Le retrait américain du traité sur le nucléaire iranien : un révélateur

L’Europe n’a que trop tendance à oublier que les États-Unis, nés d’un rejet de ses propres travers, ont leurs spécificités. Nourris de puritanisme, de foi en la raison et de libéralisme lockien, fuyant les persécutions religieuses et toutes les formes d’arbitraire et d’absolutisme, les « Pères fondateurs » rejetaient viscéralement les jeux de puissance machiavéliens d’une société internationale westphalienne, serait-elle amendée par un « droit des gens » dont l’essence contractuelle ou consensuelle constituerait pour eux, aujourd’hui, l’habillage juridique de l’impuissance. 

Partagés au fil de presque deux siècles et demi d’existence entre la tentation de s’isoler d’un monde si éloigné de leurs valeurs et celle d’y intervenir brutalement pour le rendre plus conforme à leur vision, les États-Unis ne peuvent s’empêcher de penser que leur droit devrait être adopté par tous et qu’une société internationale idéale ne devrait précisément plus être internationale mais concrétiser la transposition à l’échelle du monde du modèle américain. Tant qu’il reste cantonné à la sphère des aspirations, ce rêve messianique peut laisser perplexe ou prêter à sourire. Mais il peut aussi fort opportunément couvrir la défense d’intérêts états-uniens bien compris et doit à ce titre inquiéter. La décision de Donald Trump de sortie du traité de 2015 sur le nucléaire iranien, marquée pour certains au sceau de l’impulsivité irrationnelle du personnage, doit aussi être regardée à la lumière de cet « exceptionnalisme » américain.

Idéalisme ou égocentrisme ?

Est-on pour autant dans l’universalisme et le règne du droit, fondements philosophiques et politiques des déclarations à l’origine de l’Union à la fin du XVIIIsiècle, ou plus proche des interprétations qu’en firent par la suite Andrew Jackson ou Theodore Roosevelt ? Éloignée de l’esprit « wilsonien », qui prévalait il y a un siècle1, la décision du 8 mai 2018 fait montre du peu de cas que l’administration « trumpienne » fait à coup sûr du droit international. Il est vrai qu’avec le quatuor de choc constitué de Nikki Haley, ambassadrice à l’Onu, Gina Haspel, à la tête de la CIA, John Bolton, conseiller à la Sécurité nationale, et Mike Pompeo, secrétaire d’État, la tendance n’est pas aux demi-mesures. L’accord dit P5+1 n’oblige en effet pas que les États-Unis mais les quatre autres membres permanents du Conseil de sécurité, l’Allemagne, l’Iran et, au-delà, les Nations unies qui l’ont avalisé par une résolution, seule procédure permettant de rendre obligatoires des sanctions internationales.

A priori et sous réserve d’interprétation du traité par le juge compétent, la décision unilatérale de Donald Trump – si tant est qu’elle soit valide – n’engagerait donc juridiquement que les États-Unis qui devraient par ce moyen ne pouvoir rétablir que l’entièreté de leurs propres sanctions.

Encore est-ce dans le détail plus subtil, puisque seules celles décrétées par un « executive order » avaient été levées par Obama, celles imposées et maintenues par le Congrès ayant force de loi et se trouvant de ce fait hors du champ de compétence de la présidence.

Là se situe l’une des nombreuses clés, certes chacune insuffisante à elle seule, de compréhension de cette rupture. Comme pour la décision de G.W. Bush d’envahir l’Irak en 2003, les motivations sont plurielles, évoluant pour certaines aux confins de la psychanalyse. Il n’a échappé à personne qu’une des obsessions de l’actuel président est de défaire méthodiquement – comme pour le retrait de l’accord de Paris sur le climat ou de celui sur le libre-échange transpacifique – ce qu’avait mis en place son prédécesseur. De là à penser que lorsque Trump s’acharne contre l’Iran, il pense surtout à Barack Obama et solde avant tout des problèmes personnels ou de politique intérieure… il n’y a qu’un pas que nombre d’observateurs ont, à maintes reprises, franchi.

