Qui sont les alchimistes de la colère ?

Spontanément, quelque jugement que l’on émette à leur endroit, on s’imagine que les populistes constituent l’émanation pure et parfaite de la vox populi. On croit, autrement dit, que ces politiciens au verbe cru et à l’effronterie légendaire dériveraient en droite ligne de la volonté générale, qu’ils en traduiraient pour ainsi dire authentiquement les décrets. 

Rien n’est plus faux. Le populisme construit un peuple de fiction. Parfois même, un peuple de manipulation. Et celui qui nous le rappelle, au prix d’une démonstration étayée, c’est un philosophe italien. Son nom ? Giuliano da Empoli. 45 ans. Directeur du think tank Volta à Milan, il signe Les ingénieurs du chaos (Lattès). C’est lumineux, implacable, inquiétant aussi. Son incipit : « Les méchants ont sans doute compris quelque chose que les bons ignorent » (Woody Allen). Et pour cause : de Londres à Rome et de Saint-Cloud à Moscou, da Empoli éclaire les menées de ces démagogues auréolés de succès, et qui misent sur une sorte d’e-démocratie totale et sans médiations pour préempter la rage des classes populaires, conquérir le pouvoir et, à l’arrivée, dévitaliser et démanteler l’entité qu’ils abhorrent et qu’ils dépeignent comme une « prison des peuples » ou comme un goulag libéral : l’Union européenne.

Une internationale réactionnaire de cyber-sophistes

Surprise : ces leaders sont aidés, épaulés, coachés par des experts en marketing web qui possèdent une maîtrise ébouriffante des algorithmes, ces alambics de l’ère numérique. 

Souvent inconnus du public, les informaticiens dont da Empoli nous révèle l’étendue de l’influence sont, à bien des égards, les vrais « chefs » des formations populistes. En tout cas leurs stratèges. Ou leurs « confidents de la Providence », pour employer une notion chère à Raymond Aron.

C’est à ces programmateurs que revient le privilège de marionnettiser les icônes installées « en vitrine », de Luigi di Maio à Alexander Gauland ou à Viktor Orban. Pour ainsi dire, dans aucun pays d’Europe il n’est un responsable public estampillé populiste qui n’échappe à leur mainmise. Si le livre de da Empoli constitue un apport important au décryptage des ressorts de la politique « post-moderne », c’est parce qu’il nous emmène dans les coulisses de ce « carnaval contemporain » ruissellant d’adrénaline démagogique. Et qu’il dessine les contours d’une Internationale inédite : l’Internationale des cybers-sophistes – une nébuleuse transétatique qui travaille à affaiblir les démocraties libérales en faisant fond sur une ingénierie de l’opinion qui n’a rien à envier à ce que fut, au mitan des années 80, la précision sismographique d’un Jacques Pilhan.

Casaleggio et les fourmis

Qui sont ces Machiavel 2.0 ? Le premier spin doctor que nous rencontrons est un informaticien nommé Gianroberto Casaleggio. Cet homme au look rock, disparu en 2016, volontiers reclus dans l’ombre et peu friand des sunlights, restera dans les annales de la postpolitique comme celui qui a eu l’idée perverse et explosive d’apparier la politique et la Toile, le populisme et Facebook. Un Hobbes (celui du Léviathan) hybridé avec Elon Musk, en quelque sorte… Casaleggio est le metteur en scène du show grandeur nature que s’est voulu, dès ses débuts, le Mouvement italien 5 étoiles (Cinque Stelle) de Beppe Grillo. 

Giuliano da Empoli, spectateur engagé de la vie publique transalpine, décrypte le travail en quelque sorte gramsciste de cette dynastie, qui a contribué, pendant toute la décennie qui le précède, au triomphe électoral des antisystèmes lors des élections italiennes de 2018. 

Sur le fond, l’auteur, qui a longtemps conseillé l’ex-président du Conseil Matteo Renzi, est assez définitif : « Ce qui se joue en Italie n’est pas la réédition des années 1920 et 1930 du siècle dernier », mais « l’émergence d’une nouvelle forme politique façonnée par Internet et par les nouvelles technologies ». 

Cette politique new look est illustrée, aujourd’hui, par les activités florissantes de Davide, le fils de Gianroberto Casaleggio, seul propriétaire, via sa société commerciale et l’association Rousseau, des datas de millions d’Italiens récoltées grâce à l’intense activité sur les réseaux sociaux du Mouvement 5 étoiles (M5S). « Le M5S (…) ne fonctionne pas comme un mouvement traditionnel mais comme le PageRank [l’algorithme] de Google, précise, d’ailleurs, da Empoli. Et le Mouvement cinq étoiles, indifférent à toute éthique de conviction, « est un simple algorithme construit pour intercepter le consensus grâce à des sujets qui marchent. » Ce succès de « neutralité axiologique » a fait des envieux, notamment du côté de l’allié et rival, la Lega de Matteo Salvini.

