La « start-up nation », semble terriblement démodée et vieux monde aujourd’hui…

Selon un sondage Harris Interactive-Epoka, la cote de confiance d’Emmanuel Macron a bondit de 13 points en pleine crise du coronavirus. Décryptage de  Bruno Cautrès, chercheur CNRS au CEVIPOF, enseignant à Sciences Po.

Revue Politique et Parlementaire – La crise du covid-19, selon le dernier sondage Louis Harris, semble profiter au Président qui pour la première fois repasse la barre des 50 % d’opinions positives. Comment lire ce rebond apparent ?

Bruno Cautrès – Ce rebond s’explique par un phénomène bien connu des spécialistes des courbes de popularité présidentielle. C’est le phénomène que l’on appelle « le ralliement autour du drapeau ». C’est le politologue John Mueller qui a montré cet effet en 1970, dans un texte consacré à la popularité présidentielle aux Etats-Unis entre les présidents Truman et Johnson. Ce spécialiste des questions d’opinion publique vis-à-vis des questions internationales avait défini ce phénomène comme un élan patriotique lorsqu’une crise comporte une dimension internationale, implique les Etats-Unis et son exécutif et comprend une dimension dramatique : engagement des forces armées, menaces sur la sécurité intérieure ou extérieure en particulier. Bien qu’un peu daté, ce cadre d’analyse a été plusieurs fois confirmé, aux Etats-Unis ou dans d’autres pays, dont la France.

La littérature académique a néanmoins montré que cet effet est de courte durée et peut même s’inverser si le conflit ou la tension internationale dure dans le temps.

En France, cet effet a été constaté à plusieurs reprises au cours des dernières décennies : lors de l’intervention de l’armée française au Mali sous la présidence Hollande (mais l’effet était alors modéré) ou encore lors des tueries perpétrées par Mohammed Merah, (en mars 2012) sous la présidence Sarkozy. Ce « ralliement autour » du drapeau s’était également manifesté lors de la première guerre du Golfe, sous la présidence Mitterrand. La manifestation la plus forte de ce phénomène s’était produite après les attentats terroristes en janvier 2015. La popularité de François Hollande, durablement affaiblie avant, avant bondi : selon le Baromètre Paris-Match/Sud Radio/IFOP /Fudicial c’est alors un bond de 21 points de popularité que François Hollande avait enregistré ! Aux Etats-Unis, au lendemain du 11 septembre, la popularité de George W. Bush était passée de 51 % à 86 % en cinq jours ! Lors de précédentes crises internationales, comme la crise des missiles à Cuba en 1962 (sous Kennedy) et l’invasion de l’Irak en 1991 par George Bush (père), des hausses de popularité des présidents américains avaient également été enregistrées, de moindre ampleur néanmoins. Selon les cas, cette hausse est en partie ou en totalité effacée dans les semaines qui suivent. C’est bien là l’enjeu pour Emmanuel Macron : pourra-t-il conserver une partie du « crédit d’opinions positives » qu’il vient d’enregistrer ?

Plusieurs remarques s’imposent ici. Tout d’abord, la hausse de popularité enregistrée par l’enquête d’opinion de l’institut de sondage Harris-Interactive (Baromètre mensuel Harris interactive Epoka pour LCI), soit 13 points de popularité en plus (le portant à 51 % d’opinions positives) est importante mais n’est pas non plus impressionnante. Elle est plus faible que celle enregistrée par François Hollande en 2015 alors que le crise est mondiale et de plus grande ampleur en nombre de victimes en France. Par ailleurs, l’institut de sondage Harris-Interactive est celui qui donne, depuis plusieurs mois, les taux de popularité les plus élevés à Emmanuel Macron : les dernières mesures effectuées par cet institut donnaient entre 38 et 42 % de popularité au chef de l’Etat alors que d’autres instituts étaient plus proches de 30 à 35 %.

Le CEVIPOF vient également de publier une enquête qui montre que si l’opinion française crédite Emmanuel Macron de sa gestion de la crise, sa popularité reste faible : dans cette enquête (http://www.sciencespo.fr/cevipof/sites/sciencespo.fr.cevipof/files/Enquete%20Coronavirus_16&17Mars2020-3.pdf), réalisée les 16 et 17 mars, sur une échelle de 0 à 10 de satisfaction à l’égard de l’action d’Emmanuel Macron comme président de la République, seuls… 26 % se déclarent satisfaits (note de 7 à 10) ! 39 % se déclarent ni satisfaits, ni insatisfaits (note de 4 à 6) et 35 % se déclarent insatisfaits (notes de 0 à 3). On voit donc qu’il faut encore attendre d’autres données et regarder la situation de la popularité d’Emmanuel Macron dans les deux ou trois semaines qui arrivent avant toute conclusion. D’autant que, dans le même temps, les Français commencent à s’interroger sur la gestion de la crise (masques, tests), son anticipation, et manifestent de forts signes d’inquiétude.

RPP – La question du respect des consignes de confinement par les Français reste entière. Ces dernières apparaissent inégalement suivies, parfois contournées. Qu’est ce que peuvent nous dire les logiques d’opinion sur cette appropriation parfois aléatoire des messages des pouvoirs publics ?

