La guerre autour de l’Iran ne révèle pas seulement un désaccord tactique entre les États-Unis et l’Europe. Elle met au jour une fracture plus profonde sur la finalité de l’OTAN, sur les limites de la solidarité atlantique et, surtout, sur une réalité que les Européens ont trop longtemps refusé d’affronter : l’Union européenne n’est toujours pas en mesure d’assurer seule sa sécurité dans un environnement international toujours plus instable.
L’alliance d’un autre siècle
L’OTAN est née du choc stratégique de l’après-Seconde Guerre mondiale. Dans le contexte de la guerre froide, les dirigeants occidentaux ont progressivement considéré l’Union soviétique comme une menace directe pour la stabilité européenne et pour l’ordre international issu de 1945. En 1946, l’avertissement de Winston Churchill sur le « rideau de fer » a donné une expression publique à des inquiétudes déjà bien ancrées à Washington et dans d’autres capitales occidentales. George Kennan, lui aussi, jugeait de plus en plus improbable une coexistence pacifique durable avec Moscou. C’est dans ce climat que 12 pays d’Amérique du Nord et d’Europe ont signé, en 1949, le traité de l’Atlantique Nord.
Dès l’origine, la mission de l’Alliance était claire : lier ses membres dans un système de défense collective capable de dissuader l’expansion soviétique et de protéger l’Europe. L’OTAN n’a pas été pensée comme un simple pacte militaire. Elle s’est aussi voulu une communauté politique fondée sur des valeurs démocratiques communes, sur les droits humains et sur la solidarité entre alliés. Son principe central était limpide : une attaque contre l’un serait considérée comme une attaque contre tous. L’objectif était de faire monter le coût stratégique de toute agression afin de préserver la paix par la dissuasion. L’Alliance s’est élargie au fil du temps, mais sa raison d’être est restée la même : défendre ses membres et garantir la stabilité de l’espace euro-atlantique.
Le révélateur iranien
Cette logique fondatrice est aujourd’hui soumise à une pression croissante. La ligne de fracture entre alliés ne porte pas seulement sur des options militaires ou diplomatiques. Elle touche à la définition même de la solidarité au sein de l’OTAN.
D’un côté, Washington défend une lecture de plus en plus extensive du rôle de l’Alliance. De l’autre, plusieurs capitales européennes, au premier rang desquelles Paris, restent attachées à une conception plus restrictive, plus juridique et plus régionale de sa mission. Donald Trump a présenté la guerre contre l’Iran dans des termes ouvertement transactionnels. Les États-Unis, a-t-il laissé entendre, pourraient reconsidérer leur engagement dans l’OTAN si les Européens ne soutenaient pas les objectifs américains face à l’Iran ou n’aidaient pas à forcer l’ouverture du détroit d’Ormuz.
Dans cette logique, la solidarité atlantique ne se limite plus à la défense collective de l’Europe. Elle impliquerait aussi un alignement sur la pression militaire américano-israélienne contre l’Iran et un partage du coût politique, militaire et stratégique d’une escalade régionale. Une campagne militaire qui a été préparée, justifiée, construite et expliquée en s’appuyant sur des concepts tels que la frappe préemptive et la frappe préventive. L’OTAN n’est alors plus seulement perçue comme une alliance défensive, mais comme un levier au service de campagnes définies par Washington bien au-delà de son périmètre d’origine.
La ligne rouge européenne
La France, à l’inverse, a tracé une ligne de refus à la fois juridique et stratégique. Paris a rejeté l’idée d’un recours à l’OTAN pour mener des opérations offensives dans le détroit d’Ormuz. Alice Rufo, ministre déléguée auprès de la ministre des Armées et des Anciens combattants, a fait valoir qu’un tel rôle serait contraire au droit international et sortirait du mandat euro-atlantique de l’Alliance. Le camp d’Emmanuel Macron a, lui, laissé entrevoir une préférence pour une approche encadrée par les Nations unies, centrée sur la désescalade, la concertation avec les assureurs et les entreprises maritimes et, surtout, sur une forme de consentement iranien.
Cette position reflète un réflexe européen plus large : distinguer clairement la défense collective des opérations expéditionnaires et éviter que l’OTAN ne devienne l’instrument de campagnes régionales conduites par les États-Unis. Le désaccord dépasse donc le seul cas iranien. Il touche au sens même de l’Alliance. Pour Washington, la solidarité alliée tend à signifier un alignement stratégique sur la projection de puissance américaine. Pour plusieurs capitales européennes, elle demeure encadrée par le droit, la géographie et la vocation défensive originelle de l’OTAN.
Le différend de fond
Une deuxième divergence, plus profonde encore, concerne le partage du fardeau et, au fond, la culture stratégique des deux rives de l’Atlantique. Donald Trump a présenté les hésitations européennes comme une forme de déloyauté, en les reliant à sa menace récurrente de réduire, voire de remettre en cause, l’engagement américain dans l’OTAN. La réponse française a été d’une autre nature : oui, les Européens doivent assumer davantage de responsabilités en matière de défense, mais en Europe, et non en cautionnant une coalition offensive dans le Golfe Persique.
