L’exigence de vérité en démocratie est un leurre venu d’ailleurs

Depuis qu’existe la parole, et plus précisément le langage, le mensonge a fait son apparition. Talleyrand, grand diplomate, écrivait à cet égard « la parole a été donnée à l’homme pour cacher sa pensée ». Si l’on dit de certains qu’ils « mentent comme ils respirent », des autres, qu’en sait-on exactement ?

Quant aux mensonges du politique, la multitude des exemples dont on dispose rend la sélection aussi vaste que difficile. Plus qu’ailleurs, le mensonge semble si banal, qu’il en devient un art, celui de la pseudologie. Les mensonges entourant le Brexit ont un intérêt particulier puisqu’ils ne constituent ni une infraction pénale, ni le moyen d’un enrichissement personnel, contrairement aux affaires du moment, Bygmalion et Cahuzac, pour ne citer quelles.

Accusé de vendre « une illusion dangereuse »1 au peuple britannique, Nigel Farage a publiquement admis avoir menti. « Nous envoyons 350 millions de livres par semaine à l’UE. Finançons plutôt la NHS », pouvait-on lire sur un bus de campagne, alors qu’une fois le référendum passé, une fois vainqueur, Farage admet que tout cet argent ne pourra finalement pas financer la sécurité sociale du Royaume. Il quitte la vie politique sur ces mots. Farage ment, gagne grâce à ses mensonges, puis quitte le navire, sans joindre les actes à la parole, laissant des millions de Britanniques orphelins et désabusés.

Au final, que sommes-nous en droit d’attendre d’un homme ou d’une femme politique, jeté dans l’arène, au cœur de la campagne, lancé à la conquête du pouvoir et de nos suffrages ? La vérité ? Faudrait-il qu’en de telles circonstances, le politique se transforme en un surhomme, incapable, du jour au lendemain, de toucher à cette « drogue »2 qu’est le mensonge ?

Hannah Arendt déclarait que « la véracité n’a jamais figuré au nombre des vertus politiques, et le mensonge a toujours été considéré comme un moyen parfaitement justifié dans les affaires politiques »3. En effet, il n’y a bien que dans les systèmes totalitaires où le despote peut encore se permettre de dire la vérité sans craindre d’être exclu du pouvoir. Mais en démocratie, la lourde tâche de convaincre implique fatalement de s’abstraire de la vérité, de la transformer en fonction de son audience et au final de ne dire que ce que le peuple veut.

Curieuse est l’attitude de ce dernier qui, ayant obtenu en parole ce qu’il veut du politique, s’étonne qu’en action celui-ci lui ait menti. Spectateur et acteur averti de ce jeu de dupe, Henri Queuille, trois fois président du Conseil sous la IVRépublique, plus de trente fois ministre et secrétaire d’État et férocement admiré de François Hollande, disait « les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent ».

Nous voilà ainsi pris d’un doute sérieux. Est-on réellement en droit d’exiger du politique, la vérité ? Faut-il remettre en cause le vote ? Comment la démocratie peut-elle survivre sans l’idée même de vérité ? Ne sommes-nous pas nous-mêmes responsables des mensonges de nos politiques ?

Peut-être faut-il prendre enfin au sérieux l’intransigeance déontologiste kantienne qui prône la vérité absolue comme salut de notre humanité et plus trivialement de nos démocraties ou peut-être faut-il adopter une position plus conséquentialiste défendue par Platon et Constant. Pour séduisantes qu’elles soient, ces théories ne nous offrent aucune alternative à la vérité dont on ne sait ce qu’elle signifie vraiment. Arendt nous propose justement d’en finir avec cette vérité politique, cette dichotomie insoluble entre vérité et mensonge en politique et nous incite à nous recentrer sur ce qui fait la politique : l’opinion et l’action.

Il n’est pas un domaine où la vérité prend plus son sens moral qu’en politique. Alors que l’on attend de nos représentants politiques un comportement irréprochable et exemplaire, leurs mensonges font d’eux de parfaits contre-exemples en matière d’honnêteté et de droiture.

Le mensonge de nos élus est souvent perçu comme l’une des causes de la crise de la représentativité qui secoue les démocraties d’aujourd’hui.

Les scandales, qui dévoilent les tromperies des uns et des autres, se succèdent et laissent les électeurs impuissants et désabusés. Cette indignation du citoyen, toujours plus grandissante, se traduit par un refus d’accorder toute confiance au politique, une volonté de s’en détourner. À mesure que les scandales politiques s’accumulent, le discours politique cède sa place à d’autres discours : le discours de vérité, le discours identitaire, celui de l’expert et fatalement celui de l’abstention.