Bruno Cautrès – Il faut tout d’abord bien voir que nous sommes dans le temps de l’adaptation : il y a quelques jours seulement nous vivions « comme avant » ; il est donc normal que les conduites s’adaptent progressivement. Mais on sait également que tout le monde ne réagit pas de la même manière face au risque et face à l’autorité publique. Les travaux de psychologie sociale nous ont enseigné que c’est davantage la façon dont on se représente les situations de risque que la réalité objective de celles-ci qui comptent. Les travaux de D. Jodelet sur les « représentations sociales » montrent que celles-ci sont le reflet de la subjectivité de l’individu : nous vivons les situations de risque en reliant nos perceptions subjectives à nos croyances, à nos valeurs, à celles des groupes auxquels on s’identifie. Il faut que les pouvoirs publics partent de cette constatation bien établie par les sciences sociales. Pour remédier au fait que certains vont vivre le confinement comme, par exemple, une privation de liberté ou un contrôle excessif du pouvoir politique sur leur vie privée, il faut ne pas lâcher l’effort de persuasion et d’éducation face au risque mais l’exprimer en prenant en compte toutes ces dimensions. La communication gouvernementale doit donc agir de manière cohérente tout en étant adaptée à différents publics et c’est très compliqué à faire.

Je pense néanmoins que la cohérence d’ensemble des dispositifs mis en place doit impérativement être améliorée : on ne peut continuer à expliquer que l’on peut aller travailler mais qu’il faut rester chez soi, que l’on ne peut se déplacer mais que les trains circulent.

Le discours tenu, sans soute pour de bonnes raisons, est trop compliqué, avec l’impossible gestion des exceptions au confinement. Une porte doit être ouverte ou fermée : or depuis quelques jours, plus personne ne sait si la porte est entrebâillée, pendant combien de temps par jour, qui peut se faufiler. Les gendarmes sermonnent une dame venu acheter des sodas (ce n’est pas un produit de première nécessité) mais nos écrans de télé nous montrent de nombreuses exceptions.

RPP – La gestion de l’opinion « par gros temps », pour reprendre la formule de Marc Bloch, reste un exercice incertain. Comment les opinions en retour peuvent-elles impacter sur l’action des gouvernants ? Imaginons qu’un sentiment de défiance avec la durée du confinement puisse s’installer. Comment l’exécutif pourrait-il gérer une phase aussi critique dans le contexte de cette crise sanitaire ?

Bruno Cautrès – La crise de défiance dans la parole politique est durablement installée en France, comme l’a montré la dernière vague du Baromètre de la confiance politique du CEVIPOF (https://www.sciencespo.fr/cevipof/fr/content/les-resultats-par-vague). L’exécutif doit en tenir compte et se montrer à la fois le plus transparent possible et le plus empathique possible. La communication quotidienne réalisée par le ministre Olivier Véran et par le DGS (Directeur général de la Santé) me semblent aller dans la bonne direction. Il ne faut absolument pas que s’instille dans l’opinion le doute sur la sincérité de leur parole.

L’Etat et ses services, notamment les Préfectures, les collectivités locales doivent montrer aux Français la capacité à gérer concrètement les choses, avec rapidité.

Rien ne serait pire que de donner le sentiment que la politique parle et ne règle pas avec efficacité les problèmes.

RPP – Le Président a implicitement reconnu que suite au caractère exceptionnel des circonstances  plus rien ne sera comme avant. Quelles conséquences alors sur son mandat ?

Bruno Cautrès – A priori, deux options semblent se présenter à Emmanuel Macron au sortir de la crise sanitaire : la première serait de vouloir reprendre le fil interrompu de ses réformes et en particulier celle des retraites ; le seconde serait de prendre au pied de la lettre ce « plus rien ne sera comme avant » et de vouloir incarner un nouveau cap, plus « social » et plus protecteur. Je ne crois dans aucune de ces deux options. C’est plutôt une troisième option qui me semble plus probable : Emmanuel Macron voudra vraisemblablement reprendre le fil de sa narration au point de départ pour tenter d’expliquer aux Français que seules les grandes réformes structurelles (et le niveau européen) permettront à l’avenir de mieux anticiper et gérer les grandes crises. Mais les réformes qui étaient en cours avant l’épidémie ne pourront reprendre comme si rien ne s’était passé, en particulier parce que ces réformes ne faisaient pas l’objet d’un consensus national à ce moment-là. Ni Emmanuel Macron, ni le gouvernement n’étaient parvenus à convaincre les Français que la réforme des retraites était une réforme de justice sociale ; ce n’est pas faute d’avoir essayé de communiquer dans cette direction, mais cela n’a pas pris dans l’opinion.

Mais on voit bien qu’une série de difficultés vont se poser à Emmanuel Macron pour la présidentielle de 2022.

Tout d’abord le problème essentiel qu’ont eu à résoudre (et n’ont pas résolu) ces prédécesseurs : un second mandat, pourquoi et pour quoi faire ? Cette question, apparemment triviale, est l’obstacle majeur en fait : la période que nous traversons depuis l’automne 2018 et la succession des crises (« gilets jaunes », retraites, Covid-19) va sans doute conduire beaucoup de Français à aspirer avant tout à un retour au calme. Il y a, sans doute, un immense besoin d’apaisement dans le pays. La crise va accentuer les inquiétudes sur la mondialisation et sur le monde incertain dans lequel nous vivons. Emmanuel Macron comme Président de crise et comme Président de rupture parvient à incarner soit la fonction présidentielle régalienne soit la fonction présidentielle de modernisation, mais comme Président du retour au calme en France ? La « start-up nation », semble terriblement démodée et vieux monde aujourd’hui… Par ailleurs, le rebond de popularité dont il bénéficie en ce moment n’effacera pas le profond clivage qui s’est cristallisé dans l’opinion sur sa personne.

Bruno Cautrès
Chercheur CNRS au CEVIPOF
Enseignant à Sciences Po
Propos recueillis par Arnaud Benedetti