Pour éviter un péril jeune, investissons dans l’avenir « quoi qu’il en coûte » !

Crise économique mondiale à 8 ans, attentats terroristes d’ampleur à 15 ans, et pandémie mondiale à 20 ans, tout cela dans un contexte d’urgence climatique, la « Génération 2000 » n’aura pas connu l’insouciance des temps que l’on prête souvent à la jeunesse.

Elle est secouée aujourd’hui par trois urgences : sanitaire, économique & sociale, et politique. Responsable politique, Maire d’une ville populaire du Grand Paris et président de l’Union Nationale des Centres Communaux et intercommunaux d’Action Sociale (UNCCAS), je constate chaque jour un peu plus la dégradation de la situation de nos jeunes.

Plus de 7 jeunes sur 10 affirment avoir perdu en motivation depuis le début de la crise sanitaire ; 71% ont le sentiment de décrocher ; 64% se sentent isolés ; 62% craignent de ne pas trouver d’emplois à l’issue de leurs études ; 40% des jeunes estiment que la crise sanitaire aura impacté leur choix d’études (cursus, lieux et financement).1

Dans nos villes et nos CCAS, une question ne nous quitte plus : comment éviter un « péril jeunes » ? Comment faire en sorte que les jeunes d’aujourd’hui n’appartiennent pas demain à une « génération sacrifiée » ?

Un constat très préoccupant : détresse psychique et sanitaire, précarité socio-économique, et désaffiliation sociale & politique

Une détresse psychique et sanitaire grandissante

La crise sanitaire a inséminé un sentiment délétère chez notre jeunesse : l’incertitude.

Ainsi, 1 jeune sur 6 a stoppé ses études à cause de la crise sanitaire. Près d’un jeune sur deux se dit inquiet pour sa santé mentale, et plus de 30% des 18-24 ans sont en état dépressif.2

Plus largement, 30% des jeunes renoncent à se soigner faute de moyens.

A cet isolement subi s’ajoute une précarisation socio-économique qui ne cesse de s’amplifier.

Une précarité économique et sociale très inquiétante

Près d’un million de nos 16-25 ans ne sont ni en études, ni en emploi, ni en formation.

On dénombre 1,6 million de jeunes de 18 à 29 ans vivant dans la précarité – et 2,9 millions d’enfants – qui vivent sous le seuil de pauvreté, quand 31.000 enfants – 31.000 enfants de trop ! – se trouvent en situation d’être Sans Domicile Fixe. 31.000 enfants à la rue dans la 6ème puissance économique mondiale !

Il ne faut pas croire non plus que cette précarité serait le lot d’une jeunesse urbaine et hexagonale. Je ne veux pas oublier notre jeunesse issue de la ruralité et de nos Outremers.

À titre d’exemple, dans le département de la Sarthe, 50% des bénéficiaires de l’aide alimentaire distribuée par les Restos du Cœur ont moins de 25 ans.

Concernant les étudiants boursiers ultramarins, 53.000 d’entre eux ont perçu une aide sociale particulière.

À la Réunion, l’État comptait supprimer 12 des 24 contrats de service civique dévolus à l’épicerie sociale et solidaire du campus du Moufia, qui permet à 4.000 étudiants de se nourrir chaque mois. Néanmoins, grâce à la mobilisation des jeunes, des syndicats et des élus locaux, le Gouvernement a heureusement reculé.

Cette précarité estudiantine s’évalue aussi avec la perte de revenus de 274€/mois en moyenne depuis le début de la crise sanitaire.

Que dire aussi du non-recours aux Droits. Par exemple, 68% des 18-25 ans éligibles au RSA-activité ne le demandent pas. Fort de ce constat, nous devons mettre en œuvre un grand plan d’action contre le non-recours aux droits.

Pour commencer, on pourrait très bien imaginer une application et un site internet, simple et accessible, qui offrirait un guichet unique à nos jeunes qui, une fois leur situation expliquée en quelques clics, pourraient accéder à l’ensemble des aides et dispositifs mis à leur disposition.

De même, je veux reprendre ici la proposition d’instaurer la gratuité des appels des particuliers – notamment de nos jeunes – vers les services des caisses d’allocations familiales et les CPAM.3

Nos villes – et plus encore nos Centres Communaux et intercommunaux d’Action Sociale (CCAS) – ont été en première ligne pour répondre à cette urgence sociale.

