorités locales. La situation la plus claire est celle des écoliers, des lycéens et des étudiants – les établissements d’enseignement sont fermés sur l’ensemble du territoire.

(Source : www.stopcoronavirus.rf – 17 avril 2020)

Au total, au travers des quatre prises hebdomadaires de parole du Président russe (25 mars, 2 avril, 8 avril, 15 avril 2020) la politique économique et sanitaire suivie face à cette crise peut se résumer de la manière suivante :

  • Un confinement aléatoire des populations jusqu’au 30 avril.
  • Une aide aux régions d’une montant de 200 milliards de roubles (2,47 milliards d’euros) afin de faciliter la politique régionale de lutte contre l’épidémie à laquelle s’ajoute un soutien apporté aux grands secteurs industriels comme les compagnies aériennes pour un montant de 23 milliards de roubles (280 millions d’euros). Enfin il est prévu une suspension des contributions sociales pour les PME/PMI. Des facilités d’emprunts doivent être accordées par les banques aux entreprises.
  • Les actifs confinés travaillant légalement bénéficient de trois mois d’allocation chômage – alignée sur le salaire minimum – soit trois fois 12 130 roubles (150 euros). Les familles avec enfants bénéficient de 3 000 roubles par mois par enfant (37 euros). Enfin des primes temporaires sont attribuées aux soignants pour un maximum de 240 000 roubles (2 973 euros) pour 3 mois.

Entre santé économique et santé des personnes le choix semble être fait et le gouvernement russe avance en « conduite manuelle » (rutchnoe upravlenie) au travers de réunions régulières par vidéoconférences, largement reprises dans les médias officiels. À ce jeu médiatique, le Premier ministre, Mikhail V. Michoutine gagne des points et la confiance de la population par son sérieux, son professionnalisme et sa capacité à faire travailler le gouvernement.

À l’inverse, cette crise sanitaire ne semble pas redonner au Président russe l’influx qui lui avait permis de galvaniser la population lors des crises de Géorgie et de Crimée.

Premier faux pas médiatique, un appel à l’unité du peuple russe au travers d’un exemple historique basée sur l’invasion des hordes petchenègues et polovtsiennes entre le IXe et XIe siècle, un peu comme si le Président Macron utilisait le souvenir de la victoire des champs Catalauniques pour tenter de souder le pays ! L’ampleur des commentaires goguenards fut telle que l’attaché de presse du Président Poutine et les médias officiels ont été contraints de se lancer dans une hasardeuse campagne d’explication. En vingt ans de pouvoir il s’agit d’une première.

Cette « conduite manuelle » laisse ainsi à chaque région et donc à chaque échelon du pouvoir local maire, gouverneur ou président des républiques le soin de moduler les mesures nationales selon l’intérêt de sa propre entité territoriale.

En dehors des secteurs et des entreprises indiqués comme stratégiques par le pouvoir central et des capacités hospitalières (nombre de lits et nombre de respirateurs artificiels) à atteindre régionalement, les autorités locales peuvent, sur leur territoire, limiter les circulations interrégionales, décider de la liste des entreprises restant ouvertes, des conditions du confinement, voire du maintien ou non des prochaines cérémonies de la Pâques orthodoxe, au moment où les autorités centrales annoncent le report des célébrations du 75e anniversaire de la Victoire.

Pour le dire poliment : la diversité règne ! 

Cette latitude d’action des responsables locaux constitue toutefois un facteur de sélection de première importance au sein de l’élite poutinienne.

Ainsi, en dépit de difficultés ponctuelles, le Maire de Moscou fait bien meilleure figure que celui de Saint-Pétersbourg, les responsables du Tatarstan obtiennent non seulement des masques de Chine, mais aussi des lignes de production afin d’en produire rapidement 15 millions de plus par mois pour une population totale de 4 millions d’habitants.

Au-delà même des chiffres, les apparitions régulières des gouverneurs sur les médias officiels constituent un moment de vérité que certains, comme le gouverneur de Toula, un temps pressenti comme héritier présomptif du Président actuel, auront bien du mal à faire oublier. Pour d’autres, comme le gouverneur par intérim de Perm, l’épreuve peut se révéler être un réel tremplin pour leur carrière.  

Comme souvent dans l’histoire russe, à l’inverse de la situation intérieure, les autorités centrales ont su faire preuve d’une forte réactivité en direction de leurs partenaires étrangers. Ainsi, entre le 22 et le 25 mars – immédiatement après la demande des autorités du pays – 15 avions, 120 virologues et leur équipements arrivent en Italie pour entamé une large campagne de désinfection des EHPAD, le 2 avril un avion russe arrive aux États-Unis avec des respirateurs artificiels, enfin le 4 avril c’est au tour de la Serbie de voir arriver 11 avions avec 87 virologues et leur équipements. À titre d’exemple, la Chine a envoyé 6 médecins en Serbie.

En Russie, cette crise qui n’en est malheureusement qu’à son début, peut soit conduire à une remise en cause du pouvoir actuel si l’incapacité des autorités fédérales et locales est par trop criante, soit constituer un crible permettant de sélectionner les plus efficaces des dirigeants de demain. Souhaitons que la seconde option soit la bonne, démontrant que la crise aura pu être jugulée avec le moins de victimes possibles.

Si l’on se souvient que la Russie a été mise au ban des nations et soumise à des sanctions pour, selon certains, « bioterrorisme » à la suite de la malheureuse affaire de Salisbury, comment qualifier la situation actuelle, car on sait déjà qui devra être sur le banc des accusés.

Gaël-Georges Moullec
Docteur en Histoire contemporaine, chargé de cours à la Rennes School of Business et à Paris 13

Photo : Hall d’arrivée du terminal F de Cheremetievo – mi mars 2020

  1. Andrei Zlobin, “Projet” – en Russie le nombre de lits de réanimation est trois fois moins que prévu, Forbes, 30 mars 2020. ↩
Gaël-Georges Moullec

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