Autrement dit, le désaccord ne porte pas seulement sur l’Iran. Il révèle une fracture plus large sur la nature de la solidarité atlantique, sur les limites du soutien entre alliés et sur une question devenue centrale: être allié des États-Unis implique-t-il un alignement militaire quasi automatique sur Washington, ou bien une coopération sécuritaire plus retenue, plus légaliste et plus circonscrite ? C’est précisément là que la crise actuelle devient, pour l’Europe, un moment de vérité.
L’Europe peut-elle tenir seule ?
Si l’OTAN devient politiquement moins fiable comme cadre de solidarité, l’Union européenne est-elle réellement en mesure de se défendre par elle-même ? À ce stade, la réponse demeure négative.
Certes, les chiffres montrent que les États-Unis comme l’Union européenne augmentent leurs dépenses de défense. Mais ils le font à partir de bases stratégiques et institutionnelles profondément différentes. Aux États-Unis, la trajectoire est celle d’une hausse structurelle de long terme. Après le pic de l’après-11-Septembre, un ralentissement relatif, puis une nouvelle accélération à partir de 2018, les dépenses militaires américaines ont atteint environ 850 milliards de dollars en 2024 et pourraient dépasser 1 000 milliards à l’horizon 2035.

L’Europe, elle aussi, est entrée dans une phase de réarmement. Les dépenses de défense de l’Union ont fortement progressé depuis 2014, pour atteindre environ 227 milliards d’euros en 2023, tandis que les investissements de défense se sont élevés à 72 milliards d’euros. Mais l’écart avec les États-Unis n’est pas seulement une question de volume. Il tient surtout à la cohérence d’ensemble.

Le mur des réalités
Washington fonctionne déjà comme une puissance militaire consolidée, dotée d’institutions durables, d’une planification intégrée et d’une logique budgétaire de long terme. L’Europe n’en est pas là. La France et l’Allemagne demeurent les principaux dépensiers en valeur absolue au sein de l’UE, suivies par l’Italie, mais seul un nombre limité d’États membres a atteint en 2023 l’objectif de 2 % du PIB, essentiellement les pays les plus exposés à la Russie.
Surtout, la hausse des budgets ne suffit pas à corriger les faiblesses structurelles du continent. Les effectifs militaires ont diminué sur le long terme, les capacités restent très inégales et les priorités nationales continuent de diverger. L’opinion publique est certes largement favorable à un renforcement de la coopération européenne en matière de défense, voire à l’idée d’une armée européenne commune. Mais ce soutien politique n’a pas encore produit ce qui manque le plus : une véritable convergence stratégique.
Une vulnérabilité générale
Cette faiblesse ne concerne pas seulement le champ militaire ni le front oriental du continent. Quel que soit le scénario final de la guerre actuelle au Moyen-Orient — retour relatif à la stabilité ou aggravation durable de la fragmentation régionale — la question décisive pour l’Union européenne reste celle de sa propre vulnérabilité stratégique.
En matière de sécurité, d’accès au commerce, de matières premières critiques et d’approvisionnement énergétique, l’UE reste exposée. En tant que bloc fortement dépendant des importations d’énergie, elle demeure vulnérable à des perturbations des flux de pétrole et de gaz. Même dans le domaine des énergies propres, l’Europe dépend encore fortement de la Chine pour des intrants essentiels, notamment les batteries et d’autres technologies critiques.
Le moment du réexamen
L’Union européenne doit donc réévaluer ses alliances et ses partenariats dans une perspective plus durable, plus cohérente et plus stratégique. Cela ne signifie pas nécessairement rompre avec l’OTAN, ni organiser une rupture spectaculaire avec Washington. Mais cela suppose de regarder en face une réalité longtemps repoussée : un ordre de sécurité européen soutenable ne peut plus reposer sur l’hypothèse d’un alignement automatique des États-Unis, d’une protection américaine indéfinie ou d’une stabilité géopolitique durable.
Autrement dit, l’Europe doit sortir de l’illusion confortable selon laquelle l’histoire stratégique du continent pourrait continuer à fonctionner sur les bases d’hier. Le monde a changé. Les États-Unis changent. Les menaces changent. Et l’architecture de sécurité européenne ne peut plus rester prisonnière de réflexes devenus insuffisants.
La vraie crise européenne
La leçon du moment est brutale. L’OTAN a été créée pour défendre une communauté clairement définie contre une menace clairement identifiée. Aujourd’hui, l’Alliance demeure militairement puissante, mais politiquement moins cohérente. Et l’Europe, malgré une prise de conscience réelle, ne dispose pas encore de l’unité, des capacités et de l’autonomie stratégique nécessaires pour se protéger pleinement dans un monde plus dur, plus fragmenté et plus imprévisible.
La véritable crise qui se dessine pour l’Union européenne n’est donc pas seulement celle de la solidité future de l’OTAN. Elle est plus fondamentale. Elle tient à une question que les Européens ne peuvent plus différer : l’Europe peut-elle enfin devenir assez forte pour tenir debout le jour où l’Alliance ne signifiera plus tout à fait ce qu’elle signifiait à l’origine ?
Kambiz Zare
Professeur de géopolitique et de business international à KEDGE Business School
Expert associé au think tank Spirales Institute



















