Les partis émergents en Europe : habileté médiatique ou politisation de causes nouvelles ?

Au-delà de la montée de l’abstention et de la défiance déclarée par les citoyens envers la classe politique en place, la crise de la représentation à l’œuvre dans les pays occidentaux s’exprime aussi à travers l’émergence sur leur scène électorale de nouvelles forces politiques. 

Qu’elles aient été créées depuis peu ou qu’elles aient longtemps vivoté aux marges du système politique, leurs succès électoraux ne manquent pas bien sûr d’inquiéter médias dominants et partis politiques en place. Pour essayer de les disqualifier, ils les traitent le plus souvent tous indifféremment de « populistes », sans vouloir le plus souvent analyser ce qui les différencie, aussi bien dans leur histoire,  leur organisation que dans leur attrait électoral ou leur idéologie.

L’actualité des dernières années n’a cessé de mettre sur le devant de la scène le succès de forces apparaissant comme nouvelles à l’observateur journalistique de la vie politique. Podemos en Espagne, Syriza en Grèce, l’Alternative pour l’Allemagne (AFD) outre-Rhin, le Mouvement 5 Étoiles (M5S) en Italie, le Parti Pirate (PP) en Islande, autant d’exemples de forces qui semblent venues de nulle part et qui se sont imposées comme des acteurs importants de la vie politique de leurs pays respectifs. Une première distinction s’impose toutefois à l’analyste : quelle est la nouveauté réelle de l’organisation qui attire ainsi l’attention des médias nationaux et internationaux par sa percée électorale ?

Plus de forces politiques anciennes que d’organisations réellement nouvelles

À la lumière des faits, il faut distinguer les organisations qui existaient depuis longtemps aux marges de leur système politique – le plus souvent correspondant à de vieilles idéologies marquées très à droite ou très à gauche – de celles qui sont vraiment des créations nouvelles liées à la conjoncture présente. Par exemple, Syriza, la force politique qui a connu le plus de succès à ce jour puisqu’elle a conquis le pouvoir en Grèce en janvier 2015, correspond en réalité à une coalition, formée au début des années 2000, de toute une série de minuscules partis d’extrême gauche, réunis par leur critique commune du néo-libéralisme, leur européisme et leur anti-stalinisme. Entre le PASOK socialiste et le KKE communiste, il s’agit alors de faire exister en se rassemblant une autre voie à gauche. La réussite électorale ne sera de plus patente qu’après 2011 lorsque le gouvernement du PASOK, puis celui d’union nationale, accepteront l’austérité antisociale pour prix de l’aide financière apportée au pays par ses partenaires européens et par le FMI. Ce n’est d’ailleurs en fait qu’après son premier grand succès électoral de 2012 que Syriza se transformera en parti unifié sous la direction d’Alexis Tsipras. De même, la plupart des partis d’extrême droite, actifs dans l’Europe contemporaine, sont tributaires d’une histoire organisationnelle bien plus ancienne que celle de leurs actuels succès électoraux : ainsi le parti néo-nazi Aube dorée, qui connait en Grèce quelques succès électoraux aux élections de 2012 et de 2015 avec 6/7 % des voix, correspond à un groupuscule qui existe depuis les années 1990. Certains de ces partis d’extrême droite résultent aussi parfois de la reconversion d’un appareil partisan conservateur : c’est le cas en Suisse par exemple de l’Union démocratique du centre (UDC), un ancien parti agrarien, en Autriche du Parti libéral autrichien (FPÖ), et aussi en Finlande des Vrais Finlandais (PS), lui aussi un ancien parti agrarien. Ces continuités doivent être notées pour deux raisons. D’une part, ces vieux partis qui (re-)émergent soudain sur la scène électorale bénéficient en général d’une plus grande solidité organisationnelle que les autres partis de création plus récente, et en quelque sorte encaissent mieux les revers de fortune1.

