Terra incognita – Journal éphémère, libre et prospectif

Depuis le 17 mars, la France est confinée en raison de l’épidémie de coronavirus. Pierre Larrouy, économiste et essayiste, tient pour la Revue Politique et Parlementaire, un journal prospectif.

Toulouse, mardi 17 mars 2020, comme dans toute la France, chacun se voit confronté à un mot rare dans le langage quotidien : confinement

Je venais juste d’entamer l’écriture d’un essai qui, dans la suite de ma recherche, devait porter sur les dysfonctionnements de la mondialisation. Le matériau ne manquait pas. En France avec le mouvement des « gilets jaunes » puis celui contre la réforme des retraites. De Hong Kong au Liban, du Chili à l’Algérie…, un peu partout sur la planète quelque chose craquait. L’Amazonie comme l’Australie ou la Californie brûlaient sur fond de profond désastre climatique. Le terrorisme et des guerres locales embrasaient le monde. L’anthropocène détruisait de manière foudroyante des multitudes d’espèces. Le tout jetait à la mer des humains désespérés et rejetés par ce qu’ils espéraient être leur avenir, leur devenir.

J’avais choisi le terme de « séisme » pour évoquer ce contexte. Je souhaitais ainsi traduire, qu’au-delà de ces événements que rapportait à longueur de journée notre société d’images, la sensation que nous étions devant le surgissement dans la sphère publique de ressorts cachés. Dans leur disparité apparente, ces événements devaient receler un terreau commun qu’il convenait de nommer.

L’horizon idéologique de la société contemporaine était à la mobilité, au réseau, à l’interdépendance. Il existait une virulence de l’injonction à être mobile. Elle répondait à un fonctionnement basé sur la viralité des réseaux et de l’organisation économique.

Et voilà qu’une autre viralité, celle du coronavirus, assignait le monde à l’immobilité, au confinement, dans ce qui s’annonçait comme une pandémie qui mettrait en échec l’arrogance techniciste de l’époque.

Pas besoin de madame Irma et de sa boule de cristal pour comprendre que nous allions assister à une remise en cause générale du fonctionnement de nos vies quotidiennes.

J’avais choisi pour titre de mon projet d’écriture La Grande Réparation (de l’humain, de la planète, du social). Tout cela sentait déjà la naphtaline. Manque de radicalité. En fait, on entrait en Terra Incognita. La dernière élection présidentielle en France s’était choisi l’expression de Nouveau Monde. Mais ce nouveau monde c’est celui qui, maintenant, se profile dans l’horizon improbable de l’après pandémie.

Voila ce que doit maintenant devenir ce projet de livre, le journal d’un confiné. Débutant avec le confinement et se concluant par des points de suspension de l’aventure qui commence avec la fin de celui-ci. Jour après jour, relater ce que cet immobilisme nous racontera de la mondialisation actuelle, sous respirateur artificiel, et, du Nouveau Monde en gestation.

Bas les masques ! mercredi 18 mars 2020

Du film à succès Joker, à l’exaspération de l’armée médicale, des masques ! Quand des vies sont en jeu, les symboles crient. La crise des « gilets jaunes », à sa manière, mais, au fond, toutes les crises que je viens d’évoquer, exhortent un « bas les masques », signe de doutes, de défiance. La fracture de confiance est partout. Le sens nulle part.

Ce n’est plus L’armée des Ombres mais celle de femmes et d’hommes affrontés à la sidération que suscite la violence d’un imprévu, la découverte de la face cachée du mirage de leur vie. Ce qui ne peut être vécu que comme un traumatisme. Il reste leur « Résistance ».

Jusqu’alors c’étaient des mots, parfois, souvent, des revendications. Manque de moyens, marchandisation de la santé. Mais, face à cela, des certitudes. Le leadership d’un système de santé envié. Et soudain quelques grammes de textile, apparemment illusoires, deviennent une confrontation avec la mort. Symbolique, dans la découverte d’une telle fragilité. Réelle et étouffante par sa vitesse de propagation et son odeur fétide d’irrémédiable.

Etre exposés pour quelques grammes de tissus, qui aurait pu le croire ?

Quelques bouts de tissus et une libération soudaine de la parole. MaskToo ? Les mots affluent comme une rhétorique précise et préparée. Là où il ne s’agit que d’un amas de faits, de constats parfois de perceptions faussées.

Comme une découverte, la mondialisation révèle une interdépendance qui bride notre souveraineté.

Ce grand mot. Pour l’heure, il raconte qu’on n’a plus d’industrie textile ou si peu. Que de délocalisation en délocalisation on se perd dans les méandres de la production de nos objets du quotidien.

Les germes des affrontements à venir sont là. Immédiat avec le corps médical et les métiers exposés. En filigrane avec les éditorialistes des médias mainstream. Mais, on le pressent, dans un pugilat politique de sortie de crise, entre récupération, opportunisme populiste et il faut l’espérer un grand retour de l’idéologie pour se confronter valeurs contre valeurs face au Nouveau Monde.

Chacun apprend des règles inédites. L’éloignement de l’autre pour lequel on a retenu le terme de « distanciation ». Plus d’effusion, plus de corps en somme. On pense aux jeunes, et aux autres, à leurs pulsions, à leurs désirs. La société numérique et ses algorithmes supprimaient déjà les corps dans ces relations virtuelles des réseaux. Mais nul n’était préparé à cette traduction, si concrètes, celle de l’interdit, dans nos vies.

Pourtant, dans le même temps, ce sont des algorithmes qui permettent à l’armée nouvelle d’affronter l’ennemi.

L’hybridation entre algorithmes et nos vies nécessitent un curseur pour ne pas sombrer dans un monde déshumanisé.

Des chiffres et des lettres dans une relation indissociable.

Nos corps et nos technologies noués sans arbitre de confiance !

De quel nouveau monde parlerons-nous ? (18 mars 2020 au soir)

L’épidémie fait brasser les idées et les doutes. Certains se recroquevillent, somatisent, d’autres se projettent. Pascal Dion est un ami et un partenaire de ping-pong des idées. Il est coach, thérapeute professionnel et spécialiste comportemental.

Ca m’intéresse bigrement de savoir quelles sont les réactions de ses « patients » face à l’annonce du confinement. Nos échanges seront, sans doute, entre les lignes que ce journal va dérouler.

Ces derniers temps, nos discussions tournent autour de l’identité, de l’individuation dans notre société numérique horizontale.

Je perçois un déplacement des questions intimes de la socialisation vers la sociabilité.

Et, dès lors, une quête et une exigence de comprendre mais, in fine, d’être satisfait, calmé par un objet adéquate. Cela signe la défaite ponctuelle de la psychanalyse et de l’idéologie face aux espaces incertains du développement personnel.

Cette nombrilisation des attentes est au coeur des enjeux politiques. La ligne de démarcation est floue comme on peut le constater avec la notion d’estime de soi.

Le contexte de gros temps, dans lequel nous entrons, devrait me ramener sur ce thème.

Voici, en tous cas, ce que, de sa place, Pascal me raconte :

De quel nouveau monde parlerons-nous ?