Ne pas croire que ce grand bidouillage dans l’univers virtuel n’ait aucun rapport avec ce que, depuis Hannah Arendt ou Ignazio Silone, nous avons appris à envisager comme totalitarisme : Casaleggio père vénérait… Gengis Khan. Et il avait prévenu : malheur aux désobéissants, aux dissidents ! « Au moindre doute, pas de doute », aimait-il à répéter, tel un mantra.  Avec son fils, ce faux libéral-libertaire a mis au point le modèle d’organisation de M5S, « une architecture en apparence ouverte, fondée sur la participation par le bas, mais en réalité complètement verrouillée et contrôlée par le haut ». Da Empoli a lu le livre inspiré par son père où Davide Casaleggio se paye le luxe de comparer les réseaux sociaux… à une fourmilière. Il y écrit sans ciller : « Les fourmis suivent une série de règles appliquées à chacune, à travers lesquelles se détermine une structure très organisée, mais pas centralisée. » C’est en s’appuyant sur cette insectologie politique que les Casaleggio ont jeté, dès octobre 2009, les bases de leur mouvement, en réalité une plateforme de confrontation et de consultation, avec un souci ardent : faire qu’aucune fourmi n’ait connaissance ni du projet global, ni du rôle des autres fourmis. C’était là, à leurs yeux, un trésor d’informations, de datas à confier à la garde exclusive d’ « un démiurge externe et omniscient ». 

Le malentendu s’avère structural à ce type d’entreprise politique : « Pour la base des militants, Internet coïncide avec la participation, c’est l’instrument d’une révolution démocratique ». Mais, « pour l’élite du Mouvement incarnée par la dyarchie Casaleggio-Grillo, (…) Internet coïncide, avant tout, avec un instrument de contrôle (…), le vecteur d’une révolution par le haut qui capte une quantité énorme de données pour les utiliser à des fins commerciales et, surtout, à des fins politiques ».

La condition hédoniste-narcissique de l’homme moderne

Dans un entretien récent, da Empoli élargit la focale : « Aujourd’hui, nous sommes tous tels des adolescents malades de narcissisme. Nous sommes tous obsessionnellement connectés, on a besoin d’apparaître et de plaire, et d’être, sans répit, représentés dans les réseaux sociaux. » Conséquence fatale : « Nous sommes prisonniers, sans nous en rendre réellement compte, de nos petites chambres digitales. Et les mouvements populistes ont compris – bien mieux que les partis traditionnels – comment assouvir les velléités existentielles de cette génération du selfie, pour laquelle l’événement en soi n’est pas important. »

Retour à la case sophiste, résurrection du relativisme anti-universaliste d’un Protagoras ou d’un Gorgias : c’est la donne civilisationnelle globale, cet hédonisme narcissique qui fait tomber le cours de la réalité, déréalise le monde commun cher à Arendt, promeut la fameuse « politique quantique » et autorise la viralisation du populisme anti-institutionnel. 

Avant l’arrivée d’Internet et des réseaux sociaux, l’humanité européenne, rappelle da Empoli, déployait son agir dans un « âge newtonien ». Prévalait un accord essentiel quant à une réalité partagée.

Le monde commun ayant été vaporisé, surnage désormais un agrégat d’individus captifs de leurs bulles, offerts à la manipulation cognitive des alchimistes de l’algorithme.

La vérité des faits est diffractée dans une myriade d’interprétations. Plus de consistance du réel, mais des herméneutiques relatives et concurrentes. Cynisme pour tous.

La sulfateuse du conseiller d’Orban

À cet égard, l’analyse par da Empoli de l’action du stratège politique Arthur Finkelstein, devenu l’âme damnée de la démocrature hongroise, est déterminante. Né en 1945 à Brooklyn et décédé en 2017 dans une petite ville du Massachussetts, Finkelstein n’avait sans doute rien, a priori, pour se muer en conseiller tout-puissant du populiste magyar Viktor Orban. « Si Viktor revendique ses origines provinciales, son style rude et viril d’ancien footballeur que la vie a endurci à force de coups dans les tibias,  Arthur est un juif homosexuel de New York, passionné par l’opéra lyrique et la littérature russe ». 

Oui mais voilà : comme Orban, Finkelstein a milité, très tôt, dans les rangs d’une droite dure, celle de l’ultraconservateur Barry Goldwater. En 1980, il sera d’ailleurs bombardé conseiller politique du président Ronald Reagan à la Maison Blanche. Vite, le jeune adulte en impose avec sa maîtrise du microtargeting, une technique démographique qui lui permit d’identifier les divers groupes auxquels envoyer des messages différents. 1980 : la préhistoire à l’aune de ce que sera la révolution digitale. Ni Facebook, ni Twitter, ni même ordinateurs particuliers. Un âge de pierre numérique qui n’empêche nullement Finkelstein de recourir aux lettres manuscrites et au marketing téléphonique « pour segmenter les supporteurs potentiels de ses clients ».

Bon début : au service de l’aile droite des Républicains, Finkelstein se taille rapidement un deuxième domaine d’excellence, les negative campaigns – comprendre : les stratégies électorales pour démolir, « dézinguer » un adversaire. Quand, par exem­ple, il s’agit de faire élire Al D’Amato, un républicain dénué du moindre charisme, Finkelstein sort la sulfateuse argumentative. Et il n’hésite pas à dépeindre le concurrent démocrate, un notable d’un certain âge, un liberal, comme un cadavre ambulant. Qu’importe : dans l’univers
idéocratique où évolue Finkelstein, la réalité n’a aucune importance. Seules comptent les représentations.