Il est ainsi frappant de constater que le FPÖ, fondé dans les années 1950, a pu en l’espace d’une quinzaine d’années arriver au gouvernement en 2001 comme junior partner sous la direction de son leader de l’époque Jörg Haider, en subir rapidement le contrecoup électoral faute de n’obtenir aucune politique publique correspondant aux souhaits de son électorat, se diviser avec le départ d’Haider lui-même créant l’Alliance pour l’avenir de l’Autriche (BZÖ) pour le concurrencer, et enfin renaître politiquement et électoralement sous la direction d’un nouveau leader, Heinz-Christian Strache au point d’être désormais aux portes du pouvoir viennois. Cet effet de solidité organisationnelle, fondé sur l’existence durable de sections dans les circonscriptions électorales, se montre d’autant plus fort que le droit national qui régit dans un pays l’activité partisane oblige à respecter des formes juridiques ou fournit un financement public.

D’autre part, les cas des anciens partis libéraux ou agrariens s’étant déplacés à l’extrême droite montrent la place primordiale qu’occupe le leader, à la fois dans la promotion de cette nouvelle orientation auprès des adhérents et cadres du parti et dans la mobilisation de l’électorat à l’aide de ces nouvelles thématiques. Ces partis reconvertis sont d’ailleurs le plus souvent désignés à la fois par leur nom et celui de leur refondateur (« l’UDC de Christoph Blöcher », « les Vrais Finlandais de Timo Soini », « le FPÖ de Haider »)2.

Ainsi, si l’on considère attentivement cet aspect historique, la plupart des partis présentés comme nouveaux par les médias ne le sont pas tant que cela. Ils correspondent beaucoup plus à la capacité d’un leader à faire émerger – enfin du point de vue des militants – le discours d’une vieille organisation sur la scène médiatique. Le succès de ce discours auprès de l’électorat correspond d’ailleurs lui-même le plus souvent à des changements de sensibilité de ce dernier ou de contexte général, que l’organisation ne contrôle pas au départ.

Ainsi les succès de Syriza à gauche de la gauche et d’Aube dorée à droite de la droite après 2011 reflètent d’abord la violence de la crise économique et sociale que connaît alors la Grèce. Elle provoque, non seulement une désaffection pour les partis qui alternent au pouvoir depuis le retour de ce pays à la démocratie en 1981 (PASOK et Nouvelle démocratie), et aussi de ceux qui leur servent de « roue de secours » après 2012 (comme le LAIOS, un parti d’extrême droite, ou Dimar, une scission modérée de Syriza), mais aussi  la recherche par une bonne part de l’électorat d’une autre offre politique à même de rompre avec le statu quo. Le même mécanisme s’était produit, mutatis mutandis, en Italie au début des années 1990 quand l’électorat des partis modérés (démocrate-chrétiens, socialistes, libéraux, sociaux-démocrates, républicains) s’en était soudain détourné et avait fait basculer en 1993-1994 son vote vers les régionalistes de la Ligue du nord (LN) d’Umberto Bossi, les  néofascistes du Mouvement social italien (MSI) de Gianfranco Fini, tout juste alors en train  de se modérer en Alliance nationale (AN), et enfin vers le nouveau venu en politique qu’était alors Silvio Berlusconi et Forza Italia, son parti personnel, émanation directe de ses firmes (dont Mediaset et Publitalia).

RECONVERSIONS MILITANTES ET VIEILLES CAUSES REVISITÉES

Des reconversions militantes et de vieilles causes revisitées plus que de nouveaux militants et des enjeux nouveaux. L’exception du M5S, des Partis Pirate et des partis militants pour la cause animale

Au regard du comparatiste, les créations d’organisations partisanes ex nihilo sont donc rares. Elles sont encore plus rares de la part de personnalités n’ayant aucune expérience préalable de la vie d’un parti. Geert Wilders, l’actuel leader du Parti pour la  liberté (PVV) qu’il a créé en 2006, fut d’abord un jeune carriériste au sein du Parti populaire pour la liberté et la démocratie (VVD), le parti libéral historique des Pays-Bas. Podemos correspond aussi à l’expérience préalable de ses pourtant jeunes fondateurs dans le cadre de plus anciens partis d’extrême gauche espagnols.