La précédente administration avait néanmoins subrepticement réussi à imposer que les contrats commerciaux avec l’Iran soient libellés en dollars, clause tout simplement dissuasive pour les entreprises américaines et véritable épée de Damoclès pour leurs homologues européennes. In fine, les entreprises états-uniennes s’étant de ce fait largement abstenues de traiter avec Téhéran, le contenu des mesures annoncées le 21 mai dernier par Mike Pompeo sonne comme une condamnation sans appel des activités actuelles ou projetées de coopération économique de l’Europe avec l’Iran.

Manifestation d’hyper-puissance ou unilatéralisme belliqueux ?

Fatwa, diktat, décision explosive, ultimatum, plan d’attaque tous azimuts, demande de reddition ; l’engagement de campagne de Donald Trump a donc été tenu ; la presse française ne trouve pas de mots assez durs pour qualifier la décision américaine, pourtant attendue, de rétablissement unilatéral des sanctions américaines à l’encontre de Téhéran. La charge a été menée en deux temps : le 8 mai le président américain a retiré les États-Unis du JCPOA conclu à Vienne le 14 juillet 2015 sur le nucléaire iranien, après quelque douze ans de négociation ; deux semaines plus tard, le nouveau secrétaire d’État américain, Mike Pompeo, s’exprimant devant la très conservatrice « Heritage Foundation » précisait le contenu et les contours de la politique américaine à venir. Les douze mesures décidées à l’encontre de l’Iran, d’une très grande brutalité, sont conçues comme complémentaires et ne visent à rien d’autre qu’à amener les Iraniens à Canossa : fermeture totale et vérifiée du programme nucléaire, mise sous contrôle du programme balistique, arrêt de toutes les ingérences régionales (Syrie, Yémen, Liban, Irak, Afghanistan et autres), cessation des cyberattaques (ce qui peut prêter à sourire) et des provocations maritimes, à quoi est ajoutée la libération des prisonniers américains.

Pour Mike Pompeo, le JCPOA est un mauvais accord qui a été perçu par le pouvoir des mollahs comme « le signal de départ de leur marche à travers le Moyen-Orient », marche que les États-Unis entendent désormais arrêter au prix d’un changement de méthode.

En tant que tel il ne sera donc pas renégocié contrairement aux propositions faites par certaines capitales européennes dont Paris qui souhaitaient le préserver bien qu’en y ajoutant les étages supplémentaires du balistique, de la sécurité régionale et de l’après 2025. L’approche négociatoire sur le fond du dossier est donc abandonnée, pour ne subsister in fine que formellement, par l’imposition d’un nouveau traité, ratifié par le Congrès, que l’Iran devra volens nolens accepter du fait du rapport de forces instauré par Washington. Seule cette soumission permettra à Téhéran d’obtenir « la levée des sanctions, le rétablissement des relations diplomatiques et commerciales, l’accès aux technologies avancées et la réintégration dans le système économique international ».