De quel nouveau monde parlerons-nous ?

Nombreux sont ceux qui espèrent une prise de conscience politique, une modification totale du paradigme, une économie germée dans le substrat non pas uniquement du désir, mais davantage du besoin. Quels sont les champs du possible ? D’abord, s’en sortir vivant ! Ensuite, le projet de demain va devoir passer par la reconnaissance du sujet et l’abandon de l’attache à l’objet. La consommation a menti sur la promesse du bonheur en déifiant l’objet comme source unique de toute possibilité de ce fameux bonheur. Nous connaissons la suite : volonté de produire au-delà du besoin, diversification et multiplication des offres, création d’emplois précaires, perte des productions locales, agriculture intensive et sponsorisée : scenario apocalyptique sous couvert de culpabilité, que la communication publicitaire invective aux milliards de consommateurs. Mais Apocalypse en grec ne signifie pas la fin des temps, cela se traduit par « lever le voile » – celui de l’illusion de cet objet qui nous rendrait plus heureux ou finalement non exclu du système. En effet, de quoi sont remplis les cabinets de psy ? De la souffrance de la non-reconnaissance ou de la peur du sentiment d’exclusion.

Notre société normée a créé la peur du rejet.

Pourtant, depuis trois décennies, les mouvances écologiques ont vu une idée se profiler : celle de la découverte de soi et de ses besoins autrement que dictés par un professionnel ou une institution. Le projet d’émancipation pouvait se mettre en marche avec une abondante littérature, des artistes musicaux engagés et des penseurs qui nous guidaient petit à petit vers une décroissance envisagée. Bien sûr, tout cela était confus, parfois paradoxal. Il y avait à la fois le désir d’une connaissance de soi, d’une émancipation et, en même temps, le risque d’un repli communautaire.

Alors, comment faire ? Fallait-il attendre l’apocalypse pour envisager le « et-et » et plus le « ou-ou » ? Pouvons-nous imaginer une économie basée sur le « suffisant » (Winnicot), le lien, le fondamental ? Une économie fondée sur la prise en compte de la santé et de la vie, tout simplement ? Aucun système, en fait, ne modifiera le destin de l’homme, car le système est fait par l’homme. C’est donc la pensée elle-même que nous devons modifier en allant vers la créativité – tout le contraire de ce que les sociétés industrielles et modélisées ont fait depuis des décennies. Alléger l’ingénierie et les systèmes, pour y mêler la créativité de l’art, la spontanéité du mot, le pouvoir de l’intuition, le lien qui fait comprendre et fuir la peur ; en bref, permettre la liberté dans son acceptation grecque, libre des émotions enfermantes et pulsionnelles…

TO BE CONTINUED

La « jungle de Noirmoutier », jeudi 19 mars 2020

L’annonce du confinement a fait, pour certains, l’effet d’une bombe, pour d’autres d’une boum ! Pas facile pour une jeunesse effusionnelle d’entendre le cahier des charges d’une responsabilité fusionnelle.

Alors, comme au soir des résultats des examens, on s’assemble, on rit, on danse, on se dit à bientôt en échangeant sur les destinations.

On assiste, hagards, à l’exode de trains bondés de Parisiens qui vont voyager dans la promiscuité (distanciation zéro) et faire prendre l’air à leurs virus potentiels dans les campagnes, les plages ou les îles de leurs vacances.

Mais cette migration, en période de sensibilité identitaire exacerbée, transforme les insouciants en migrants.

Ils découvrent, à leurs dépends que l’on est toujours et très vite le migrant de quelqu’un.

C’est ainsi qu’ils se retrouvent habitants de la « jungle de Noirmoutier ». Leurs voitures ont leurs pneus crevés. Des slogans hostiles fleurissent sur les murs. Ils auraient pu l’anticiper. Déjà à La Réunion, les touristes se sont vu refouler sur une île qui vit beaucoup de son tourisme.

Les pièges de l’intolérance, du repli et des frontières se referment vite dans cette mondialisation qui assèche les coeurs et ferme les portes de l’accueil.

Le coronavirus remet en scène les débats des frontières.

Cela n’annonce rien de bon si rien ne vient se proposer qui fasse à la fois autorité et humanité.

« Le retour d’Afrique », vendredi 20 mars 2020

Premiers jours de confinement, souvenir qui ne me rajeunit pas. 1973, le film poétique d’Alain Tanner Le Retour d’Afrique.

Vincent est un trentenaire admiratif d’Aimé Césaire. La période est encore celle de Mai 68, de cette « France qui s’ennuie », comme l’avait écrit Pierre Viansson-Ponté dans les colonnes du Monde. Vincent est le personnage principal de cette ode à l’aventure personnelle de la remise en cause d’un confort étouffant. Film générationnel, son synopsis n’est pas sans rapport avec les doutes existentiels actuels.

Vincent veut tout plaquer et partir en Algérie avec sa fiancée. Tout est prêt pour cette fuite vers de nouveaux possibles. Le couple organise un dernier dîner avec des amis. Ils ironisent sur ces petits bourgeois qui ne font pas la même démarche qu’eux.

Mais le matin du départ, un télégramme changent leur plan. Ils se sentent ridicules après leur soirée et sont confrontés à la déception de l’échec de leur rêve de fuite. Alors, ils inventent une autre fuite. Celle d’un huis-clos avec lequel ils entendent poursuivre leur extraction de leur quotidien. Ils s’auto-confinent en quelque sorte.

Ils répondent à la mobilité par le voyage de l’immobilité, dans leur appartement vide et coupés des autres. La priorité est donnée à la question et au chemin plutôt qu’aux réponses et à l’objectif.

Le confinement n’offre-t-il pas un prétexte à une réflexion débarrassée de l’injonction du réalisme entravant l’imaginaire du Nouveau Monde qui peut s’ouvrir, à un voyage virtuel en Terra Incognita ?

Ce ne serait pas, comme en 1973, une réponse à l’ennui mais à une nécessité, du devoir climatique à la résistance à une déshumanisation planétaire.

L’autorité aphone, samedi 21 mars 2020

L’autorité, comme le discours politique, repose sur la parole, la rhétorique et la voix. Or elle est actuellement submergée par un déferlement d’images. Tout passe par une amplification émotive.

Le président de la République peut toujours expliquer que nous somme en guerre. Cette société s’est mithridatisée face à la parole d’autorité et au vertical. Faute de confiance et par choix de la percussion, immédiate et sans effort, des images portées par les réseaux sociaux.

Alors que ses « snipers » médiatiques invoquent l’indiscipline des Français, il est aussitôt pointé une autorité défaillante.

A vouloir militariser la parole publique, il faudrait en adopter les règles.

Des messages simples, directs sur lesquels il ne peut être envisagé de revenir rapidement. Des ordres ! Ce qui n’est pas explicitement autorisé est interdit.

Autant dire que s’abriter derrière les avis d’experts ne fait pas la maille. La science doit faire autorité mais pas être l’autorité. L’autorité doit être incarnée. La parole dure doit être dite par le Président, c’est lui qui doit nommer.