Je peux citer le CIAS du Blaisois dont 10% du public aidé cible les jeunes avec un budget de 200.000€/an ; le CCAS de Montpellier, qui dans le cadre d’un Parcours Emploi Compétences forme 12 jeunes pour ses EHPAD et 10 aides-soignants ; le CCAS de la Ciotat, qui accompagne les jeunes dans leurs recherches de logement, ou le CCAS de Tarbes qui propose 5 logements passerelle ; ou encore le CCAS de Plouedern, 3.000 habitants, qui accorde des prêts d’honneur pour ses étudiants.

Si nous continuerons à innover socialement, comme à assurer ce premier guichet social pour nos jeunes, l’État pourrait nous accompagner en versant une dotation exceptionnelle à nos CCAS et CIAS pour renforcer leur budget d’action sociale. Cela reviendrait à distribuer les crédits au meilleur niveau d’action et de proximité, dans un contexte de précarité et d’urgence sociale grandissant. Et les fonds européens pourraient très bien financer une part non négligeable de cette dotation exceptionnelle.

Vers une désaffiliation sociale et politique de la jeunesse

Nous constatons chaque jour la désaffiliation sociale et politique de nombreux jeunes. Sans parler des bandes violentes, on peut citer l’abstention croissante, le désengagement de nos jeunes de nos associations, le rejet de plus en plus marqué pour toutes les formes d’autorité républicaine, du professeur au pompier, en passant par l’élu local ou le policier, la prévalence des relations virtuelles…

Je ne veux pas dessiner un sombre tableau, mais je veux être lucide. Quelle société sommes-nous en train de nous préparer pour demain ?

Attention à la fracture intergénérationnelle. Pour le dire plus trivialement : non à la « France des vieux » contre la « France des jeunes » !

Il faut mettre en perspective les graves dangers politiques que feraient peser de tels bouleversements : rupture de la cohésion sociale, refus croissant du consentement à l’impôt, remise en cause des solidarités nationales (politiques familiales, financement du grand âge…) au profit des capitalisations privées.

Nous refusons aussi une « France à deux jeunesses » qui se résumerait in fine à une jeunesse « à deux vitesses ».

Il faut donc que nos jeunes retrouvent au plus vite une plus grande liberté pour vivre à nouveau. Nous pourrons ainsi les accompagner dans la conquête de ce qu’ils recherchent : l’indépendance et l’autonomie. Libres et indépendants, ils pourront alors s’engager comme des citoyens à part entière dans une société solidaire et fraternelle, qui devra relever de nombreux défis, au premier chef desquels le réchauffement climatique. 

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Retrouver une plus grande Liberté pour vivre à nouveau

Dans ce contexte sanitaire, la solution pour redonner une plus grande liberté à nos jeunes est simple, et pour reprendre les mots du Président de la République : « vacciner, vacciner, vacciner ».

Si je me réjouis de la vaccination annoncée pour les personnels de l’Éducation nationale, il nous faut aller plus loin, et ouvrir la vaccination au plus vite aux 16-25 ans. En Ile-de-France par exemple, pourquoi ne pas envisager l’ouverture de vaccinodromes spécifiques dans chaque département de la région, pourquoi pas dans des stades, afin de vacciner nos jeunes à tour de bras et leur permettre ainsi de retourner au plus vite au Lycée ou dans leurs établissements d’études supérieurs ?

Cette vaccination devrait aussi être ouverte aux jeunes demandeurs d’emplois ou en formation, car il ne faudrait pas créer une jeunesse privilégiée contre une jeunesse abandonnée par cette politique vaccinale.

Vivre à nouveau et au plus vite, voilà l’urgence ; mais vivre en bonne santé, voilà l’objectif. Car pour jouir pleinement de sa Liberté, et préparer son indépendance, il est primordial que nos jeunes se trouvent en bonne santé.

Le sport est une composante majeure du bon développement de la jeunesse, bien qu’il soit trop souvent encore sous-estimé par les décideurs publics. Aujourd’hui, 30% des jeunes de 5 à 19 ans sont en surpoids ou obèses. En parallèle, 75% des clubs sportifs ont observé une diminution de 26% de leurs licenciés depuis le début de la crise sanitaire. Cela représente un manque à gagner de 2.750 milliards d’euros pour nos fédérations sportives.

