La société fragile: l’aboutissement de la Société du Spectacle

Pierre Larrouy, économiste et essayiste, insiste sur la nécessité de penser une nouvelle social-démocratie dans une période où notre système de représentation est remis en cause.

 

« Le duende aime le bord de la plaie et s’approche des endroits où les formes se mêlent en une aspiration qui dépasse leur expression visible.’ Ce duende, Goethe le définit ainsi _ ‘Pouvoir mystérieux que tout le monde ressent et qu’aucun philosophe n’explique’».

Au duende, la société contemporaine a substitué la fragilité comme trait commun à ses membres. Fragilité du vécu et fragilité de la perception.

Terrorisme, réseaux sociaux, péril écologique, mondialisation du message… nous sommes confrontés à une remise en cause de ‘notre système de représentation’, c’est-à-dire de notre image.

Guy Debord, dans La Société du Spectacle, l’avait anticipé : « Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation.

Le spectacle ne peut être compris comme l’abus d’un mode de la vision, le produit des techniques de diffusion massive des images. Il est bien plutôt une Weltanschauung [une vision du monde] devenue effective, matériellement traduite. C’est une vision du monde qui s’est objectivée ».

Nous y sommes, et même au-delà, dans une ‘société du spectacle augmentée’ par le numérique et l’intelligence artificielle.

Il y a, simultanément, cette dissolution du pouvoir de l’image désinhibée mais sans profondeur symbolique et cette capacité de la diffuser en temps réel et universellement, constituant, dans une arrogance assumée, notre point de faiblesse sur lequel le terrorisme, en particulier, peut asseoir sa puissance.

On ne trouve, dans cette vitesse et dans un tel espace ne laissant aucune cachette, aucune zone d’ombre, dans cet espace éclairé de partout, aucun abri au traumatisme que constitue l’événement d’une image reçue sans préparatifs.

Cette société moderne, dans son horizontalité, se dépeint au travers de référents qui échapperaient à l’histoire et à la territorialisation. Ainsi, tous les sujets en viennent à une exposition déroutante au nom d’autorisations de soi-même, des plus anodines questions de vie quotidienne jusqu’au fondement même des valeurs républicaines. L’exigence individuelle, entendons l’injonction individuelle, affronte tout, déstabilisant jusqu’aux principes de laïcité avec le fervent soutien des nouveaux apôtres de la liberté d’intimités sans entraves. Des droits, pas de devoirs. La société laïque ne devrait que protéger les signes adoptés par des individus libres et affranchis de toute autorité verticale.

C’est le piège d’une démonstration par l’absurde. Nos valeurs apparaissent comme le signe d’une impuissance de l’autorité, au nom d’un collectif seulement perçu comme une communauté réduite à des libertés narcissiques.

L’autorité, comme le discours politique, repose sur la parole. Elle est submergée par un tsunami d’images.

Toute société est marquée par les ajustements nécessaires, aussi bien individuels que collectifs, pour intégrer les mutations générées par les progrès techniques ou technologiques. Mais la société numérique tient une place particulière. Parce qu’elle nous confronte à un autre nous-mêmes – analogies avec le cerveau -, parce qu’elle bouscule le temps et l’espace par la vitesse de circulation de l’information qu’elle génère.

Tant et si bien que c’est l’économie psychique qui est ébranlée. Nous en voyons les effets, voire les ravages, au quotidien dans les interrogations qui se multiplient sur la perte de repères, la désorientation _ une déshérence.

Que ce soit dans les comportements individuels ou les problèmes rencontrés pour trouver une voie collective consensuelle, se ressent un manque. Mais ce manque n’est pas de nature à produire un ciment collectif dans lequel viendraient s’effectuer des procédures d’individuation jugées naturelles. Il s’agit au contraire d’un manque de bornage d’un territoire référentiel pour permettre cette individuation.

Il convient de trouver, à la fois, l’intervalle de ‘jeu’ des citoyens (non des ‘je’) et celui de l’équilibre collectif réalisable. Il ne peut durablement y avoir un nuancier bâti sur le ‘no limit’.

« Il n’est pas bon d’être trop libres. Il n’est pas bon d’avoir toutes les nécessités » disait Blaise Pascal.

La société du spectacle augmentée, au travers de cette puissance de l’image, forme les contours d’une crise de nos modes de représentation.

Ils sont envahis par les phénomènes de perception. Ceux-ci n’ont rien de nouveau mais leur impact ne connaît plus les contrefeux de modérations, de la médiation qui met à distance.

Paradoxe, jamais la proximité n’a autant été portée aux nues. Mais elle est devenue, elle-même, une distance au lieu d’une culture apaisante des lieux.

La société de fragilité est une société de la perception de fragilité. Il ne s’agit nullement de négliger les véritables précarités mais ce n’est pas ce qui est analysé ici.

On ne pourra pas durablement éviter d’affronter ce primat de l’émotionnel et de la sensibilité avec ses risques d’errements déformants. La société est marquée par un phénomène d’amplification émotive qui masque les ressorts d’une amplification plus grave qui est celle de phénomènes de déshumanisation. Si l’on veut conserver toute sa richesse à la sensibilité, il ne faut pas lui faire jouer un rôle pour lequel elle n’est pas faite.

Ni l’effroi écologique, ni, plus globalement, la complexité croissante n’impose et, sans doute, au contraire, de céder à ces tentations. La puissance de l’image n’est pas la cause, ou pas la seule, mais elle est le pipe-line de cette énergie déstructurante à l’œuvre, qui mine la confiance et la cohésion sociale et crée une aversion pour le risque comme symptôme du traumatisme qu’elle provoque.

Tout vient signifier l’inquiétude, le mot est faible, face à l’avenir. Du coup les signes tangibles que sont les indicateurs de hausse de la précarité et du développement de la misère, sont perçus comme des effets de régression sociale qui peut atteindre chacun. C’est le creuset de la montée des populismes qui viennent proposer une mêmeté et des boucs émissaires comme alternative.

Les deux axes de la fragilité écologique et de la fragilité sociale se renforcent l’un l’autre. Les chemins de la pureté que dessinent déjà des groupes, pourtant initialement animé d’intentions louables, peuvent rapidement participer à des replis populistes et autoritaires que leur radicalité laisse percevoir.

Tous ces phénomènes sont amplifiés par l’illusion que crée le pouvoir horizontal des réseaux sociaux.

Une sensation de nouvelles capacités d’intervention, de nouveaux droits et exigences vient se heurter à un sentiment d’impuissance collective dont les élites, les politiques et les corps intermédiaires font les frais.

L’horizontalité crée des sujets multiformes, habit d’arlequin de multiples morceaux auquel rien ne vient donner un sens général, un sens tout court. Ce sujet devant son miroir, à défaut de se voir président de la République, se voit renvoyé un écran de mille facettes comme un pare-brise qui viendrait d’imploser.

Une nouvelle social-démocratie doit se penser. Des nouveaux possibles, dans la proximité des territoires, doivent trouver des sorties concrètes à ces fragilités écologiques et sociales mais cela ne pourra se faire que par la prise en compte de cette dépression sociale et si elle ne se borne pas à promettre des ‘ nombres’ là où est attendu, en premier lieu, une véritable prise en compte. Il est terrible de ne pas se sentir entendus.

Dans ce contexte, le débat politique et l’action publique doivent mesurer le risque de tout ce qui peut renforcer la peur du futur par de nouvelles incertitudes. Cette sagesse ne semble pas la règle.

 

Pierre Larrouy

Économiste et essayiste