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L’insaisissable

Le dossier

Le premier contemporain
Arnaud Benedetti

D’un bicentenaire à l’autre
La non-commémoration de Napoléon
Jacques-Olivier Boudon

Napoléon l’insaisissable
Jean-Paul Kauffmann

Bonaparte, l’esclavage et la France
Le bicentenaire entre mémoire et histoire
Jean-Marc Ayrault

Pourquoi commémorer Napoléon ?
Thierry Lentz

Que reste-t-il aujourd’hui de la centralisation napoléonienne ?
Jean et Marie-José Tulard

Le Code civil ou la permanence du projet consulaire
Clémence Zacharie

Le Conseil d’état et son héritage napoléonien
Martine de Boisdeffre

L’héritage financier de Napoléon
Pierre Branda

Les polices de Napoléon : legs et légendes
Aurélien Lignereux

La politique scolaire de Napoléon et son héritage
Jean-Noël Luc

Le legs de Napoléon à l’Armée française
Général (2S) Jean-Marc Marill

Napoléon et la Corse
Jean-Guy Talamoni

Napoléon et le tsar Alexandre
Le conquérant et le prophète

Charles Zorgbibe

Bonaparte et Mahomet, vers un Empire oriental contrarié
Ahmed Youssef

L’image de Napoléon en Russie : deux cents ans après

Elena V. Linkova

Les Allemands et Napoléon
L’heure du bicentenaire
Michel Kerautret

Le face-à-face France-Angleterre
Du blocus continental au Brexit
Alan Forrest

Napoléon, les colonies et le rétablissement de l’esclavage, deux cents ans après
Claude Ribbe

Napoléon Bonaparte et Charles de Gaulle
Patrice Gueniffey

Napoléon, Napoléon III, de Gaulle : continuités et discontinuités au sommet de l’état
Eric Anceau

La statuaire publique napoléonienne
Jacqueline Lalouette

La Fédération Européenne des Cités Napoléoniennes
Charles Bonaparte

Napoléon, statue de la Révolution française
Arthur Chevallier

Débats et Opinions

La Corse, au temps du libéralisme latin
Antoine-Baptiste Filippi

Les sympathisants de la droite et la primaire
Frédéric Micheau

Une solution au problème du quinquennat
Tristan Claret-Trentelivres

En finir avec l’afro-pessimisme
Daniel Gouadain

Livres

Vincent Dupy
Directeur de publication

Arnaud Benedetti
Rédacteur en chef

Jacques-Olivier BOUDON
Professeur à Sorbonne Université
Président de l’Institut Napoléon

La parole, rare, de Bernard Cazeneuve, longtemps ministre de l’Intérieur, nous avertit : il y a un écosystème de la violence qui se met en place. « Pendant les trois années que j’ai passées Place Beauvau, j’ai senti, écrit-il, la violence monter de façon presque irrépressible ». Dans un texte ramassé, condensé, fouillé, l’ancien Premier ministre délivre un constat sans concession d’une société où l’infiltration de la violence gagne par tous les pores de la cité. Cette réalité confronte le responsable politique à rechercher un juste équilibre entre des réponses adaptées, conformes aux missions de l’État et le respect d’une République qui ne sacrifie en rien à ses principes fondateurs. À n’en pas douter, la contribution de Bernard Cazeneuve doit être lue tant à l’aune de son expérience qu’au regard lucide et critique qu’il porte aussi sur les multiples dérives de notre espace public. Tout est dit ou presque dans cet article qui ouvre notre dossier.

De la violence dans nos sociétés, ce numéro tente d’offrir une analyse panoramique et multispectrale. Il ne saurait prétendre à l’exhaustivité tant l’objet recouvre des immensités profondes et océaniques. Ce dossier croise les analyses, confronte les points de vue et surtout n’hésite pas à exprimer les oppositions et autres désaccords. C’est aussi la vocation de la RPP. En effet quoi de commun entre le papier de Frédéric Saint Clair en appelant à un réarmement du « monopole de la violence physique légitime » et celui d’Emmanuelle Bruneel dénonçant « un racisme systémique » dans la police, entre la contribution de Yannick Jadot qui enjoint à changer de regard et de politiques tout en déplorant les relations entre l’État et les groupes sociaux et celle du député européen du Rassemblement national Jean-Paul Garraud qui propose avec son co-auteur, l’ancien magistrat Dominique-Henri Matagrin, de rehausser la réponse pénale pour endiguer une insécurité qu’il ne faut en rien, selon eux, assimiler à une perception médiatique ou subjective ? Positions inconciliables en effet car la question de la violence – terme générique recouvrant des réalités diverses et évolutives – est foncièrement clivante, d’autant plus qu’il n’y a pas une violence en effet mais des violences de natures différentes.