L’AfD ne présente apparemment aucun élément de continuité organisationnelle avec les très nombreux partis qui ont animé l’histoire de l’extrême droite allemande depuis 1949. Vu le contexte germanique, où tout lien avec la période 1933-1945 disqualifie d’entrée une force politique, c’est d’ailleurs l’une des conditions essentielles de son succès actuel auprès d’un large électorat.

Cependant, une bonne partie de ses fondateurs et de ses cadres  provient d’expériences préalables au sein de l’un des trois partis (CDU, CSU, FDP) qui ont dominé la droite allemande depuis les années 1950. La radicalisation par l’AfD du discours xénophobe présent de longue date dans ce camp3 ne devrait du coup pas trop étonner.

En réalité, la plupart des partis émergents réactualisent donc de vieux combats, et ils se classent facilement sur l’axe droite/gauche4.

Il y a peu d’exceptions à cette règle.

La première est constituée par les partis défendant la cause animale au nom de l’antispécisme. Cette théorie politique stipule que les animaux, êtres vivants dotés de sensibilité, doivent bénéficier de droits pour les protéger de la souffrance, au même titre que les êtres humains. Même si ce courant d’idée existe sans doute depuis le milieu du XIXe siècle, c’est seulement dans les toutes dernières années qu’il trouve une expression électorale directe qui dépasse l’action associative de défense de la cause animale connue depuis longtemps. Il existe ainsi un Parti pour les animaux (PvdD) aux Pays-Bas depuis 2002, qui dispose de deux élus à la Chambre basse néerlandaise depuis 2006 et d’un parlementaire européen depuis 2014 (élu avec 4,2 % des suffrages). Un parti similaire, Parti pour la protection des animaux (TS), existait en Allemagne depuis 1993 avec un bien moindre succès. Grâce à la suppression du seuil de 5 % pour participer à la répartition des sièges, ses 1,2 % des voix aux élections européennes – son étiage habituel – lui ont enfin permis en 2014 d’élire un eurodéputé.

L’autre famille de partis qui ne correspondent pas à quelque chose de facilement classable sur l’axe gauche/droite n’est autre que le groupe des  Partis pirate (PP) qu’on trouve essentiellement dans le nord de l’Europe. Ces derniers, créés au milieu des années 2000, sont attentifs aux questions de libertés individuelles dans le contexte de la montée en puissance d’Internet et du numérique. En insistant sur la transparence de leur organisation, grâce à ces mêmes outils numériques dont ils dénoncent par ailleurs le mauvais usage par les États et les multinationales, ils ont l’ambition de marquer une rupture organisationnelle, humaine et idéologique avec le passé de la vie politique de leur pays respectif vers une plus grande démocratie. Cependant, malgré quelques succès ponctuels (comme lors de l’élection au Sénat régional de Berlin en 2011), le seul PP qui représente actuellement une force non négligeable, tout au moins selon les sondages, opère en Islande, sous la direction d’une artiste et poétesse, Birgitta Jonsdottir5.

De fait, le seul exemple vraiment important de discontinuité entre le personnel partisan des anciens partis et un parti s’affirmant électoralement sur de nouvelles thématiques dans un grand pays n’est autre que celui du M5S en Italie. Comme pour les Partis pirate, toute l’organisation du parti passe en principe par un usage intensif des outils numériques. Aussi bien par ses fondateurs, ses élus que par la plupart de ses militants, ce parti – qui serait selon les sondages avec 25/28 % des voix le second parti italien si des élections étaient organisées à l’automne 2016 – se définit par le refus de toute continuité avec la vie politique italienne d’après 1945 considérée comme corrompue dans toutes ses composantes.