Politique que n’aurait sans doute pas, en son temps, reniée Theodore Roosevelt. Mais si Mike Pompeo brandit un gros bâton, le moins que l’on puisse dire est qu’il ne parle pas doucement, selon le proverbe africain qui avait, paraît-il, inspiré le vingt-sixième président des États-Unis. Cette imposition du droit par la force s’appuie en effet sur une politique du « big stick » des plus robustes, au moins dans son énoncé actuel. Pour convaincre les mollahs de s’engager dans « la bonne voie », les États-Unis prévoient d’agir concomitamment et fermement sur trois fronts. Au plan économique, le secrétaire d’État menace d’« une pression financière sans précédent », parlant de « sanctions les plus dures de l’histoire » et d’un Iran qui « bataillera pour maintenir son économie en vie ». Il va de soi que les alliés des États-Unis devront emboiter le pas et y abandonner leurs activités commerciales. Le volet militaire ne laisse pas d’inquiéter tant il recèle de risques de dérapages : le Pentagone et ses alliés « dissuaderont les agressions iraniennes, assureront la liberté de navigation dans les eaux du Golfe, contreront les cyberattaques, traqueront les agents iraniens et leurs supplétifs du Hezbollah à travers le monde et les écraseront, l’Iran n’aura plus jamais carte blanche pour dominer le Moyen-Orient ». Il n’est guère besoin d’être fin stratège ou spécialiste des questions militaires pour identifier les occasions d’escalades mal contrôlées. Reste le volet politique : Mike Pompeo proclame que les États-Unis se feront « l’avocat infatigable du peuple iranien » face à des mollahs « corrompus » qui le « volent », bafouent les droits des femmes et « pratiquent la torture « ; « au bout du compte, c’est le peuple iranien qui décidera du calendrier, c’est à lui qu’il reviendra de prendre une décision à propos de ses dirigeants ». À quoi Hassan Rouhani, désormais en mauvaise posture dans son pays du fait de ces derniers développements, répond « Qui êtes vous pour décider pour l’Iran et pour le monde ? L’époque de telles déclarations est révolue ».

Est-ce si sûr ? Faut-il rappeler que, fidèle à la doctrine des néoconservateurs mise en exergue en 2003 lors de l’invasion de l’Irak, le but proclamé, au-delà de la soumission du régime, demeure son renversement par les Iraniens eux-mêmes, supposés être excédés à terme par les privations générées par les sanctions. Sous un aspect qui se veut politiquement correct de soutien à une évolution démocratique, le plan s’inscrit dans une ligne interventionniste qui renoue avec la stratégie, que l’on croyait révolue, menée par Washington sur le continent sud-américain dans les années soixante et soixante-dix. Des zones d’ombre subsistent : qu’advient-t-il si d’aventure les effets produits sont inverses, poussant par un regain de nationalisme la population à faire front autour du régime en place ? Le détail des mesures annoncées, la détermination affichée du régime des mollahs et l’avancement de son programme nucléaire, comme l’exemple irakien de 2003 n’incitent guère à l’optimisme. La tentation existe-elle du côté de Washington et de ses alliés israéliens et saoudiens, au cas où les évolutions souhaitées tarderaient à venir, de précipiter le processus engagé en fabriquant un casus belli, prétexte à des frappes contre l’Iran ? Des précédents existent tels que les incidents du golfe du Tonkin d’août 1964 ; mais est-il concevable d’en revenir à une telle manifestation de « hard power » ?

Régulation du système international ou impérialisme juridique et normatif ?

Lors d’un célèbre discours à West Point, Barack Obama avait théorisé le fameux « leading from behind » dont l’une des illustrations concrètes fut l’intervention de 2011 en Libye. Forme quelque peu sophistiquée de l’exercice de la coercition, puisqu’alors qu’ils auraient pu aisément opérer eux-mêmes, les États-Unis avaient préféré pousser les Britanniques et les Français à intervenir. Dans un colloque de février 2016 de la Fondation Res Publica, Francis Gutmann, ancien secrétaire général du Quai d’Orsay, rappelait opportunément, s’agissant des États-Unis, que « la puissance attire la puissance » ; encore pourrait-on ajouter qu’il s’agit souvent des formes de plus en plus perfectionnées de celle-ci.

Le monde européen découvre ainsi qu’au « soft power » s’ajoute désormais, ou se substitue si nécessaire, dans la gamme des instruments à la disposition des administrations américaines, démocrates comme républicaines, un « smart power » d’une nature différente.