Plus tard, quand il aidera Benyamin Netanyahou à gagner les législatives israéliennes face à Shimon Peres, il dégainera les mêmes armes, en recodant le champion du camp travailliste, protagoniste trois ans plus tôt des accords d’Oslo avec Yitzhak Rabin, en traître à la patrie…

Carl Schmitt, mentor des « illibéraux » ?

En attendant, note da Empoli, « la légende d’Arthur Finkelstein, le Keuser Soze de la droite nationaliste, continue de grandir jusqu’à atteindre les frontières de l’Europe de l’Est et de l’ancien empire soviétique ». De Prague à Bakou, le spin doctor court les capitales et rafle les contrats. Spécialité incontestée, là encore, ses campagnes négatives. On le réclame partout. À prix d’or. 

2009 est une année charnière pour la nébuleuse populiste, car c’est l’année, aussi, où Finkelstein débarque à Budapest. Orban l’attend comme le Messie.

Malgré la dissemblance de leurs biographies, l’enfant de Brooklyn et le paysan du Danube partagent une communauté de percepts et peut-être même d’affects. Ils sont, l’un et l’autre, des disciples du juriste Carl Schmitt, dont on connaît aujourd’hui l’aura auprès du IIIe Reich. À l’instar de l’auteur du Nomos de la Terre, Orban et Finkelstein font leurs délices de la distinction « ami-ennemi » et la portent ensemble à un degré inédit d’efficience. 

Bingo ! L’ennemi tout trouvé, désormais, c’est l’Europe, cette maudite Union européenne « qui n’a pas épargné à la Hongrie l’humiliation d’une crise financière ». En ce temps-là gouverne un technocrate lié à Bruxelles, Gordon Bajnai. Orban a du flair – Schmitt oblige. Lui qui a déjà administré son pays pendant quatre ans a compris la nécessité d’un réalignement total. Avec l’aide de Finkelstein, il met en joue la technocratie bruxelloise, la massacre à coup de spots incendiaires, et pourfend les « libéraux », ces ennemis de l’intérieur qui ont trahi le peuple, l’ont conduit à la banqueroute avant de l’assujettir à des intérêts étrangers. 

N’en jetez plus ! Bajnai, soutenu par la gauche, est grillé quand arrive le scrutin. Plombé par l’efficace negative campaign paranoïaque qu’a mise au point Finkelstein. Le verdict tombe, au printemps 2010 : Orban triomphe avec 57,2 % des voix. Comme il se doit, note sarcastiquement Empoli, le vainqueur présente ce résultat « non pas comme une simple alternance mais comme le début d’une révolution qui a permis au peuple de prendre finalement le pouvoir ».

Politiques de la paranoïa

Une ligne hélas presque infaillible, celle de l’illibéralisme, est née. En 2015, lorsque survient la crise migratoire, Orban et Finkelstein ne sont aucunement pris de vitesse, contrairement aux autres exécutifs en Europe ; ils exploitent à fond l’événement. Contre l’Europe. Et avec un cynisme absolu.

Les flux de migrants en provenance de la Syrie sont retournés par leur maestria manipulatoire en instrument pour susciter, à la fois, adhésion populaire et rejet de l’Union.

« Non seulement, note da Empoli, Orban fait imposer par le parlement (…) une loi pour construire une barrière de 175 kilomètres le long de la frontière, mais il impose en plus la fermeture de la gare ferroviaire de Budapest ». Ainsi, les migrants qui souhaitaient seulement traverser le pays restent bloqués dans la capitale, irritant grandement la population. 

Pendant ce temps, Finkelstein et ses équipes donnent des instructions aux télévisions d’État afin d’interdire que les enfants soient filmés – officiellement pour les protéger « mais en réalité pour éviter de susciter trop d’empathie envers les nouveaux arrivés ». Le diable se loge dans les détails, et le terme « réfugiés » est prohibé, au bénéfice de migrans, mot latin qui sonne résolument étranger à l’oreille d’un locuteur magyar.

Chauffée à blanc par les campagnes étatiques, remontée contre des bouc-émissaires – les migrants, Bruxelles, mais aussi les Roms, le financier « cosmopolite » György Soros ou encore tel ex-dissident qui n’a plus l’heur de plaire à Orban –, la Hongrie s’est, depuis, métamorphosée. Jusqu’à devenir méconnaissable. Oublié, l’héritage libéral de Kossuth. Da Empoli évoque un « bunker ». Le pays, en effet, présente tous les symptômes d’une rage morale. Mais qui s’y avise que la maladie qui la taraude a été inoculée de façon machiavélique à la Hongrie par quelques ingénieurs du chaos ?

Alexis Lacroix
Journaliste, essayiste, historien des idées
Directeur délégué de la rédaction de L’Express
Il présente également l’émission politique de Judaïques FM.