Au prisme de l’actualité immédiate, l’interrogation touche aux fondements du régalien. Où en sommes-nous par rapport à l’enjeu de la sécurité des personnes et des biens ? Plusieurs de nos contributeurs s’efforcent de répondre à cette interrogation selon des angles distincts. Alain Bauer, tout en indiquant que 2020 marque une recrudescence des actes violents multiples et variés, observe que la France n’a pas su adapter, faute de diagnostic, ses réponses aux nouvelles formes de criminalités. Laurent Mucchielli décrit ce qui à ses yeux relève bien plus de l’instrumentalisation d’un sentiment que d’une réalité. Abordant le sujet de la violence politique, Isabelle Sommier, à travers une analyse de l’évolution de cet enjeu sur une période courant de 1986 à aujourd’hui, dresse une typologie du phénomène, de son volume également afin d’appréhender un objet dont les dynamiques sont fortement différenciées en fonction de leurs auteurs et de leurs motivations. Guillaume Farde se penche de son côté sur le sujet épineux du maintien de l’ordre à l’occasion des mobilisations de ces dernières années, notamment des Gilets jaunes. Il en rappelle les grands principes (spécialisation, distanciation, gradation) et les multiples difficultés auxquelles est désormais confrontée la doctrine. Au-delà de la nécessaire évolution de cette dernière, il interroge le lien
police/société parfois corrodé, estimant à juste titre que la gestion du maintien de l’ordre est « une incarnation du fait démocratique et l’une des principales conditions de sa réalisation dans les faits ».

Parmi les nombreuses médiations du politique, la violence est une figure qui s’inscrit dans l’histoire. Elle est tout autant fondatrice que régulatrice. Le bel et long article de Catherine de La Robertie et Victor Dumiot dissèque la fonction légitimatrice mais aussi cathartique de cette dernière à l’intérieur même de la civilisation grecque. Die Gewalt : la violence et le pouvoir sont indissociables, si l’on se réfère à la langue allemande qui ne les distingue pas, note Jean-Clément Martin dans sa contribution qui se penche sur la violence politique de la Révolution française. De celle-ci il ne faudrait pas retenir les terreurs futures, précise l’historien, mais plutôt la nouveauté irréductible qui consisterait d’abord à revendiquer l’usage de la violence au nom d’une nouvelle façon de faire de la politique. Question à laquelle se heurte tout le XIXe siècle, ainsi que l’observe Emmanuel Fureix dans le plan de coupe qu’il nous livre : « Le XIXe siècle a voulu s’arracher à la “Terreur” et pacifier les mœurs, mais il a rendu possible des formes extrêmes de violence politique ». Qu’en est-il aujourd’hui au regard des mouvements de l’opinion ? C’est à cette question qu’entreprend de répondre Jérôme Sainte-Marie qui observe une réactivation potentielle du lien violence et opinion à la faveur de la dominance du « bloc élitaire » et de l’absence de débouchés électoraux à destination des colères populaires. À tout le moins est-ce l’hypothèse qu’il pose à l’aune de l’analyse d’une mobilisation comme celle des Gilets jaunes. S’attachant à décrire le Black bloc, Sylvain Boulouque dessine les contours d’un mode d’action héritier de la tradition révolutionnaire mais dont le but également est d’exacerber les pratiques d’affrontement urbain. Patricia Cotti arpente le chemin complexe du rapport de la psyché et du terrorisme. Vaste interrogation où les controverses entre experts, nombreuses, ne contribuent pas forcément à clarifier le sujet, même si l’on peut pressentir que les terrains psychotiques sont autant de ressources pour les fabricants de terreur. Camila Moreira Cesar et Maria Helena Weber investiguent l’exemple brésilien à l’heure du Président Bolsonaro. Faut-il voir dans la situation du Brésil une préfiguration du débat politique hexagonal ?

La démocratie respire, faut-il le rappeler, par son espace public qui autorise et même incite à la confrontation. Les conditions sont-elles aujourd’hui propices à un débat apaisé et respectueux ? José Bové répond par la négative, décelant et dénonçant une brutalité intrinsèque à la culture dirigeante hexagonale : verticalité de la décision, relation irénique à la technique sont autant, à ses yeux, de facteurs de tensions. À cette épreuve, il oppose l’exigence de la « non-violence » : « la stratégie de l’action non-violente, explique-t-il, nécessite un niveau de préparation, de formation et d’engagement important ». Nathalie Heinich constate de son côté « une radicalisation des débats, une intensification des clivages, des anathèmes, des accusations » ; portant son regard sur l’impact de cette exacerbation au sein de la recherche académique, la sociologue pointe dans le « wokisme » et la « cancel culture » des expressions essentiellement militantes qui entendent d’abord régir l’espace public afin de transformer la société, en rompant notamment avec l’aspiration à l’universel concomitante de l’émergence des Lumières. S’adossant aux travaux de Norbert Elias relatifs aux dynamiques civilisationnelles, la chercheuse s’alarme : « (…) comme l’indique le terme “processus”, celui-ci est un mouvement qui peut être réversible ». Une alerte relayée par David Lisnard et Christophe de Voogd qui, dans leur contribution commune, identifient les biais tout autant « scientifiques » qu’ « historiques » qui rattachent le wokisme à un militantisme qu’il faut désigner pour ce qu’il est : un militantisme d’essence totalitaire, une « nouvelle religion séculière » pour reprendre la formule de Raymond Aron à laquelle les deux auteurs se réfèrent.