Fondé sur le rayonnement et la capacité d’attirer, le premier s’analyse comme un pouvoir d’influence non contraignant jouant sur la séduction ou la manipulation sans impliquer de contrainte ni d’obligation d’adhésion ; la culture, l’histoire, la gouvernance, la langue, la beauté des paysages, la créativité, le niveau universitaire, l’art de vivre et bien d’autres aspects font que beaucoup de pays disposent, à des degrés divers, d’un « soft power ». Largement fondé sur la supériorité numérique et informative, le « smart power », réputé avoir été théorisé en 2004 par la diplomate américaine Suzanne Nossel, est d’une nature différente. Conçu comme une combinaison de « soft » et de « hardpower » afin de rompre, selon Hilary Clinton qui s’en est faite l’avocate, avec le recours systématique au messianisme et à la coercition de l’ère G.W. Bush, il mêle appel aux alliances et aux partenariats, y compris avec des institutions internationales d’une part, et emploi de contraintes juridiques, politiques et économiques d’autre part.

S’appuyant sur une batterie impressionnante de textes adoptés au fil de quatre décennies (FCPA, loi Helms Burton, loi d’Amato, Patriot Act de 2001, loi Dodd-Franck de 2010…), ce qu’il est convenu d’appeler l’extraterritorialité du droit américain2 en fait partie. Le grand public mais aussi, plus inquiétant, nombre de dirigeants politiques sont en train de découvrir avec la décision de D. Trump, ce qu’un certain nombre d’experts et de juristes qualifiés dénonce en vain depuis des années. La dénomination pour n’être point fausse ne rend qu’imparfaitement compte du mécanisme. Il s’agit plutôt d’une conception extensive de la notion de « personnalité juridique américaine » appliquée à toutes les entreprises qui commercent en dollars, stockent des données sur un serveur états-unien, ont des employés ou un actionnariat américain même minoritaire, des implantations aux États-Unis ou utilisent un pourcentage de composants américains dans leurs produits ainsi qu’à toutes celles qui contractent avec elles. D’une certaine façon, le parallèle peut être fait avec la notion d’« accidental americans », devenus double nationaux par le hasard d’une naissance aux États-Unis mais n’ayant gardé aucun lien concret avec ce pays et qui, du fait d’une conception extensive du droit du sol, se voient toute leur vie poursuivis par le fisc américain. Cette juridiction du dollar qui confine à la « compétence universelle » vise donc potentiellement des milliers de sociétés selon une répartition mondiale inégale ; l’Europe est évidemment très impactée du fait de la taille de beaucoup de ses entreprises et de ses banques, très mondialisées, alors que des entités plus petites non implantées aux États-Unis telles que certaines petites banques italiennes, ou relevant de pays moins immergés dans la mondialisation, se sentent a priori, mais sans doute à tort, moins concernées. Le caractère démesurément extensif de ce système vise également les personnes physiques impliquées de près ou de loin et tout dirigeant ou cadre d’une entreprise soupçonnée de violer ou contourner un embargo américain peut être arrêté et emprisonné à son arrivée aux États-Unis quel que soit le mobile de son voyage. Il y a quelques années un des vice-présidents d’Alstom en fit l’expérience et croupit dix-huit mois oublié dans un quartier de haute sécurité d’une prison américaine. Sa mésaventure tétanisa durablement les conseils d’administration de nombre de sociétés européennes.

Au plan technique, il est inutile de revenir dans le détail sur les mésaventures subies il y a quelques années par certaines entreprises européennes et françaises du fait de cette extraterritorialité du droit américain. Chacun garde en mémoire l’exemple de BNP-Paribas qui, suite à un contrat libellé en dollars et estimé fautif par un juge américain, a dû payer en 2014 une amende transactionnelle de 8,9 milliards de dollars (772 millions de dollars pour Alstom) à laquelle il faut ajouter d’autres désagréments, pour éviter la condamnation pénale et préserver son droit de continuer à opérer aux États-Unis. Autant dire que, pouvant conduire à la disparition pure et simple des entreprises concernées, cette dictature de la « compliance » est dissuasive. Une ébauche de riposte avait été initiée en novembre 1996 avec l’édiction d’une directive européenne destinée à l’époque à permettre le contournement de l’embargo sur Cuba, censée opérer comme un bouclier juridique protégeant les entreprises et les banques européennes des sanctions étrangères. Sa réactivation sans délai dans le cadre du dossier iranien a été confiée à la Commission par les vingt-huit chefs d’État et de gouvernement réunis les 16 et 17 mai à Sofia. Le contexte et le sujet étant très différents, il ne faut cependant pas surestimer les résultats à en attendre. De même, un recours à l’OMC ne peut produire d’effets qu’à l’issue d’une procédure longue et des plus aléatoires.