L’épidémie confronte ainsi à une question centrale de nos sociétés qui est celle de l’autorité et ce que l’on entend par là. L’autorité n’a de crédibilité que sous deux formes opposées. Celle de la force et celle de la confiance.

Ce sera un sujet majeur de la sortie de crise. La peur, la perception de la mort, la brutalité de l’imprévu qui s’impose et qui révèle en quasi direct toutes les failles, installent un sentiment d’impuissance, de fragilité et de précarité.

La tentation sera forte de se réfugier dans une réassurance simple, autoritaire voire populiste.

Cette crise fait découvrir le doux terme d’ « asymptomatique ». Il doit y avoir quelque chose de ce registre dans la société. L’armée des asymptomatiques, combien de divisions ? Difficile à dire. Parfois, ils portent un gilet jaune et permettent de vérifier leur existence. Ils portent le virus des nouvelles douleurs contemporaines. Quel est sa virulence ? Quel effet aura le conoravirus sur lui ? La soumission après l’épreuve, une radicalité amplifiée ou l’énergie de l’accompagnement d’une autorité humaine qui tendra une main bienveillante mais ferme ?

Le confinement ne fait que commencer. Il va vite devenir plus strict, mettre en tension les pulsions rebelles et les excès hypocondriaques. La belle unité va être traversée par les conflits. L’affrontement entre tendances communautaires diverses et élan consensuel est-il possible ?

L’après attentats de 2015 avait des images, des corps, des points de fixation divers qui nourrissaient l’envie des retrouvailles. Le Président a pu faire le job et il le fît. Mais ce désastre actuel, sans traduction en image, va attendre l’implication par la proximité des atteintes, les morts de proches. Quelle sera la réaction ?

Le paradoxe des experts, lundi 23 mars 2020

Rien de plus normal. Les chaînes de TV en continu offrent un panel inattendu d’experts. Peut-être faut-il prendre quelque précaution ?

C’est important car l’avenir sera largement impacté par la relation que nous développerons avec la science, la technique et donc, les experts.

Ces derniers, eux-mêmes, commencent à être directement concurrencés par l’intelligence artificielle.

Les tenants de cette dernière, les plus aventuriers, ou les plus aventuristes, ont déjà une idée folle des futures prises de décisions. Il serait finalement pas mal de se passer des vies. La démocratie en sortirait, plus efficiente, plus pertinente, plus rationnelle. Bigre !

Donc, il faut regarder avec attention le film néo réaliste du récit de cette épidémie. Gardons trois leçons. Il y a eu l’éclair. Quand Jupiter, en professeur Caumes, a fait parler la foudre. trois phrases de trois ou quatre mots. Un ministre, auquel chacun prêtait une bonne communication, groggy. Du très grand spectacle. Ces quelques secondes qui changent la face des choses. C’était donc l’expert Jupiter, avec un casting de film américain des années cinquante.

Ensuite il y a le casting des experts chroniqueurs. Impossible de savoir s’ils sont l’un ou l’autre, ou les deux. Aucun jugement de ma part. Un simple message de précaution à l’emploi. Un expert c’est un expert. Deux c’est un débat. Trois ce sont des injonctions contradictoires.

Ce qui est vrai pour les experts, le demeure pour l’intelligence artificielle et le « deep learning ». Le digital peut être une gouvernance, une domination, pas une conscience. Je crois que cette époque vit une crise du futur et que c’est largement dû à une place indue de la technologie algorithmique. La lenteur ? pour la penser politiquement et sociétalement, n’a d’égal que sa vitesse de propagation, une pandémie algorithmique.

La quête d’un équilibre, entre les apports technicistes et les enjeux décisifs de la vie, sera le curseur de la gouvernance à inventer pour le Nouveau monde.

Une mondialisation qui n’exclut pas la conscience.

Il s’agit là de la leçon fondamentale que nous rappelle le coronavirus. La présentation crue de la mort comme notre ami « pour de vrai » et pas comme les amis de Facebook. Cela nous aidera à repousser la technologie à la place qui doit être la sienne.

J’ai travaillé, depuis plusieurs années, sur le thème des technologies en santé et particulièrement en matière de désertification médicale. Je porte les stigmates des freins avertis d’experts en tout genre. Quelle joie de voir que les barrières ont volé en éclats. La télémédecine s’est imposée. L’aménagement du territoire s’en trouvera profondément chamboulée. L’archipel français aura, peut-être, été un concept éphémère car il ne pouvait résister à une guerre.

Ce qui est vrai en santé va l’être pour de nombreux usages. Pour la mobilité, l’énergie, la culture, l’agriculture et l’alimentation… Le devoir climatique va y puiser des forces nouvelles. Le rapport rural/métropole va se rééquilibrer, la démocratie et la représentation aussi.

Les données vont devenir le commun des communs.

Elles appartiennent aux citoyens. C’est un patrimoine personnel et partagé sur un territoire. La valeur de ce big data patrimonial va rejoindre la valeur travail de Marx pour expliquer les futurs modes de production.

Ces modes de production des nouveaux possibles seront plus respectueux de la nature, plus éthiques. Ils devront aussi être plus plastiques, plus agiles. L’intégration de la valeur adaptation dans les processus de production agira comme des gains de souveraineté par dissuasion. Leur coût équivaudra au financement d’une armée pour se protéger. Ce sera un investissement national et un enjeu d’innovation. Comme pour la dissuasion nucléaire, ça pourra devenir un facteur de stabilité dans une mondialisation apaisée des échanges.

La dissuasion créative, mardi 24 mars 2020

Bien fait !

Je ne suis pas surpris. Ce n’est pas parce que l’on veut se situer dans une perspective de transformation radicale et nécessaire qu’on évite les réactions convenues.

Lundi, dans ma chronique quotidienne libre et prospective, je m’étais autorisé cette bifurcation : « Les modes de production devront aussi être plus plastiques, plus agiles. L’intégration de la valeur adaptation dans les processus de production agira comme des gains de souveraineté par dissuasion ».

L’idée était simple, pour certains simplistes, pour d’autres inaccessibles. Pour moi, l’économie n’est que politique. Le verbe précède le nombre. L’épidémie avait fait ressortir d’importantes contraintes, habituellement masquées. Premièrement, le désir collectif de souveraineté entrait en percussion avec une mondialisation construite sur une interdépendance concurrentielle qui annihilait la volonté politique, l’exercice démocratique et une véritable coopération. Deuxièmement, l’interdépendance criait plutôt, au moindre bobo, celui de dépendance économique.

Alors pourquoi ne pas calquer une défense nationale qui protège la nation et proposer une défense créative de souveraineté ?

Pas bâtie sur des replis et des frontières refermées mais sur l’intelligence et l’agilité. Sur le principe de la dissuasion nucléaire, qui est payer pour ne pas utiliser, créer une dissuasion créative de souveraineté économique.