Ce parti, où les élus ne doivent pas avoir été des professionnels de la politique dans d’autres partis, apparaît comme atypique par son esprit d’exclusion de tout repenti en provenance d’autres expériences politiques6. Il est par ailleurs « ni de droite ni de gauche » par son idéologie de l’absence d’idéologie et par son refus de toute alliance7, tout en étant « et de droite et de gauche » par ses propositions qui pêchent dans les registres habituels des deux camps (par exemple, revenu minimum d’existence et écologie d’une part, défense des PME contre le fisc italien et des petits épargnants d’autre part)8.

La comparaison entre la stagnation électorale des partis antispécistes, l’insuccès de la plupart des PP et le succès du M5S depuis 2010 renvoie là encore à l’importance du leadership.

D’évidence, le M5S n’aurait jamais pu exister et encore moins percer dans l’électorat sans la présence à sa tête d’un comique, bien connu des Italiens, âgé d’une soixante d’années, reconverti en politicien, Beppe Grillo. Ce dernier a permis à la fois d’attirer l’attention des futurs militants à travers son blog (www.beppegrillo.it) créé en 2005 sur certaines causes autour desquelles le M5S finira par s’organiser en 2009 (refus du financement public des partis, défense de l’environnement, statut des jeunes travailleurs, critique des privilèges des professionnels de la politique, etc.), mais aussi de résoudre tous les problèmes de factionnalisme inhérent à la création d’une nouvelle organisation.

B. Grillo a ainsi pu éviter la formation de tendances internes au M5S en excluant par un acte unilatéral les dissidents. C’est aussi lui seul qui apromu l’actuelle direction de cinq membres en place depuis la fin de 2014. L’expérience du M5S avec les déboires9 que connaissent bien de ses élus nationaux ou locaux, contrairement à celles de Podemos ou de Syriza par exemple, montre aussi à quel point la fonction de sélection du personnel politique, qu’assument d’ordinaire les partis, peut s’avérer déficiente dans une telle organisation qui valorise l’absence d’expérience politique préalable.

AU SERVICE DE LA CAUSE OU DE LA PROPRE GLOIRE DES LEADERS ? 

L’importance  prise par la médiatisation de la vie politique contemporaine où la capacité à « crever l’écran » constitue l’une des conditions essentielles d’une carrière politique réussie au niveau national, la nécessité pour un parti challenger de se présenter aux électeurs déçus de l’offre habituelle comme rompant avec les querelles intestines des partis en place afin de présenter la politique sous un jour lénifiant10, la recherche de manières nouvelles de s’adresser à l’électorat populaire le plus éloigné des codes habituels du langage politique sont autant de facteurs qui obligent toute force émergente à se découvrir un leader « charismatique » si elle veut peser électoralement. Cette nécessité peut d’ailleurs se heurter à la culture militante ou au projet de vie du leader pressenti. Le cas du Nouveau parti anticapitaliste (NPA), ex-Ligue communiste révolutionnaire (LCR), est exemplaire en ce sens avec le retrait de la scène politique d’Olivier Besancenot, pourtant un bien meilleur « client » pour les médias que son successeur, Philippe Poutou. Le poids des leaders dans le succès des partis émergents ne doit toutefois pas faire négliger qu’il existe analytiquement deux situations polaires : celle où le leader fait exister sur la scène politique une organisation, ou un mouvement social en train de devenir un parti, comme Pablo Iglesias avec Podemos par exemple, dont l’existence même ne dépend pas de lui ; et celle où le leader ne cherche qu’à se tailler une part du marché électoral pour accéder au pouvoir. L’exemple de Silvio Berlusconi – qui est sans doute le premier essai réussi en ce sens – n’a en effet cessé d’illustrer ce second cas et  d’inspirer des imitateurs.