D’autres pistes sont en cours d’exploration à Bruxelles dont celle consistant à doter l’UE d’instruments d’indépendance financière et numérique face aux États-Unis.

En matière d’échanges d’information bancaire, l’un des objectifs est de contourner le système international Swift, installé à La Hulpe en Belgique mais contrôlé par les Américains. Reste que 78 % des transactions mondiales sont compensées en dollars et de ce fait soumises à la loi américaine, contrainte dont il faudrait pouvoir s’affranchir. L’une des voies passe par le renforcement du rôle de la Banque européenne d’investissement mais là encore les procédures pour y parvenir sont complexes et le résultat non garanti. En filigrane affleure le sujet, peu évoqué, de la (trop) faible utilisation de l’euro dans les échanges internationaux alors qu’il constitue le quart des réserves mondiales des banques centrales. De quoi accréditer l’idée, récurrente, selon laquelle l’euro n’a pu exister que contre l’engagement qu’il ne concurrencerait pas le dollar dans les échanges. L’émergence d’autres monnaies, tel le yuan, se profile néanmoins à échéance rapprochée et l’on sait que les Chinois mettent en place des mécanismes de clearing qui permettront de contourner peu à peu le « privilège du dollar ». Encore faut-il souligner que la prééminence du billet vert n’épuise pas le sujet et que les entreprises européennes les plus importantes entrent dans le champ des sanctions potentielles du fait de leur actionnariat américain (30 % pour Total) ou de leurs implantations états-uniennes.

Conçue au début des années 90 comme un instrument de lutte contre la corruption mondiale, destiné à protéger les entreprises américaines plus que comme un mécanisme à faire respecter les embargos, l’extraterritorialité du droit américain a servi en premier à remplir les caisses de la Security and Exchange Commission, du Department of Justice et du Tresor états-uniens qui, au fil des années, ont capté plusieurs dizaines de milliards de dollars. La condamnation récente de la Société Générale illustre la prise en compte, nouvelle, par la législation française du caractère spoliateur de ce « smart power ». Le parquet français s’étant joint aux poursuites américaines, l’amende transactionnelle aboutira pour partie dans les caisses de Bercy.

Question de rapport au droit ou de rapport de forces ?

La décision de Donald Trump est lourde de conséquences pour les entreprises européennes commerçant avec l’Iran. Parmi la soixantaine de sociétés françaises concernées, Renault, Sanofi, PSA, Airbus, Engie, Total pour ne citer qu’elles, sont directement impactées. Il paraît a priori difficile pour Airbus de pouvoir livrer comme prévu la centaine d’avions commandés par les Iraniens. Peugeot-PSA, déjà objet de pressions dans un passé récent, renonce à la vente de 450 000 véhicules fabriqués sur place, modèles anciens et générant des marges réduites, dont l’impact sur le chiffre d’affaires de l’entreprise ne devrait donc pas excéder 1 %. Quelques PME commerçant en euros mais utilisant pour certaines des services américains (tels qu’Amazon) persistent, à leurs risques et périls, en l’absence de consignes des autorités françaises. Avant de renoncer, Total a tenté de se maintenir au contrat du champ gazier offshore de South Pars 11 – un milliard d’euros d’investissement – en évitant le rachat de sa part, par les Chinois de CNPC. Pour échapper aux sanctions secondaires, le PDG de Total a tenté le passage au plan politique en demandant aux autorités françaises de négocier des exemptions (les waivers) ou la réactualisation de la clause d’antériorité qui épargne les investissements déjà engagés. Précisant qu’il n’était pas en charge de Total mais de la France, le président de la République a répondu qu’il préférait l’approche diplomatique à la guerre commerciale. La dégradation, lors d’une conversation téléphonique relatée par la presse américaine, qui s’ensuivit dans les rapports entre les deux présidents atteste, s’il en était besoin, que tel n’est sans doute pas l’état d’esprit habituel de Donald Trump.