Il n’est pas l’heure ni le lieu d’aborder les difficiles enjeux d’un tel objectif. Pourtant, si on dépasse le conformisme intellectuel, beaucoup de choses sont sur la table. Les infrastructures de production pourraient être pensées pour supporter des adaptations rapides. On pourrait fouiller et développer des choses qui existent marginalement comme le travail fusionnel de recherche entre industrie et artistes. Pourquoi ne dit-on pas que cela fait l’objet de brevets convoités, souvent classés secret défense ? Par exemple dans la coopération entre magiciens et industries du virtuel. Il y a, aussi, beaucoup à faire dans l’organisation des transferts de technologie.

Cela suppose, c’est vrai, une mutation profonde de l’action publique dans ses comportements et dans sa vitesse de réaction.

Mais tout autant dans l’esprit qui prévaut dans l’activité industrielle. Il faudrait, pour cela, modifier les relations entre industriels et acteurs publics dans la proximité des territoires.

Tout cela peut être perçu soit comme une gentille utopie, soit comme l’émergence d’une évidence. C’est un imaginaire qui demande à être symbolisé diraient les mathématiciens. Est-ce souhaitable et donc possible ?

L’Europe pourrait-elle en faire une espérance partagée ? L’enjeu climatique pourrait en dessiner le principe, entre responsabilité et créativité.

A suivre…

Pour le dire crûment…, mardi 24 mars 2020, suite

Les réflexions disruptives, que je lance parfois, comme dans ma chronique sur l’adaptabilité créative de nos organisations, tire sa légitimité de l’absence de choix.

On ne s’en sortira pas en prenant l’option d’une continuité adaptée.

La question de cette période est sa vitesse. Et, en contrepoint, l’inertie. Cette société est en tension extrême. Dans son organisation et dans l’intime collectif. La fragilité est forte. L’hôpital est là, hélas dans ces conditions, pour nous le rappeler.

Si nous ne pouvons ou voulons choisir les réponses autoritaires, il faut opter pour le courage. Une sortie de « guerre » ne laisse pas de temps. Les vainqueurs se servent, les autres pleurent, transigent mais se soumettent.

Seule la vitesse de la créativité peut combattre celle de la puissance coercitive.

En fait, nous le savons et tout le monde a peur. C’est vrai pour l’heure sur le niveau de confinement et les principes de précaution. C’est vrai, très vite, pour l’appréhension du futur.

Nous sommes structurellement fragiles et socialement aux portes de la rupture. Après les « gilets jaunes », le conflit des retraites, l’épidémie éclaire l’injustice croissante dans ce si beau pays. C’est, paraît-il pire ailleurs. Peut-être, mais ce n’est pas ce qui constitue la fierté de l’imaginaire français.

Les inégalités sont criantes devant la crise actuelle – le logement, l’incertitude financière, les moyens éducatifs, la santé… bref ce qui donne la confiance ou produit le sentiment de précarité. Ce qui vient interroger la dignité.

Les fluctuations, autour de la rigueur du confinement, sont les résultantes de notre relation ambigüe à l’autorité.

Est-ce que ça va tenir ?

A minima, que nos responsables actuels et futurs rompent avec les normes de leur « quant à soi » soporifique et de leurs urgences immédiates de continuer leur route, à court terme.

La suite du journal, d’ici quelques jours, y sera confrontée.

Pour le futur et l’économique, il en va de même. Il faut rompre avec la doxa.

Pour ceux qui voudraient… Oskar Morgenstern, le concepteur avec John Von Neumann de la Théorie des Jeux, en 1965, a commis un article sur la compressibilité des systèmes1. C’est ancien, mais d’une grande actualité, pour comprendre la nature et les contraintes de la mutation d’une économie de guerre.

Il faut des mesures de court terme, économiques et sociales, mais, tout autant, imaginer le futur proche et ses possibles pour éviter la soumission nationale ou européenne et la révolte citoyenne.

En fait, Terra Incognita, est bien un journal éphémère, libre et prospectif mais, tout autant, projectif. Plus que jamais il faut comprendre l’état de l’inconscient collectif, avoir des intuitions puis se projeter.

« Ca plane pour moi », mercredi 25 mars 2020

Cher Plastic Bertrand, votre titre a connu un succès planétaire. Mon fils Manuel était fan. Toute une génération. C’est vous dire que votre côté punk ne me dérangeait pas.

Mais je dois vous le dire, sans vous incriminer, le monde doit changer. Et, justement, il y a deux gros problèmes. Avec le « plastic » et avec « ça plane ».

Alors, puisque nous sommes en terra incognita, regardons froidement les choses. Et, parce qu’il faut commencer par un bout, Pascal Dion s’interroge sur le tourisme. C’est depuis son hublot mais ça nous concerne tous.

La question du sens qu’on va donner à tout ça après.

Le sens comme une destination, l’endroit qui prévaut dans ce nouveau territoire inconnu.

Je pense que nous allons devoir mesurer notre capacité à renoncer à quelque chose.

Depuis si longtemps, le but, ce que nous avons identifié comme une évolution, était : toujours plus de quelque chose. Ainsi en va-t-il de notre faculté à s’imaginer facilement ailleurs pour ne pas avoir raté sa vie : « j’voudrais pas crever avant d’avoir connu les chiens noirs du Mexique, qui dorment sans rêver, les singes à cul nu dévoreurs de tropiques, les araignées d’argent au nid truffé de bulles… » (Boris Vian). Mais le poète nous mettait aussi en garde contre l’amour de l’objet qui martyrise l’objet de l’amour (Complainte du progrès).

Je pense que le tourisme industriel est le résultat de ce que notre société capitaliste promeut – le tourisme, c’est l’autre face du travail. Le tourisme de masse s’est inscrit comme la récompense nécessaire de notre dur labeur, laissant de côté, comme sait si bien le faire le mouvement du « suivisme », toute réflexion critique.

Aujourd’hui, plus d’un milliard et demi de touristes par an. Résultat : le transport aérien est responsable de 3 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Quant aux espaces maritimes, ils sont en danger à cause, notamment, des grandes compagnies de croisières et des multitudes de bateaux privés qui polluent les océans. Qu’est-ce qui peut bien nous pousser à continuer à ce rythme, parfois de deux voyages longs courriers par an ?

« Nous rentrons d’Afrique du Sud et, rendez-vous compte, nous avons eu un domestique à demeure pendant 15 jours », se délecte un couple. Le tourisme a tué l’esprit du voyage. Ce n’est plus la découverte qui prime, c’est l’art du divertissement, le safari, le club…

Et, sous couvert de création d’emplois, on peut y voir une forme de néo-colonialisme : en vérité, je pense que bien souvent les réalités touristiques envahissent le quotidien des autres et rendent leur vie impossible.

Ma décision est prise, je ne voyagerai quasiment plus. Imaginons que cette crise financière mondiale mette demain une partie de plus en plus importante de la population sans emploi : la pratique touristique se réduirait et ne serait plus une priorité. Il y aurait donc, après cette pandémie, une nécessité à revoir nos priorités. Cela veut dire aussi que la France, première destination touristique, ne pourrait plus compter sur cette manne pour redémarrer son économie, mais sur ses concitoyens. Ce qui revient aussi à modifier l’offre de façon radicale. Nous allons enfin arrêter d’aménager des espaces artificiels à des fins touristiques, qui déstabilisaient presque toujours la faune, la flore locales et les habitudes de liens familiaux. La mobilité est peut-être à repenser aussi.

