Les commémorations du 10 mai 1981 n’auront pas lieu

Il y a dix ans, le PS commémorait en grande pompe le 10 mai 1981. Cette date symbolique, celle de la victoire de François Mitterrand au second tour de l’élection présidentielle donnait lieu à de nombreux rendez-vous tant à Paris – colloques, portes ouvertes du siège de la rue de Solférino, expositions, concerts à la Bastille – que dans les régions où les militants étaient mobilisés. La presse en faisait ses gros titres et France Culture plusieurs émissions. À la veille d’organiser sa primaire de la gauche, le PS alors conquérant se souvenait de François Mitterrand, pour mieux préparer la victoire qui allait finalement intervenir un an après. Un François socialiste succéderait à un autre.

Dix ans plus tard, l’ancien monde a disparu et avec lui le souvenir du 10 mai 1981. Il y a quelques mois encore, le souvenir de François Mitterrand semblait capable de raviver la flamme. Même Emmanuel Macron faisait savoir à la presse qu’il allait commémorer l’ancien président de la République. Mais, passé un sobre rendez-vous sur sa tombe le 8 janvier, anniversaire de la mort de François Mitterrand (vingt-cinq ans), à Jarnac, plus rien.

Le PS n’a rien organisé, rien préparé et son Premier secrétaire ne semble pas avoir l’intention de faire quoi que ce soit pour marquer une date essentielle de l’histoire de la gauche, celle de la victoire d’un président socialiste qui allait rester près de 14 ans au pouvoir, un record de longévité. Un discours au Creusot avait été esquissé le 9 mai, avant qu’Olivier Faure ne décline pour participer à une marche pour le climat. Les priorités du PS sont désormais ailleurs. C’est finalement François Hollande qui interviendra pour évoquer le mitterrandisme, le 9 mai, devant la Fondation nationale des élus socialistes et républicains (FNESER). L’ancien président de la République n’a pas oublié ses vieux tubes de 2012 et il espère encore, avec eux, pouvoir faire recette.

Dans les fédérations socialistes, rares sont les événements prévus. La situation sanitaire n’y est évidemment pas pour rien. Mais le parti s’est aussi largement vidé de ses effectifs. Seuls les vieux grognards se souviennent encore de ces moments de liesse, de cette longue attente (vingt-cinq ans éloignés du pouvoir) finalement levée un soir de mai 1981. L’âge aidant, ils se font de plus en plus rares, la plupart des militants de l’époque ayant plus de 70 ans. 

Chez les plus jeunes, le mitterrandisme parle moins, il rebute même.

L’image de stratège, le passé vichyste et plus récemment le génocide au Rwanda, sur lequel le récent rapport de l’historien Vincent Duclert a pointé l’aveuglement de François Mitterrand, heurtent ces jeunes générations qui n’ont pas connu l’époque de la victoire, des grandes réformes sociales du début de la présidence socialiste. Dans l’état-major du PS actuel quand on pense à François Mitterrand, on a donc tendance à se boucher le nez.

Du côté des autres formations politiques on n’est pas plus enclin à évoquer la figure de l’ancien Premier secrétaire du PS, oubliant d’ailleurs qu’il a couvé Jean-Luc Mélenchon à ses débuts, ou qu’il a nommé plusieurs écologistes dans ses différents gouvernements successifs. Surtout, il avait compris mieux que personne que dans les institutions de la Vème République, la gauche ne pouvait l’emporter qu’en étant soudée et avait tout fait pour préserver l’union mise en œuvre en 1972, avec le Programme commun de gouvernement. Mais cette gauche n’était pas seulement l’agrégat de personnalités hétéroclites, mais basée sur des partis politiques forts, enracinés dans la société et comptant de larges troupes militantes.

Cette absence de véritable commémoration n’est-elle pas au final le symptôme d’une gauche qui ne sait plus où elle habite ? D’une gauche désunie, sans véritable projet et dont on peine à voir l’idéologie, là où le 10 mai incarne une gauche rassemblée, incarnée et forte, appuyée sur un combat clair. « Un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir » disait Aimé Césaire. On doit pouvoir dire la même chose d’une culture politique.

Pierre-Emmanuel Guigo
Maître de conférences en histoire à l’Université Paris-Est Créteil

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