Dernière application en date de cette extraterritorialité du droit américain, l’affaire du fabricant chinois de smartphones ZTE (9,5 % du marché américain) est à la fois symptomatique et riche de leçons. Accusée par le Département du commerce américain d’avoir produit de « fausses déclarations » lors de l’enquête sur la violation des embargos américains contre la Corée du Nord et l’Iran (déjà !), ZTE, après avoir plaidé coupable, s’était vue infliger en 2016 une amende de 1,2 milliard de dollars pour avoir réexporté vers ces deux pays des équipements et des composants d’origine américaine. L’affaire aurait pu en rester là si les enquêteurs américains n’avaient pas découvert par la suite que l’entreprise, censée aux termes de la transaction prendre des mesures sévères, allant jusqu’à l’éviction, contre certains de ses dirigeants, ne leur avait au contraire versé des bonus récompensant leur participation à ce commerce « illégal ».

Diplomatie du « tweet » oblige, Donald Trump s’est donc félicité le 25 mai dernier d’être parvenu à un nouvel accord avec l’équipementier chinois qui, moyennant une amende de 1,3 milliard de dollars et un « changement dans le management et le conseil d’administration », pourra de nouveau importer les micro-processeurs américains qui entrent dans la composition de ses smartphones. Mi-avril, l’administration américaine avait en effet interrompu cet approvisionnement pour sept ans, plaçant l’entreprise chinoise au bord de l’abîme (quasi-cessation d’activités, report de l’annonce des résultats, cessation de cotation en bourse etc.). L’erreur serait de voir là une soudaine manifestation de mansuétude du président américain vis-à-vis des 75 000 employés de ZTE. Les Chinois ont certes perçu à cette occasion le niveau de leur dépendance dans le domaine des semi-conducteurs vis-à-vis des États-Unis comme d’ailleurs la vulnérabilité des fermiers de l’Iowa – supporteurs de Trump – sur le marché mondial du soja. Mais il faut aussi rappeler que les entreprises américaines fournissant 25 à 30 % des composants utilisés dans les produits ZTE, de nombreux emplois américains se trouvaient de ce fait menacés de disparition. Confirmation éclatante, s’il en était besoin, de ce que répètent nombre d’analystes à l’endroit des capitales européennes comme des technostructures bruxelloises : l’extraterritorialité du droit américain est aussi une question de rapport de force.

Relier la politique internationale « trumpienne », ou du moins ses manifestations les plus spectaculaires, à la vision historique au long cours qui veut qu’au fil des mandatures alternent outre-Atlantique des phases isolationnistes et interventionnistes ne rend qu’imparfaitement compte de la réalité.

Pour la première fois avec cette acuité, une administration pratique une superposition simultanée de ces deux tropismes ou plutôt de leurs dérives les plus caricaturales ou les plus aberrantes : « America first » et les droits de douane sur l’acier semblent faire fi des liens séculaires tissés avec les alliés les plus traditionnels ; la rhétorique guerrière contre l’Iran, comparée au pragmatisme économique et commercial déployé envers la Chine, illustre une attitude impitoyable avec les petits mais conciliante avec les forts ; le retrait brutal du traité transpacifique risque, en faisant le jeu de Pékin, d’aboutir au résultat inverse de celui souhaité.

