L’année 2025 avec le retour en vol confirmé d’Ariane 6 et son Ramp-up remarquable, la nomination d’un ex futur administrateur de la Nasa, les chiffres fordistes des lancements de SpaceX et l’arrivée du lanceur lourd New Glenn fera date. Nous entrons dans une ère industrielle du spatial où l’ancien artisanat d’art devient une industrie comme les autres, produisant en masse avec des économies d’échelle. Avec le New Glenn et le Starship le poids n’est plus une contrainte et le coût du kg en orbite basse tangente les prix du kg d’un colis envoyé sur un autre continent en messagerie express.
L’Europe sauve les meubles avec un budget historique de l’ESA sans que l’on sache réellement quels sont les projets à distinguer, avec une Allemagne qui s’affirme dans une volonté de rattrapage si nécessaire vu le poids et la taille de son industrie spatiale aujourd’hui dans le domaine civil ou militaire. Au-delà des discours de souveraineté l’Italie continue de mettre en orbite ses satellites militaires via SpaceX et l’industrie européenne vit un trou d’air avec des Primes qui se réorganisent. La question se pose d’une vie après le Newspace tant l’argent manque pour le scaling et que les promesses de l’aube se transforment peu en réalité.
Money Time
L’évolution du Newspace se joue en partie sur les lanceurs, comme si la nouvelle ère annoncée copiait l’ancienne en se concentrant sur les commodités, satellites et lanceurs, et non pas sur le fameux dowstream dont la définition est assez floue pour permettre toutes les approximations statistiques sur la création d’entreprises. Pour Ariane et l’Europe se sera le moment d’un « nouveau nouveau » lanceur puisque Ariane 64 devrait apparaitre sur le pas de tir de Kourou. Maia devrait aussi affirmer sa technologie avec la réutilisation ce qui entrainera une nouvelle organisation à la fois industrielle et logistique à Kourou avec des usines pour travailler sur les premiers étages récupérés et la mise en place de barges. Il faut donc tout réinventer et les plus optimistes parlent de 2030 pour une utilisation industrielle du micro-lanceur français. Mais nous n’aurons pas à attendre si longtemps. Isar Aerospace se prépare pour sa deuxième tentative mi- janvier. S’ils réussissent, ce sera non seulement une bonne nouvelle pour l’Europe car la souveraineté a besoin de compétitivité, mais aussi une révolution pour le secteur et l’organisation industrielle en Europe. Certes entre Ariane 64 et Spectrum le lanceur d’Isar Aerospace il y a un rapport de 20 à 1 pour la charge à mettre en orbite et même pour les constellations, le lanceur lourd est souvent privilégié, mais la confirmation qu’un nouveau lanceur puisse émerger en Europe sera le gage que le Newspace à l’Européenne puisse marcher. Les contrats signés par l’entreprise Munichoise, y compris avec les MoD norvégiens et allemands, démontrent de manière définitive que le besoin existe.
Si ce lancement échoue, alors Ariane et Vega seront les maîtres du jeu, dans un environnement où leurs actionnaires de références, Airbus Defense and Space et Leonardo, discutent d’une fusion dans le cadre du projet Bromo. Le risque alors d’un monopole n’est pas à négliger.
Pendant que les regards se portent vers le Newspace, l’industrie européenne s’organise. Bromo prendra du temps mais le budget allemand et ses 35 Milliards d’ici 2030 a déjà ces effets. Et d’autres savent profiter de ce trou d’air. Le triptyque OHB-Rheinmetall-Helsing multiplie les contrats outre Rhin et émerge comme de nouveaux géants au niveau européen, avec un axe dans la Défense entre la Norvège et l’Allemagne qui s’affirme comme structurant. Les usines tournent à plein régime et la création d’un nouveau site industriel par Rheinmetall et Iceye à Neuss près de Düsseldorf montre que le rythme allemand est soutenu et que la Zeitenwende annoncée par Scholz, entre enfin dans sa phase productive.
Big Tech Big State
Mais ces bonnes Nouvelles et l’affirmation mille fois renouvelées de la qualité unique de nos ingénieurs et de nos entreprises en Europe ne doit pas nous cacher la réalité. Nous avons perdu la guerre économique et technologique avec les USA. SpaceX a lancé près de 30 fois plus qu’Ariane et le lanceur lourd New Glenn de Blue Origin est un nouveau Game Changer comme le sera le Starship. L’administrateur de la Nasa confirme de même le retour sur la Lune dans un programme Artémis recustomisé avec une date butoir, l’anniversaire des 60 ans de l’homme sur la Lune en 2029.
A cette perte de compétitivité technologique synonyme de Pax Technologica américaine, s’ajoute une réorganisation en faveur des industriels du secteur spatial Us. Si les budgets publics sont largement majoritaires dans les investissements du spatial en Europe comme aux Usa, le poids des entreprises privées et leur captation d’infrastructures stratégiques, pose la question du rôle que doivent jouer les agences spatiales et plus généralement les politiques publiques. Quant la capitalisation boursière de SpaceX dépasse les 1,5 trillion $, soit près de la moitié du PIB français, quant la dérégulation des systèmes juridiques nationaux (voire la résistance du Newspace allemand à une loi spatiale allemande) et européens, est présenté comme un frein à l’émergence du Newspace, les financements publics doivent alors se redéfinir.
Si la Souveraineté des Etats s’estompent au profit de grandes entreprises, il faudra inventer de nouveaux outils de politiques économiques et réfléchir à réinventer de nouveaux modèles d’actions. Dans ce cadre quid du retour géographique ? Quid du soutien aux entreprises qui grâce au Blitzscaling deviennent des acteurs mondiaux ?
Sans compétitivité pas de souveraineté. L’urgence du rattrapage technologique, dans un cadre européen régulé, doit devenir la priorité. Un beau sujet pour le sommet du spatial de Paris ou de Ila Berlin en 2026.
Gilles Rabin
Ancien directeur de l’innovation, des applications et de la science au Centre national d’études spatiales (CNES)


