Jacques Attali nous prévoyait il y a quelques années comme des nomades ; nous sommes devenus no-man, des non-humains.

La mobilité, pourquoi faire ? Personnellement, j’y renonce.

Elle me fait penser à la façon dont Steve Job avait présenté le premier smartphone :

Lui : Qu’est-ce que c’est ?

Les autres : Un téléphone ?

Lui : Pas seulement.

Des corps sans images, des images sans corps, jeudi 26 mars 2020

La tragique épidémie que nous affrontons soulève le capot d’une société dont le moteur se révèle très différent de ce que nous imaginions.

Globalement, la complexité nous saute au visage et, là encore, les masques sont absents ou inefficients. Cette complexité nous lie avec les méthodes de décision et,donc, aux experts. Retour au point de départ.

Nous avancions les yeux fermés, tantôt dans une confiance feinte mais rassurante, tantôt en constituant une peur d’un inconnu ressenti comme menaçant.

Cela pose la question de la compréhension en société complexe. S’installe une défiance qui obère les possibilités de nouvelle espérance collective.

Puisque le coronavirus nous invite à la prospection, il nous faut garder à l’esprit cette névrose collective masquée pour pouvoir envisager le Nouveau monde.

Arrêtons-nous sur un élément, apparemment bien léger qui fournit un exemple dans ce contexte.

La communication et les médias tiennent une place importante en temps de crise, a fortiori de confinement.

Seulement, notre société est habituée à saisir le réel par l’image.

Mais, dans le contexte présent, il n’y a pas d’image de corps et les corps sont sans image. Il ne reste plus que la parole. Seulement, elle est cacophonique quand les experts divergent et insuffisante quand c’est la parole présidentielle et qu’elle semble accompagner le cours de l’eau, là où on attend d’elle qu’elle fasse barrage.

Nous sortons de l’épisode des « gilets jaunes » et ses images « non nettoyées », c’est-à-dire qui ne sont pas accompagnées d’une intention explicative. des images brutes. C’est similaire à une information sans journaliste, sans médiation.

Ces images non nettoyées nous ont livré l’inquiétude de ne pas voir de sortie à cette crise. Le magma, que forme cette éruption d’un inconscient collectif qui passe à l’acte hors de toute maîtrise, peut s’épandre sur une société médusée qui ne sait plus à quels repères se raccrocher.

Actuellement, c’est autre chose. L’image est impuissante, par manque d’objet, à rendre compte de la tragique réalité. Un sujet sans objet pour le représenter. N’est-ce pas signe d’une situation où le subjectif est aussi important que la réalité, tendant à faire disparaître les corps derrière des perceptions émotives.    

Ce manque de concrétisation dans des images n’est pas pour rien, probablement, dans l’indiscipline encore constatée face au devoir du confinement.

Sans doute, c’est le symbolique de la fréquentation de la mort qui finira par faire partager un sentiment commun.

Un mouvement A-viraliste ?, vendredi 27 mars 2020

A mon tour, je vais participer à l’antienne. Rien ne sera, donc, plus comme avant en sortie de cette pandémie. Soit ! Mais il est souhaitable de s’engager un peu plus loin sur ce chemin de consensus.

Deux axes de profonde transformation se présentent à cette bifurcation chère à Gilles Deleuze. Celui du modèle économique. Celui des valeurs, philosophiques, politiques et, partant, psychosociologiques.

Terra Incognita est une invitation à s’aventurer dans des projections qui ne sont, en rien, des prévisions.

Comme il faut bien partir d’un point zéro, je veux choisir, pour celui-ci, la crise de la mondialisation que, pour la circonstance, je nommerais la crise de la viralité.

Quelles questions, quelles réponses pour un mouvement A- viraliste planétaire ?

En effet, l’épidémie du coronavirus semble agir comme un révélateur des dérèglements du libéralisme mondialisé.

Il s’installe une viralité symétrique à celle de l’épidémie : celle d’une mise en cause de tout le lexique de la mondialisation. C’est une viralité de la perception, du ressenti, mélangeant allègrement de l’objectif et de l’irrationnel. Comme si le feu couvait (crises sociales dans le monde, urgence climatique, montée des inégalités et injustices…) et n’attendait qu’un souffle complice.

C’est la logique de la mondialisation des réseaux, des algorithmes qui est interpellée. Les réseaux ont pour spécificité la diffusion de messages, en temps réel, écrasant la perspective et jouant ainsi un rôle implicitement normatif.

Entre subjectivité et données objectives, c’est la rhétorique politique qui est éclairée dans une ruche foisonnante de doutes, de critiques, de révélations : frontière, identité, souveraineté, chaîne de production, relocalisation, localisme versus mondialisation, injustice, universalisme.

Il s’agit donc d’une mise en cause du fondement même du modèle du libéralisme mondialisé.

Mais s’expose, simultanément, le sentiment d’impuissance face à l’ampleur de la question.

Peut-on tenter de mettre en place une viralité du débat face à la viralité de la crise ? L’objectif est d’ouvrir le débat à la créativité et non d’exposer un prêt à porter intellectuel qui a ses propres logiques de conception et de diffusion.

Peut-on réparer la planète, ses aspects climatiques et écologiques, tout comme ses dérives humaines et sociales ?

C’est l’espace fractal de Terra Incognita dans lequel gambadent les notions clés d’identité, d’autorité, de justice, de responsabilité et de créativité, de liberté et d’émancipation, de laïcité, bien sûr, et, donc d’éducation.

Entre repli nationaliste et nouvelle ambition universaliste, prospectons… D’abord sur les valeurs car le modèle économique de l’ « après-guerre » ne peut-être que la conséquence de ce qu’elles diront.

Réunir, ne plus opposer, samedi 28 mars 2020

Le coronavirus est un décrypteur de mondialisation. Il nous transforme en planétologue dès le premier toussotement. Habitué(e)s à une bonne distanciation avec une mondialisation vécue, dite, mais abstraite, celle-ci se fait d’une lourde présence.

Simultanément, la remise en cause de notre perception étroite de notre espace devient, aussi, exposition d’une palette de comportements, d’objets, de solutions qui cohabitent étrangement avec notre petit monde d’habitudes.

Deux options s’offrent à nous : rejeter ou accueillir cette diversité.

Question sans cesse renouvelée mais qui nous interroge sur notre capacité à ne plus réfléchir et décider à partir de nous. En cela, elle préfigure les traits avec lesquels nous dessinerons le Nouveau monde.

Pour Terra Incognita, Sandrine De Freitas, actrice en méthode holistique de santé, nous en montre un champ d’application. La santé et le soin, le corps et l’esprit… quoi de plus démonstratif de notre état d’esprit ? La solidarité commence par là !

Réunir, ne plus opposer

Cette crise sanitaire touche le monde entier. Le regard que nous portons sur notre mode de fonctionnement invite à ouvrir notre vision sur les systèmes mis en place, notamment au niveau des prises en charge des malades, des maladies, sur nos choix et priorités, sur nos actions posées et leurs limites, nos limites. Trop de ruptures, trop de sujets délaissés et qui apparaissent aujourd’hui comme essentiels à traiter, pour évoluer.