Récemment, à Montréal, la quatrième édition du Forum Saint Laurent sur la sécurité internationale risquait une grille de lecture : dans un monde de moins en moins occidental, la perte d’influence des Européens et des Américains est chaque année plus perceptible ; les derniers s’obstinant à vouloir utiliser la puissance comme vecteur de domination, découvrent qu’ils n’ont plus systématiquement les moyens de leurs ambitions. On ne peut s’empêcher de faire le parallèle avec certaines analyses de politique intérieure américaine portant sur l’élection surprise de Donald Trump : première manifestation d’un nationalisme agressif aux limites de l’extrême droite ou baroud d’honneur de la domination blanche dans un pays devenu pluriethnique et multiculturel ? De même, la politique étrangère de Donald Trump est-elle une anticipation pragmatique, forme d’adaptation empirique à un monde plus horizontal et moins impérial, ou un hapax, sursaut inadapté et sans lendemain, dans un environnement international devenu plus compétitif et surtout moins réceptif aux manifestations occidentales de leadership et d’ingérence ? À moins que, comme le suggère Arnaud Leparmentier dans un récent article du Monde, le président américain n’ait adopté la « stratégie du fou » théorisée par Henry Kissinger : dans un ordre mondial défavorable où les États-Unis enregistrent des déficits commerciaux abyssaux, il convient de perturber le jeu, être imprévisible, avancer sans cesse de nouvelles demandes pour déstabiliser l’adversaire et le contraindre à faire des concessions. L’illisibilité du dessein et des valeurs qui le fondent deviendrait alors centrale.

Vers un effacement de la « Nation indispensable » ?

Les États-Unis sont-ils à un tournant dans les modalités de projection de leur puissance et de l’usage qu’ils souhaitent en faire ? Le risque est évidemment que des dérives irréfléchies ne laissent plus apparaître que les projections au détriment du projet s’il en existe encore un. Devant la commission des affaires étrangères du Sénat qui lui demandait en 2013 pourquoi les États-Unis devraient attaquer la Syrie, John Kerry répondait sobrement : « Nous sommes la Nation indispensable ». Le secrétaire d’État faisait alors référence à la célèbre phrase prononcée par Madeleine Albright, elle-même secrétaire d’État de Bill Clinton de 1997 à 2001, qui avait déclaré en 1998 : « si nous devons utiliser la force, c’est parce que nous sommes l’Amérique. Nous sommes la Nation indispensable. Nous sommes les plus grands et nous voyons plus loin que d’autres pays dans l’avenir ». L’expression fut maintes fois reprise, y compris en son temps par Hilary Clinton qui y ajoutait le qualificatif d’« exceptionnelle ». Souvent présentée comme une ultime et définitive marque d’arrogance des États-Unis, l’assertion mérite une analyse plus poussée, que fit autrefois Joshka Fisher. Dans une tribune de 2007 au Figaro, l’ancien ministre allemand des Affaires étrangères, devenu professeur à Princeton constatait : « Seuls les États-Unis – avec leur puissance et leur sens d’une mission à accomplir – avaient la capacité d’établir un nouvel ordre mondial à l’orée du XXIsiècle. Mais pour ce faire, les États-Unis auraient dû subordonner leur puissance à l’objectif de mettre en place ce nouvel ordre mondial comme ils l’avaient fait à la fin de la Seconde Guerre mondiale en 1945. Au lieu de quoi, ils ont succombé à la tentation de l’unilatéralisme. La grandeur d’une Nation découle toujours de sa capacité à façonner le monde. Dès qu’une superpuissance oublie ce fait ou perd son aptitude à agir dans ce sens, elle entame son déclin ».

  1.  Charles Zorgbibe, Une histoire du monde depuis 1945, Éditions de Fallois, Paris, 2017.
  2.  Voir les actes de l’excellent colloque organisé par la Fondation Res Publica le 1er février 2016 avec les interventions de Jean-Pierre Chevènement, Jean-Michel Quatrepoint, Hervé Juvin, Francis Gutmann et Paul-Albert Iweins.