Ce dévoiement du discours politique dans des discours parallèles n’est pas sans danger pour le concept même de démocratie. En effet, que restera-t-il de la démocratie si le discours politique, rendu inaudible par trop de mensonges, cède sa place aux experts, aux religions, aux anarchistes ou aux « diseurs de vérité » qui, eux, n’ont aucune légitimité représentative issue du peuple ?

Kant fait de la vérité, au nom de l’impératif catégorique, c’est-à-dire au nom de ce que l’on doit faire impérativement, un absolu, une obligation morale universelle qu’il n’est pas permis de transgresser, sous quelque prétexte que ce soit, sous peine de perdre toute dignité et d’anéantir l’humanité. Sans s’attacher au domaine politique en particulier, Kant proscrit le fait même de mentir au nom de l’humanité.

« La plus grande transgression du devoir de l’homme envers lui-même, con­sidéré uniquement comme être moral (envers l’humanité en sa personne), est le contraire de la véracité : le mensonge […]. Par le mensonge extérieur, l’homme se rend méprisable aux yeux d’autrui, mais, par le mensonge intérieur, ce qui est encore bien pis, il se rend méprisable à ses propres yeux et attente à la dignité de l’humanité en sa propre personne […]. Le mensonge est abandon et pour ainsi dire négation de la dignité humaine […]. Comme être moral, l’homme […] est obligé envers lui-même à la véracité »4.

L’intransigeance de la thèse kantienne, ni reprise, ni soutenue par ses paires, permet de comprendre la défiance, le mépris du citoyen à l’égard des politiques. Du propos kantien, on comprend que le menteur, dans sa chute, emporte plus que sa propre dignité, il remet en cause l’ensemble du système démocratique, ce système qui justement devait nous rendre notre humanité.

L’affaire Cahuzac est troublante sur un point. Un mensonge sans réelle importance politique, mais à la portée morale retentissante, a entraîné le vote en urgence, fin 2013, de deux lois sur la « transparence de la vie publique » et la « lutte contre la délinquance financière » avec la création d’une nouvelle institution, la Haute autorité de la transparence de la vie publique (HATVP) et d’un parquet d’un nouveau genre : le Parquet national financier (PNF).

Ainsi, pour sauver la démocratie, il paraîtrait essentiel de l’expurger du mensonge et de faire de nos élus des honnêtes gens qui n’auraient que la vérité pour tout discours. Cette première lecture, idéaliste, et quelque peu simpliste, n’est évidemment pas réaliste et même, à certains égards, dangereuse.

Le mensonge d’État utilitariste est dès lors l’exception communément admise au principe de l’absolue vérité. Cette conception platonicienne du mensonge d’État légitime implique que le savoir mène au pouvoir où le mensonge y est toléré de manière exceptionnelle et à la condition de servir « l’intérêt de la cité ».

Dans La République au Livre III en 389b, dès lors que Platon veut porter au pouvoir cette forme de vérité qu’est le savoir, le mensonge devient un corolaire inéluctable du savoir et partant du pouvoir. Si les gouvernants sont ceux qui détiennent la vérité, le savoir, la connaissance, ils sont alors ceux qui détiennent la capacité de mentir. Le citoyen, ce « profane » lorsqu’il donne mandat de gouverner, transfère dans le même temps aux gouvernants le droit et la responsabilité de mentir.

Ce savoir doit ainsi permettre au gouvernant de juger quand l’intérêt de la cité requiert de mentir au peuple. La tolérance de Platon pour le mensonge d’État vient essentiellement de sa volonté de mettre au pouvoir le savoir et la vérité. Si Platon fait de celui qui sait et qui est sage, s’il fait du philosophe un roi, c’est qu’il éprouve une réelle aversion pour les sophistes et les rhéteurs qui n’ont aucun savoir en dehors de leurs opinions et de leur habileté toute langagière à les défendre.

Constant reprendra cette conception utilitariste du mensonge pour répondre à l’absolutisation kantienne de la vérité. Il opposera à l’exigence d’un devoir de vérité l’absence de droit à la vérité. Selon Constant, il n’existe aucun droit à la vérité. Dès lors, il existe une possibilité du mensonge s’il est inoffensif pour autrui. C’est Kant qui clôturera ce débat en rappelant que cet utilitarisme est vain car on ne peut être sur l’inoffensivité d’un mensonge à l’égard d’autrui, alors que l’on demeure certain de sa nocivité à l’égard de l’humanité. « Car il (le mensonge) nuit toujours à autrui : même si ce n’est pas à un autre homme, c’est à l’humanité en général (…) »5.