L’actuel coronavirus tue, et les conséquences se feront ressentir longtemps, mondialement. Des questions s’imposent. Sans la santé, pas de vie. Autrement dit, sans le système de santé, sans les soignants, nous ne sommes pas grand-chose, nous n’avons rien. Et l’opposition des méthodes de soin n’aide pas à la guérison, mais limite le potentiel de garder la santé. La science n’est pas opposée à l’expérience et la crise du coronavirus engage à optimiser les choses. Solidarité. Complémentarité. Santé.

Or, en Chine, le coronavirus a été traité en union avec la médecine traditionnelle chinoise (moxibustion, pharmacopée et acupuncture) et la médecine dite « occidentale » (cf. le Professeur Raoult). Selon le directeur général de l’OMS, « Il ne faut pas opposer la médecine traditionnelle et la médecine occidentale. Dans le contexte des soins de santé primaires, les deux peuvent se compléter harmonieusement et il convient d’utiliser les meilleures caractéristiques et de compenser les points faibles de chacune. » (2008) Dans plusieurs pays où les systèmes de santé sont organisés autour des soins de santé primaires, la médecine traditionnelle est bien intégrée et offre une base importante de soins préventifs et de traitements pour des problèmes de santé courants.

Ne devons-nous pas nous inspirer de cette alliance des champs de compétence ?

Ouvrons-nous à ces deux médecines, en réunion, aux professionnels médicaux et paramédicaux.

Plus de soignants, plus de santé. Aujourd’hui et pour demain.

Une piste de réflexion à travailler en sortie de crise : celle qui vise à ne pas exclure des méthodes, des approches, qui accompagnent notre médecine moderne et occidentale. Nous le vivons à l’heure où nous sommes prostrés à attendre l’arrivée d’une vague de contaminés sans précédent. Dans ces moments d’angoisse, des propositions médicamenteuses se présentent et, parce que les essais cliniques habituels n’ont pas le temps d’être mesurés dans les conditions normales, un traitement est pourtant autorisé s’il est décidé collégialement par des équipes dédiées face à des malades gravement atteints. Il s’agit, dans ces moments exceptionnels, de libérer notre capacité à ne plus exclure les solutions venant d’autres points de vue, d’autres traditions, d’autres pays… C’est une autre façon de vivre la mondialisation : dans l’ouverture et non le cloisonnement, la volonté de connaître et non le dogme.

Le chaos est rempli d’espoir, parce qu’il annonce une renaissance : naître à nouveau, autrement. 

Yoga, lundi 30 mars 2020

Qui l’eût cru ? Yoga était devenu, dans le monde d’Après, un élément essentiel de tous les enseignements, de toutes les formations. Au Medef comme à Bercy, on ne parlait que de lui.

Bien sûr, il s’agit d’une allégorie. Yoga est une allégorie pour dire combien la recherche de souplesse était la leçon majeure de la pandémie qui venait de terrasser les grands principes normatifs de feu le libéralisme mondialisé.

Ce fût d’abord la caractéristique de l’urgence et de la nécessité de l’action immédiate. On vit des TGV transformés en hôpital, des industriels réaffecter leur outil de production (les parfums se transformant en gel hydroalcoolique par exemple). On constata la vitesse de prise de mesures s’accroître considérablement.

En fait, ce fût bien plus que cela. Continuité et relance ne pourraient, chacun en avait pris conscience, après les soutiens de court terme, être les fondements pour l’économie comme pour la cohésion sociale du monde d’Après.

Il ne fallait pas changer de logiciel mais apprendre à faire rimer logiciel et vivant en phase avec les valeurs qui sortaient renforcées de cette épreuve.

La solidarité et la coopération s’imposaient dans l’organisation et dans la décision.

La responsabilité était devenue une valeur cardinale. La créativité constituait l’alpha et l’omega.

La financiarisation de l’économie ne régnait plus en maître. L’économie réelle n’était plus l’économie rebelle mais la norme consensuelle. En fait, deux grands principes guidaient l’économie comme la société. Le premier de se donner des objectifs partagés qui allaient dans le sens de la responsabilité, comme le devoir climatique et de l’épanouissement individuel dans le respect de l’intérêt général. Le second, de ne mettre, ni l’économie, ni la société, en tension permanente. Il convenait de préserver des poches d’oxygène, du vide, permettant l’agilité et les adaptations rapides. C’était la nouvelle définition de la performance depuis que le réel avait repris le pas sur l’argent pour atteindre les objectifs que l’on s’était fixé. L’argent était redevenu un outil et non plus le but en lui-même.

Les choses ne s’étaient pas faites d’elles-mêmes. Mais elles s’étaient faites très vite. Il avait fallu changer les approches, bousculer les habitudes. Pour le dire autrement, le pédigrée des élites dirigeantes s’était trouvé très modifié.

La folie mobilité était devenue la quête et l’occupation d’une place.

Le rééquilibrage entre territoires allait de soi.

De toute manière, avait été intégrée l’idée que le travail ne pouvait plus répondre aux mêmes définitions. Le télé travail s’était imposé avec la crise. Le numérique allait supprimer des secteurs entiers d’emploi. Dès lors, chacun aurait plusieurs activités et disposerait d’un revenu de base (celui-ci pourrait, cependant, impliquer une réciprocité, par exemple, par rapport au devoir climatique. Au début, la gauche résista avant d’en faire un thème majeur de son projet). Les artistes travaillaient en lien direct avec la recherche industrielle. Il en résulta une créativité accrue et une humanisation des projets.

Cette ambition de souplesse et de plasticité devînt, contre tous les préjugés, le moteur de relance du projet européen.

Enfin, cette capacité nouvelle d’adaptation fixa un curseur aux interdépendances mortifères de la mondialisation. Ce gain de rééquilibrage de la souveraineté constitua des relations plus pacifiées dans le monde et la coopération l’emporta sur la concurrence effrénée de la concurrence en mode de recherche absolue de performance accrue.

Néanmoins, tout cela ne se concrétisa pas par un minimalisme ou une décroissance mais par d’autres repères dans lesquels le vivant avait hybridé avec la machine et la technologie.

Voilà les grands traits de ce monde d’Après…. qui l’eût-crû ?

L’animisme algorithmique, mardi 31 mars 2020

Je retiens et savoure cette expression : animisme algorithmique. Il est marquant que deux auteurs, qui réfléchissent aux questions des dérèglements de la mondialisation, en proposent, l’idée quasi simultanément (Achille Mbembe, Le Brutalisme et Miguel Benasayag La Singularité du vivant et La Tyrannie des Algorithmes).

Il y a dans cette locution un trait central des interrogations actuelles sur la mondialisation et les prospections autour d’une autre gouvernance de celle-ci.

Si l’on veut passer de la crise des utopies à des utopies de la crise, il faut bien nommer ce qui pourrait apparaître comme un substrat commun à tous les dysfonctionnements rencontrés.