Pourquoi ne pas réfléchir à la mise en place d’un crédit d’impôt à 100% pour l’année prochaine, pour toute licence ou inscription d’un jeune de moins de 18 ans dans un club sportif ? On nous arguera, pour s’y opposer, le coût de cette « dépense publique » ; je l’envisage pour ma part comme des « économies sur l’avenir », notamment en matière de santé publique.

Après l’activité physique, une bonne alimentation demeure un facteur essentiel d’une jeunesse en bonne santé.

C’est pourquoi je veux poser ici la proposition suivante : la création d’un service public national de l’alimentation scolaire, dans un nouveau format de partenariat entre l’État et les collectivités locales. Nous nous fixerions comme objectif d’arriver à la gratuité totale et universelle des repas scolaire, de la maternelle au Doctorat.

Si l’Éducation gratuite, obligatoire et universelle est l’un des marqueurs historiques de notre République au XXème siècle, la gratuité de l’alimentation scolaire pourrait la prolonger et devenir celui du XXIème siècle.

Gagner en Indépendance et en autonomie

Chacun le sait, le premier levier de l’autonomie, c’est l’indépendance financière.

Avec d’autres, très nombreux élus, syndicats ou associations, je réitère pour la énième fois mon appel à ouvrir le RSA aux 18-25 ans. Mais pour être honnête, cela ne sera pas suffisant.

Pour assurer une réelle autonomie à nos jeunes, il faudrait instaurer un revenu de base universel pour les jeunes de 18 à 25 ans. Partageant la proposition de 19 présidents de Conseils départementaux, il s’agirait d’ouvrir un droit à ce revenu sans contrepartie. Ce revenu devrait a minima être égal au montant du seuil de pauvreté et serait dégressif en fonction des revenus d’activités.

Je veux aussi entamer la réflexion sur la mise en place d’une « Dotation en capital jeunes ». Nous pourrions évidemment discuter de la forme qu’elle prendrait, mais son financement pourrait émaner d’une profonde réforme des droits de succession. Elle aurait le mérite de combattre l’immobilité sociale et la reproduction des inégalités : lutter contre le séparatisme social.

Pour renforcer le pouvoir d’achat de nos jeunes, je veux aussi entendre les propositions du collectif grenoblois « Génération précarité », qui demande la gratuité de la facture d’ouverture des comptes relatifs aux fluides (eau, électricité) pour les 16-25 ans, ou encore la gratuité des transports en commun.

Après l’indépendance financière, l’autre levier de l’autonomie, c’est l’emploi, les études ou les formations.

Comme je l’avais déjà demandé en tant que Président de l’UNCCAS dans une récente tribune au Monde, l’État doit accompagner nos collectivités locales – par exemple à l’appui d’un Fonds d’Insertion – pour multiplier les offres d’emplois, via les stagiairisations ou les alternances en direction des plus jeunes, pour les former aux emplois nécessaires à nos services publics de demain.4

Dès le début de la crise sanitaire, j’ai pris la décision, comme Maire d’Alfortville, d’intégrer à nos services municipaux chaque jeune en demande de stage ou de formation. Cela représente 120 jeunes qui ont trouvé une solution à nos côtés. Sachant que selon le Ministère du Travail, 20% des stages ne sont plus proposés dans le secteur privé, nous observons une nouvelle fois que les collectivités locales font office de palliatif. Une fois encore, on « mutualise les pertes », lorsqu’il fait nul doute que l’on « reprivatisera les gains » à nouveau la pandémie passée.

Dans un monde de plus en plus digitalisé, un autre levier essentiel de l’autonomie de nos jeunes est celui de la maîtrise et de la possession d’outils numériques.

Ils peuvent être moteurs dans l’émancipation individuelle. C’est pourquoi la lutte contre la « précarité numérique » doit devenir un enjeu prioritaire de la lutte contre la précarité économique et sociale.

43% des non diplômés n’ont pas accès à internet. Près de 20% des étudiants ont rencontré des difficultés dans l’utilisation de leurs outils numériques pendant le confinement et près de 40% ont rencontré des difficultés de connexion internet. De plus, en matière de « précarité numérique », 10% des foyers n’ont même pas accès à un ordinateur.