Selon Kant, le droit de mentir par humanité, rend toute société impossible et rend toute promesse caduque « Quand je crois être à court d’argent, j’en emprunte et je promets de rendre, bien que je sache que je n’en ferai jamais rien […]. Si ma maxime devenait une loi universelle […], elle devrait nécessairement se contredire. Car […] ce serait rendre impossible le fait de promettre […], étant donné que personne ne croirait à ce qu’on lui promet et que tout le monde rirait de pareilles démonstrations comme de vaines feintes.6». À la lecture de ce texte on ne peut que donner raison à Kant, tant le monde politique dans ses promesses intenables devient risible et surtout dangereux portant au pouvoir extrémistes et fanatiques. Pourtant, il semble bien que c’est le fait même d’exiger la vérité qui rend le mensonge inéluctable.

En politique, comme rarement ailleurs, la vérité n’a pas sa place. Contrairement à la croyance populaire, le danger qui guette la démocratie ne provient pas de l’absence de vérité dans le discours politique.

À l’inverse de ce que l’on pense communément, le mensonge ne s’oppose pas à la vérité.

Ce qui caractérise le mensonge, ce n’est pas tant la transgression de la vérité, mais la mauvaise foi, l’envie d’induire son interlocuteur en erreur, la volonté de lui cacher, avec le plus de vraisemblance possible, ce que l’on pense être, à tort ou à raison, la vérité.

Le mensonge s’oppose ainsi, non pas à la vérité, mais à la véracité, qualité reconnue à celui qui tiendra des propos, vrais ou faux, sans aucune intention de duper. Le mensonge est une parole différente de la pensée de celui qui l’énonce.

Le mensonge et la mauvaise foi poussés à leur paroxysme consistent à dire la vérité tout en sachant que son audience n’y croira pas. Cette technique langagière, pour le moins paradoxale, a été utilisée par Hitler et dénoncée par Alexandre Koyré. « Il est vrai que Hitler (ainsi que les autres chefs des pays totalitaires) a annoncé publiquement tout son programme d’action. Mais c’est justement parce qu’il savait qu’il ne serait pas cru par les « autres », que ses déclarations ne seraient pas prises au sérieux par les non-initiés ; c’est justement en disant la vérité qu’il était sûr de tromper et d’endormir ses adversaires. C’est là une vieille technique machiavélique du mensonge au deuxième degrés, technique perverse entre toutes, et dans laquelle la vérité elle-même devient un pur et simple instrument de déception. »7.

Le politique fait part à la tribune, non pas de la vérité mais de sa propre vérité, sa conviction intime, sa croyance, son opinion, plus ou moins réfléchie. Le débat d’opinions, le partage de convictions n’est pas un discours de vérité. Vouloir donner à ces propos, valeur de vérité, c’est dévoyer l’opinion, mais également la vérité. Il semble en effet particulièrement inapproprié de qualifier une opinion ou une conviction de vraie ou de fausse, tout comme il semble inadéquat de qualifier de simple opinion une vérité scientifique par exemple. Si bien que le discours de vérité ne peut être une réponse aux mensonges du politique. Il serait, en lui-même, un mensonge politique.

En outre, le réel danger pour la démocratie vient de la volonté farouche et obstinée de vouloir réintroduire la vérité dans le débat politique. Plus cette exigence de vérité réussit à pénétrer le monde politique, plus cette vérité perd de son sens, de son authenticité, de sa crédibilité. Réciproquement plus les opinions, les convictions, les actions politiques, en somme tout ce qui fait débat cèdent la place aux exigences de vérité et plus le débat politique se ferme,  s’appauvrit car l’adhésion intellectuelle des citoyens n’est plus sollicitée.

Examinons le volet nucléaire du débat présidentiel de 2007 entre Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy. « Quelle est la part du nucléaire en France ? » « À quelle génération de réacteur en sommes-nous ? » etc. À l’ensemble de ces questions, ni l’un ni l’autre des deux candidats n’a su répondre. Mensonge ou ignorance ont nourri leurs réponses respectives dans un échange qui n’a plus rien d’un débat d’opinion. Nous avons assisté, ce jour-là, à un test de connaissances qui nous place, nous, citoyens, dans une position d’évaluateurs du savoir des deux candidats à défaut de pouvoir comparer les politiques nucléaires qu’ils auraient dû défendre sur le sujet.

L’idée même de vérité en politique a pour conséquence de réduire à néant l’expression des opinions et des convictions.

Imaginons que chacun des deux candidats ait su répondre à ces questions, tels des experts du nucléaire, la discussion n’aurait guère été plus productive sur le plan politique. L’effet désastreux du discours de vérité en politique prive l’électeur d’un débat politique, pire encore, il le restreint au mensonge ou à l’ignorance. C’est en cela que le discours de vérité est dangereux et qu’il devient une arme au secours de ceux qui n’ont plus que la vérité pour toute conviction.