L’animisme algorithmique c’est l’épaisseur de la technologie dominante actuelle, mais pas seulement, c’est aussi son langage. Et c’est bien ce trouble que l’on ressent, ne serait-ce que par l’abus de langage que constitue l’expression d’intelligence artificielle.

Les craintes de la puissance de la technologie se doublent d’interrogations sur une profondeur qui recèle un mystère. Un mystère qui ressemble fort, dans le fantasme et dans la réalité, à nos fonctionnements neurocognitifs mais aussi inconscients. Marvin Minsky et Jacques Lacan partent en bateau…

Freud avait ouvert la voie d’un mystère avec la découverte de l’inconscient. Nous vivons bien, maintenant, avec cette idée, sans être, pour autant, tous devenus psychanalystes. Mais aujourd’hui c’est ce que nous assimilons à une machine, une machine à calculer, beaucoup plus vite que nous, qui nous confronte à un mystère et aux angoisses d’une concurrence déloyale.

Le big data et les algorithmes permettent des avancées considérables. Mais l’épaisseur de leur fonctionnement n’est ni aisément compréhensible, ni, du tout, pensée.

Confrontés aux mystères de la nature, l’animisme en a toujours permis une sublimation et, ainsi, une appropriation, une culture. Pour l’anthropologue Philippe Descola, l’animisme suppose la multiplicité des manières d’habiter le monde.

Tout travail de projection, vers un monde plus pacifié, suppose de lever les craintes partagées autour de l’envahissement par le numérique et les algorithmes de l’organisation humaine planétaire. L’animisme peut nous apporter des références de cette réappropriation humaine de son devenir et l’espoir d’une grande réparation.

Nos sociétés déstabilisées ont besoin de renouer avec le vivant et son insoumission structurelle, et, il faut l’espérer définitive.

Il faut retrouver une certaine primitivité face aux mirages du trans-humanisme.

L’impératif climatique nous y invite dans l’urgence. Les fondations d’une nouvelle idéologie sont à bâtir. Celle-ci est nécessaire pour produire une nouvelles espérance collective pour le nouveau monde à préparer. Les sphères politiques et, plus largement publiques, se sont laissées dévorer par la sphère numérique.

L’humanité possède une masse incroyable de données sur le vivant mais cela n’autorise pas à faire du vivant une suite de nombres.

Il n’y a pas de réparation possible sans profonde interrogation de la notion de progrès aujourd’hui.

La démocratie, en particulier, ne peut survivre sans promesse de progrès individuel et collectif.

Mais cela ne peut se faire au mépris de la nature et au risque de la déshumanisation.

Nous manquons d’un projet politique de cette indispensable (et donc pensable) idéologie du vivant.

Il semble évident que la réponse nécessaire, pour tour cela, ne peut pas être un repli illusoire mais au contraire le dessein d’un nouvel universalisme.

Tous responsables! (1), mercredi 1er avril 2020

La rhétorique de la pandémie actuelle installe comme notion centrale la responsabilité. Terme multi-facettes, la responsabilité nous confronte à des réalités diverses voire contradictoires.

N’est-il pas fait appel, actuellement et légitimement, en continu à la responsabilité ? Avec la conséquence immédiate de renvoyer à la notion de chaîne, de réseau, d’interdépendance. Ce n’est pas une mince affaire.

Ces derniers temps les réseaux avaient, plutôt, pour effet de permettre une forte déresponsabilisation. Qui plus est déculpabilisée.

En prenant un peu de recul, ne peut-on entrevoir que la mondialisation numérique et algorithmique correspond à une tentative d’effacer la responsabilité ? Le fonctionnement automatisé grâce à la machine et au calcul n’a-t-il pas pour effet de restreindre l’impact de la conscience sur les actes. C’est, par exemple, les questions que soulèvent les véhicules sans chauffeur. Quel est le bon référent quand l’algorithme doit choisir entre deux dégâts : écraser un piéton ou se projeter contre un mur.

La domination nouvelle des sciences neurocognitives sur la psychanalyse va dans le même sens. Là où la psychanalyse nous confrontait et nous poussait vers des limites constructives, les neurosciences nous invitent à les dépasser et à penser qu’on le peut toujours. Cela rencontre l’idéal d’une société numérique fondée sur l’horizontal, dans le rejet de l’autorité et des « élites ».

La crise sanitaire réactualise la perception de la responsabilité comme affaire civique.

Il est trop tôt, sans doute, pour en mesurer toutes les conséquences psychologiques, sociologiques et politiques.

Dans l’actualité, ces appels à la responsabilité en référent, à la fois à un sentiment potentiel de culpabilité ou de devoir mais, tout autant, à une sorte de fierté d’appartenir et d’agir au sein d’un collectif rassemblé, uni. La sensation neuve pour beaucoup de découvrir qu’on peut-être amené à faire son devoir.

La peur agit comme facteur immédiat de cohésion.

Même si traîne encore les rebellions des complotistes. Il est plus aisé de coopérer quand la relation avec une dette est celle envers notre vie que lorsque l’on se voit imposer un impératif extérieur, mal compris, mal sourcé, mal accepté.

La situation égratigne les individualismes. Mais, pour l’heure, le degrés d’adhésion est fort. On peut s’interroger sur la pérennité de celle-ci. Mais surtout, il faut se poser la question de sa traduction dans la vie de l’après crise. Dans la rhétorique de l’après guerre.

Comment allons-nous prendre nos responsabilités ? La jeunesse, en particulier, a anticipé par sa mobilisation autour de l’impératif climatique.

A suivre….

Tous responsables (2), jeudi 2 avril 2020
Pour un revenu de responsabilité climatique

Ainsi la responsabilité aura marqué la période de crise et impactera celle que tout le monde appelle « Après ».

Mais il est encore difficile de dire quel contenu la définira dans cet Après. Se conjuguera-t-elle à une peur post-traumatique qui aurait envahi la société ? Elle prendrait, alors, la forme d’une forte demande de protection et de recherche d’une autorité rassurante. Assumer sa responsabilité. Mais on peut, aussi, imaginer ou rêver que la crise ait joué comme une expérience, « à de vrai » comme disent les enfants, et qu’elle produise des effets structurants aussi bien au plan individuel que dans la vie collective. Prendre sa responsabilité.

Ces deux options correspondent au trait majeur qui caractérise notre société, la peur de l’avenir. Elles traduiront notre projection dans le futur après cette période de coronavirus. De manière caricaturale, on pourrait résumer les choses entre le choix d’une continuité soumise ou celui d’une transformation constructive.

Ce dilemme n’est pas sans lien avec une deuxième question forte, actuellement, qui est la question de l’identité. La crise du futur se traduit par une perte de confiance. C’est source de doutes, de réflexes de replis.

Cette pandémie a fait ressortir ces trait avec ses corolaires : les débats sur les frontières, sur la souveraineté, sur fond de peur du déclassement.

Toutes ces tendances surfent sur une société numérique qui a tendance à exacerber les individualismes et les rejets de l’autorité et des références. Ce qu’il est coutume de nommer le vertical. Par opposition à un horizontal qui représente un axe de droits nouveaux et de satisfactions exigées dont on assume la revendication la moins limitée possible. On confondait gaiement individuation (et sa nécessité d’un équilibre entre des devoirs et des souhaits) et individualisation qui efface les devoirs autant que faire se peut.