Typiquement, un chef d’entreprise ou une personnalité déjà médiatique, disposant de moyens économiques conséquents ou d’amitiés les lui procurant, va se présenter sur la scène électorale comme une nouveauté dont la seule présence aux affaires va tout changer dans le pays. Généralement, ces entreprises complètement sommitales, où l’on recrute des militants et des cadres intermédiaires après coup, ont aussi un fort caractère libéral ou centriste. L’un des meilleurs exemples récents est constitué par Potami (la Rivière) en Grèce. Ce parti a été créé en 2014 à la veille des élections européennes en profitant de la notoriété d’un journaliste d’une grande chaîne de télévision privée. Son positionnement pro-européen de centre-gauche libéral lui permettait en principe d’espérer participer à de nombreux gouvernements de coalition.  On pourrait aussi évoquer dans le même style et avec un bien plus grand succès, ANO 2011. Il s’agit d’un parti politique libéral et eurosceptique fondé en 2011 en République tchèque par un riche entrepreneur, Andrej Babis. Il a permis à ce dernier suite aux élections de 2013 d’entrer au gouvernement comme membre junior de la coalition. Inversement, la tentative du milliardaire Frank Stronach de bouleverser la politique autrichienne avec sa Team Stronach, elle aussi libérale et eurosceptique, a rapidement tourné court, en dépit d’un succès d’estime aux élections parlementaires de 2013. Dans un tout autre contexte institutionnel que ceux cités précédemment, il est difficile de ne pas voir le mouvement En Marche du désormais ex-ministre de l’Économie de François Hollande, Emmanuel Macron, comme la version hexagonale de cette possibilité. En effet, si la plupart des forces politiques émergentes correspondent à l’affirmation électorale d’idéologies auparavant marginalisées à droite ou à gauche, ou à des causes nullement prises en compte par les partis déjà présents sur la scène politique, il ne faut pas négliger  les multiples tentatives présentes en Europe de mobiliser l’électorat centriste, désorienté par l’inefficacité ou la corruption des partis traditionnels, autour d’un projet qui promet de tout changer, mais qui, de par la nature même de ses propositions d’un néo-libéralisme bon teint, ne saurait rien changer d’autre en fait que le statut de son principal promoteur.

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La distinction entre les deux situations s’avère bien sûr difficile à opérer dans tous les cas. On pourrait ainsi analyser le parti espagnol Ciudadanos, aussi bien comme l’indice de la montée en puissance d’une droite libérale, laïque et nationaliste en Espagne que comme une opération de promotion de son leader, Albert Rivera. Par ailleurs, au-delà de la capacité aujourd’hui indispensable à tout succès électoral d’un leader à incarner une cause, il faut se résoudre à admettre que l’époque contemporaine correspond à la montée en puissance, encore entravée par bien des côtés, de causes, anciennes ou nouvelles, que les partis politiques, dits traditionnels, sont incapables de prendre en compte. Le terme de « populisme » n’est alors là que pour traduire cette impuissance.  Ces mêmes partis avaient pourtant surpris les politistes depuis les années 1960 par leur capacité à se réinventer, à survivre à leur propre raison d’être, généralement issue du XIXe siècle finissant. La plus centrale de ces causes que les partis traditionnels ne savent plus prendre en compte est indéniablement celle de la protection des individus contre les conséquences considérées comme délétères par ces derniers de la mondialisation dans tous ses aspects : économiques, sociaux, culturels. Que ce soient les extrêmes droites dites « populistes », les nouvelles gauches comme Syriza ou Podemos, l’inclassable M5S, ou le Parti pirate d’Islande, ce sont toujours des formes nouvelles de protection qu’ils proposent d’apporter aux électeurs contre ce qu’on pourrait appeler le grand désordre capitaliste contemporain. Il est par ailleurs fascinant de constater que les partis traditionnels, démocrates-chrétiens, socialistes, conservateurs, qu’ils mettent ainsi en danger, furent eux-mêmes lors de leur propre émergence électorale au XIXe siècle les promoteurs de diverses protections face aux aléas du marché capitaliste mondialisé de l’époque, la plupart du temps toujours inscrites dans le droit positif des États européens. Ce ne sont du coup plus que les entreprises toutes personnelles de leaders auto-proclamés qui s’essayent encore à séduire, avec plus ou moins de succès selon les pays, l’électorat européen sur les thématiques néo-libérales qui ont dominé l’Europe depuis les années 1980. Ainsi, derrière toute cette émergence d’une nouvelle diversité partisane, c’est surtout l’ère néo-libérale qui semble agoniser, emportée par ses propres conséquences. Il n’y donc pas tant une crise de la représentation11 qu’un constat montant dans l’électorat de l’inanité des choix faits ces dernières décennies.