Nos collectivités locales pallient comme elles le peuvent à ces manquements. Par exemple, dans le Val-de-Marne, l’opération Ordival permet de remettre un ordinateur à chaque élève entrant en 6ème. En Seine-Saint-Denis, le Département – en partenariat avec la CAF et Emmaüs-Connect – a distribué 1.100 ordinateurs à des familles allocataires du RSA.

En août 2020, avec 30 maires franciliens, nous demandions dans un Livre Blanc que chaque enfant soit doté d’un équipement numérique – ordinateur ou tablette – au plus tard à son arrivée en 6e. Le numérique doit devenir un appui supplémentaire pour nos élèves les plus en difficulté, et non pas une relégation supplémentaire. Il s’agit pour nous d’une mesure de justice sociale et éducative fondamentale.5

S’engager en citoyens pour bâtir leur propre avenir

Pour une meilleure prise en compte institutionnelle de la jeunesse, je recommande d’intégrer des représentants de la jeunesse au sein du Conseil Scientifique, tant que la crise sanitaire suit son cours.

Il faudra aller plus loin. Pour que les jeunes soient mieux pris en compte par les programmes politiques, et pour que les jeunes s’insèrent le plus tôt possible dans la « vie citoyenne », je suggère à nouveau d’ouvrir le Droit de vote à 16 ans, pourquoi pas en commençant par l’expérimenter lors des élections locales.

Par ailleurs, 87% des jeunes estiment qu’il leur appartiendra de rembourser la « dette Covid ». La question du règlement de cette dette doit donc se construire avec nos jeunes.

Remboursement, cantonnement ou annulation de la dette ? Voilà un sujet politique majeur pour les prochaines années. Les choix politiques qu’il y aura à faire, nous devons les prendre avec celles et ceux qui en supporteront le poids le plus longtemps : nos jeunes !

Si nous décidions collectivement de rembourser la « dette Covid », alors il serait encore plus nécessaire d’investir – « quoi qu’il en coûte » – dans notre jeunesse. D’une part, si l’on est bienveillant, car il faut admettre que ce sont eux qui paieront demain le plus longuement la dette suite aux décisions prises aujourd’hui ; et d’autre part, si l’on est cynique, parce que cette « génération 2000 » aura beau lieu de se dire « puisqu’ils nous ont laissé tomber à l’époque et puisqu’on rembourse leur dette aujourd’hui, et bien ne payons plus leur retraite ! ».

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Dans une récente note pour la Fondation Jean JAURÈS, Jérémie PELTIER décrivait cette « France qui s’en fout »6 : « le confinement n’a fait qu’accélérer un processus d’obsolescence des relations sociales ».

Notre avenir en sera-t-il réduit à une « France du chez-soi », dont le triptyque Liberté-Égalité-Fraternité sera remplacé par le trio « Deliveroo, Netflix, Amazon » ? La réponse réside dans la confiance et l’investissement que nous saurons placer dans notre jeunesse.

Qui peut croire qu’elle n’a d’autres rêves dans la vie que de courir les files d’attente des distributions alimentaires ? Investir dans la jeunesse, ce n’est pas creuser les déficits, c’est préparer l’avenir.

Luc CARVOUNAS
Maire d’Alfortville
Président de l’UNCCAS
Ancien Député et Sénateur

1 Baromètre de la confiance dans l’avenir des jeunes – L’Étudiant et BVA – Mars 2021

2 Rapport Santé publique France – 2021

3 Rapport de la Commission d’enquête pour mesurer et prévenir les effets de la crise du Covid-19 sur les enfants et la jeunesse, Proposition n°54 – Assemblée Nationale, décembre 2020

4 « La lutte contre la pauvreté des jeunes doit devenir une grande cause nationale », LeMonde, 9 janvier 2021

5 Construire la résilience territoriale pour anticiper les chocs à venir, Coordination « bouclier anti-covid » des maires franciliens (COMIF), Fondation Jean JAURÈS, août 2020

6 « La France qui s’en fout », Jérémie PELTIER, Fondation Jean JAURÈS, 4 mars 2021