Le discours dit de vérité est à rechercher du côté des extrêmes. Reprenons l’appel de Pétain du 25 juin 1940 au lendemain de la défaite et de l’occupation nazi. « Ce n’est pas moi qui vous bernerai par des paroles trompeuses. Je hais les mensonges qui vous ont fait tant de mal. La terre, elle, ne ment pas. » Voici le discours de vérité par excellence, celui qui finalement ne parle que du mensonge, celui des adversaires politiques et qui assène des « vérités » presque absurdes qu’un adversaire ne se risquerait pas à remettre en cause : « La terre, elle, ne ment pas ».

Plus récemment, souvenons-nous de la frayeur créée par Maïtena Biraben, présentatrice, qui avait déclaré que les Français « se reconnaissent dans ce discours de vérité qui est tenu par le Front national ». Le monde journalistique s’est alors emballé confondant le discours de vérité avec la vérité. On aurait aimé lui offrir la pensée d’Arendt pour lui permettre de défendre que ce discours, dit de vérité, est justement le plus dangereux qui soit pour la démocratie, soit parce qu’il est une vérité paradoxale, soit qu’il est stérile, soit encore qu’il perd son authenticité dans le débat politique.

Hannah Arendt avait parfaitement identifié cette problématique, cette promiscuité malheureuse et forcée entre vérité et intérêt du citoyen. « Il n’y a guère figure politique plus susceptible d’éveiller un soupçon justifié que le diseur professionnel de vérité qui a découvert quelque heureuse coïncidence entre la vérité et l’intérêt »8. Un expert, un scientifique, un philosophe qui devient candidat cherche, comme tout candidat, le suffrage des électeurs. Il met son savoir au service de son ambition politique. C’est alors qu’il sera fatalement et naturellement tenté de distordre la vérité, son savoir pour qu’il puisse convaincre le plus grand nombre, lui faisant ainsi perdre toute crédibilité dans l’arène politique.

Mais Arendt ne nous abandonne pas sur une voie sans issue, une aporie où l’on serait forcé de se résigner au mensonge parce qu’il permet, contrairement à la vérité, le débat démocratique. Arendt va dépasser là une certaine conception péjorative du mensonge politique et dé­clare « Il (le menteur) est acteur par nature ; il dit ce qui n’est pas parce qu’il veut que les choses soient différentes de ce qu’elles sont – c’est-à-dire qu’il veut changer le monde. Il tire parti de l’indéniable affinité de notre capacité d’agir, de changer la réalité, avec cette mystérieuse faculté que nous avons, qui nous permet de dire « le soleil brille » quand il pleut des hallebardes. (…) notre capacité à mentir – mais pas nécessairement notre capacité à dire la vérité – fait partie des quelques données manifestes et démontrables qui confirment l’existence de la liberté humaine »9.

Il faudrait alors reprendre certains de nos exemples de mensonges de politiques pour s’apercevoir que la thèse d’Arendt n’est pas dénuée de bon sens. Les politiques mentent pour tenter d’agir. Cela ne doit pas empêcher le « quatrième pouvoir », celui de l’information, d’accomplir son travail pour tenter d’éclairer le citoyen sur le niveau de gravité des mensonges et des infractions commises et aux citoyens de rester vigilants sur la quantité de « soleil » qui leur est promis.

En somme Hannah Arendt donne au mensonge une dimension libératrice, créatrice, à même de « changer le monde » alors que la vérité immobilise, stérilise l’action du politique et de l’homme plus largement. Le cogito du politique pourrait être ainsi « Je mens donc j’agis… pour changer le monde ».

Sabrina Laubisse
Professeure de phisolosphie à l’Iéseg School of Management
Consultante philosophie chez Cosmos

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  1. « Brexit », David Cameron pris à son propre piège, février 2016, https://www.monde-diplomatique.fr/2016/02/CASSEN/54706.
  2. La République, livre III, 389b.
  3. Les origines du totalitarisme, tome 3 : Le système totalitaire, 1951.
  4. Doctrine de la vertu métaphysique des mœurs, deuxieme partie, Vrin, p. 103.
  5. D’un prétendu droit de mentir par humanité, 1797.
  6. Fondation de la métaphysique des mœurs.
  7. « La fonction politique du mensonge moderne », Mensonge et image, n°8/9, novembre 1993.
  8. La crise de la culture : Politique, vérité et mensonge 1, Hannah Arendt, p. 318
  9. La crise de la culture : Politique, vérité et mensonge 1, Hannah Arendt, p. 318.