Christophe Bouillaud
IEP de Grenoble – CRNS (UMR PACTE)

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  1. Cf. le livre à paraître en 2016 dirigé par Reinhard Heinisch et Oscar Mazzoleni, Understanding Populist Party Organisation: The Radical Right in Western Europe (Palgrave Macmillan), qui a été présenté lors de la  « 2nd International Conference Current Populism in Europe: Impact on the Political Landscape », Prague, 23/24 mai 2016, organisée par le Heinrich Böll Stiftung et la Faculté des sciences sociales de l’Université « Charles ».
  2. Ils connaissent aussi souvent une scission de la part d’une minorité qui n’accepte pas le nouveau cours choisi par la majorité.
  3. Angela Merkel, elle-même, n’avait-elle pas décrété la « fin du multiculturalisme » en Allemagne il y a quelques années ? 
  4. Les partis régionalistes, qui eux aussi sont bien présents dans l’Europe contemporaine (au Royaume-Uni, en Belgique ou en Espagne), sont tous classables à droite ou à gauche selon le cas. Ils s’inscrivent tous dans une histoire longue.
  5. Cf. Damien Leloup, « Birgitta Jonsdottir, de la poésie au Parti pirate islandais », Le Monde, 12 septembre 2016.
  6. Au contraire, toutes les grandes forces politiques qui ont dominé la vie politique italienne depuis 1861 se caractérisent par leur « transformisme », soit leur capacité d’agréger des soutiens de la part de transfuges venus d’autres forces politiques en difficulté. 
  7. Ses récentes victoires lors des élections municipales du printemps 2016, à Turin et à Rome, ont été obtenues au second tour sans aucune alliance officielle, même si les autres oppositions ont pu utiliser le vote M5S pour faire échouer des candidats du Parti démocrate (PD).
  8. Le M5S n’est par contre clairement pas de « centre », au sens italien de post-« démocrate-chrétien ».
  9. Des députés et sénateurs élus en 2013 pour le M5S n’ont d’évidence pas supporté la situation de conflit ouvert consistant à être minoritaire (et donc méprisé) dans leur assemblée respective. Les chausse-trappe de la gestion municipale en Italie déstabilisent certains élus du M5S, comme les premiers pas de la nouvelle maire de Rome, Virginia Raggi, élue au printemps 2016, semblent l’illustrer.
  10.  A contrario, les partis d’obédience écologiste créés dans les années 1970-1980 sont pris dans une contradiction insoluble entre leur volonté de faire de la politique de la manière la plus démocratique possible en leur sein – ce qui suppose des batailles internes homériques – et l’image d’unité qu’il serait bon de renvoyer à l’électorat de la part de forces qui entendent lutter pour des valeurs particulièrement universelles (cf. Paolo Ignazi, Forza senza legittimità. Il vicolo cieco dei partiti, Bari, Laterza, 2012). La comparaison entre la faillite des écologistes italiens, minés par les divisions internes et les scissions dans les années 1990-2000, et du succès du M5S dans les années 2010, sur des thématiques similaires, illustre cette difficulté.
  11. Il est frappant de constater que le succès de la plupart de ces partis, malgré leur revendication d’incarner une politique plus démocratique, repose le plus souvent sur ce que Pierre Bourdieu aurait appelé une « remise de soi » au leader de l’organisation.