« Est-on rentré dans l’ère de la politique casquée ? », interpelle, non sans humour, le militant socialiste Boris Faure, lui-même victime d’une agression sauvage de la part d’un concurrent politique, par ailleurs toujours parlementaire… Texte fort et factuel qui tout en décrivant cliniquement une scène, concentrée de brutalité, ouvre la voie à une réflexion d’ampleur, se demandant « si le surmoi du politique n’est pas aussi entamé par le populisme et la défiance du peuple et incapable de canaliser le besoin pulsionnel de “tuer l’autre” qui est en germe dans l’affrontement politique ».

La violence saisit le vif de la société dans ses incessantes métamorphoses. Se penchant sur la violence numérique dans ses formulations politiques, Arnaud Mercier note à juste titre que la technologie à elle seule, même en la favorisant, ne saurait en être exclusivement comptable : sa production est socialement construite et la globalisation, porteuse d’innombrables déclassements, en fournit aussi bien des germes. Plus en écart avec cette explication, François Jost relève les logiques endogènes propres aux réseaux sociaux qui autoriseraient de nouvelles formes d’agressions, notamment à l’encontre des dirigeants et des médias amalgamés par leurs pourfendeurs dans une opprobre identique. Le fait est que nos sociétés, quand bien même seraient-elles travaillées et traversées par des formes nouvelles de violences, n’en sont pas moins plus réceptives à la nécessité de les débusquer partout et de les combattre tout le temps. Le point de vue des acteurs de terrain que sont entre autres les élus locaux fait ainsi ressortir que dans le domaine du sport, de la protection de l’enfance et des femmes des progrès immenses restent à accomplir, même si la vigilance s’est accrue. Autour de ces trois enjeux, on lira les contributions de trois conseillers de Paris : Pierre Rabadan, Dominique Versini, Raphaëlle Rémy-Leleu. Les conditions d’existence, le logement entre autres, sont autant de facteurs générateurs de frustrations qui ont partie liée avec la violence tant dans le vécu que dans son expression (Henry Buzy-Cazaux).

Par-delà les zooms spécifiques que génère l’appréhension du phénomène, sa globalité est à retenir pour nombre de nos contributeurs. L’évêque aux Armées, Monseigneur Antoine de Romanet, rappelle et appelle ; il rappelle que « la violence fait partie intégrante de la condition humaine. La destinée de l’homme n’est pas seulement de se préserver et de se reproduire mais surtout de se dépasser, ce qui ne peut s’accomplir sans déchirement » ; il appelle à « prendre conscience que tout est lié tant au plan international qu’inter-religieux » et que le défi des religions consiste à « désarmer les cœurs avant d’envisager de désamorcer les armes de guerre ».

Plus qu’à son tour, l’économie est terreau des violences dans les relations entre l’État et les groupes sociaux. Jean-Yves Archer ne va pas jusqu’à parler des « horreurs économiques » percées par Rimbaud mais cartographiant les ravins de cette brutalité latente ou explicite, il réitère le mot cinglant d’Alfred Sauvy pour lequel « l’économie, c’est la science du sordide ». Dans le long entretien qu’il nous accorde, l’ex-secrétaire général de la CGT, Bernard Thibault, insiste naturellement sur cette dimension, soulignant que « le salarié est au milieu de multiples guerres et compétitions ». Il aborde également la question du maintien de l’ordre à l’occasion des manifestations, estimant que la France serait plutôt en cette matière « l’homme malade de l’Europe ».

Par sa transversalité, la question de la violence est par essence la question politique fondamentale. Ses pré-requis philosophiques sont au cœur du contrat social, de son acceptation, de sa pérennité et de son progrès. Est-elle de retour ? Elle ne nous a jamais quittés, convulsion immanente du destin, nous accompagnant comme une malédiction que nous apprivoisons pour en être quitte avec nous-même sûrement mais dont nous savons qu’elle est un mal, le mal aux visages infinis, une sorte de combat éternellement recommencé avec les démons de l’histoire et de l’humain…

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