Autant dire qu’on en était plutôt à la déresponsabilisation qu’à l’inverse. Nous étions peu préparés à cette irruption d’un « accident planétaire ». De là à ce que les « diafoirus » des thèses complotistes y décèlent je ne sais quelle manipulation de grande ampleur…

Faire appel, dans ce contexte à la référence de guerre, ne sera pas sans conséquences pour « Après ».

Les rhétoriques d’après-guerres appellent souvent leur lot d’exigence du « sang » des désignés responsables.

Autant dire que la parole publique aura besoin d’expérience et de tempérance.

Terra Incognita veut se projeter dans du positif. Aussi, c’est sur la version constructive de la responsabilité que je m’arrête.

Un thème apparaît aussitôt. Le devoir climatique. Un véritable « impératif catégorique », de plus en plus largement reconnu et accepté.

Il pourrait fournir, à la société d’Après, une rallonge au chemin de la responsabilité qui s’est découvert, débarrassé de la végétation qui l’avait envahie, lors de cette épidémie.

N’insistons pas sur l’apport positif immédiat qu’une telle responsabilisation aurait face au dérèglement climatique.

Il est probable que cette nouvelle responsabilité, individuelle et au niveau de la société, permettrait de restaurer un axe vertical. Sa forme moderne étant qu’il serait choisi et non imposé. Et donc, sans opposition de l’horizontal dominant.

La responsabilité climatique serait une valeur pour laquelle l’individu serait prêt à sacrifier une partie de ses intérêts immédiats et égoïstes.

On retrouve, ainsi, le registre symbolique qui renvoie à une valeur morale ou éthique. Ce que les psychanalystes nomment l’idéal du moi. Cette instance qui régule les identifications et les conflits avec ses semblables et permet une bonne individuation. Cela permettrait, peut-être, d’échapper aux intolérances et aux rejets d’une identité bâtie sur la peur, le repli et les boucs émissaires.

Etre positif n’engendre pas forcément la naïveté. Les choses ne peuvent pas se produire mécaniquement.

Le politique, à cet endroit, peut trouver toute sa place. Dans la rhétorique et sa parole, aussi importantes que les actes pour de tels bouleversements de comportements.

Je propose de créer un Revenu de responsabilité climatique.

Il renverse les logiques habituelles de la réciprocité et de la responsabilité. La gauche devra rompre avec son refus habituel d’une telle réciprocité si elle veut inventer la social-démocratie de l’Après.

Ce serait un booster pour la fierté et l’estime de soi, dans cette participation individuelle à cette responsabilité collective qui serait aussi une nouvelle espérance dans le futur.

C’est une piste, aussi réaliste, si ce n’est plus, que celle du revenu de base ou du revenu universel. Les sources de financement paraissent plus larges.

Mais, pour aller plus loin, cette société de l’Après, devra aussi libérer l’imaginaire en libérant la créativité.

La crise a éclairé la capacité d’adaptation et d’agilité qui doivent trouver, à leur tour, et en symétrie avec la responsabilité, un champ nouveau pour réparer la société.

La société de créativité, vendredi 3 avril 2020
Pour la France et l’Europe renouer avec un leadership qui ressemble à nos imaginaires

La créativité est le fil de suture d’une société en plaie à vif.

Traditionnellement, et avec raison, c’est vers le sens et la culture que l’on se tourne dans les périodes où les sociétés doivent combattre dos au mur. Sans doute, sommes nous dans de telles circonstances. Chacun découvre, avec le coronavirus, la présence d’un ennemi invisible dont on peine à discerner les champs de bataille futurs auxquels il nous destine. Dans l’urgence et l’incompréhension, la santé mais, aussi, le sentiment de précarité financière ou matérielle s’impose dans un maelstrom anxiogène.

Pour rester dans la ligne éditoriale de Terra Incognita, c’est vers des zones plus optimistes qu’il faut se projeter.

L’adaptation et l’inventivité, dont fait preuve la société, autorisent ce saut dans l’inconnu. L’imagination au pouvoir, de 1968, a fait place à l’ingéniosité au pouvoir. Celle-ci touche aussi bien les petits actes de la vie courante que la hardiesse de transformation d’organisations que l’on pensait, pour être francs, engoncées dans des relations marquées par l’inertie et l’immobilisme.

L’hôpital prouve sa réactivité, l’éducation nationale tente de s’inventer une souplesse inédite, le télétravail, réputé complexe dans sa mise en place, s’impose, sans retour en arrière possible, les industriels mutent leur appareil de production, les échanges sociaux se montrent plus enclins à la solidarité…

La créativité apparaît pour ce qu’elle peut et doit être. Elle est le plus petit dénominateur commun sur lequel peuvent se fonder les espérances collectives.

C’est ce dont on a besoin pour s’autoriser à repenser un universalisme plutôt que de panser une mondialisation caractérisée par les excès de la globalisation libérale.

La promotion de la créativité dans une société est essentielle. Elle influe sur la qualité des relations que chaque citoyen entretient avec la réalité tout autant que sa propre aspiration à vivre et à exister. La créativité a un aspect universel. Elle caractérise la pulsion de vie. Elle est partout un joker individuel et collectif, par gros temps comme en réponse locale au mal-être et aux crises de confiance envers les représentations traditionnelles, en particulier politiques.

La créativité doit être un axe dur de la transformation pour concevoir la société d’Après.

La créativité touche toutes les générations, l’industrie comme l’art ou la recherche, l’artisanat comme l’agriculture, toutes les formes de territoires. Elle suggère fierté, nouveaux possibles et, donc, espérance, confiance en soi et en la société, dépassement des clivages sociaux. Elle permet de répondre au malaise profond exprimé par les « gilets jaunes » : se sentir vus et considérés.

La créativité est un ciment social. Elle peut être aussi un facteur de production discriminant qui permette de reconstruire une industrie mariant compétitivité et nouvelles aspirations.

Il faut être prudents et ne pas faire de la créativité une fuite dans un imaginaire individualiste, décalé de la réalité et tentant de se soustraire à toute autorité ou référence.

Là encore, en faisant montre de prudence, on peut affirmer que les technologies du numérique et des algorithmes offrent une opportunité décisive au rôle de la créativité. Il suffit, pour s’en convaincre, de constater le champ qu’ouvrent les applications pour smart phone ou d’écouter les experts du numérique quantique prédire que nous ne connaissons pas 10 % des nouveaux usages qui vont émerger dans les vingt ans.

C’est un projet politique, autour de la créativité, qu’il faut envisager.

Il doit permettre de nouer une reconquête de confiance individuelle et un rôle fédérateur d’un Etat bienveillant, la décentralisation et un pacte social des proximités avec une espérance universaliste.

Ces thématiques autour de la créativité sont, aussi, au cœur des réflexions dans l’entreprise ou dans les syndicats mais sans « chapeau » politique pour en donner la puissance et la cohérence.

Avouons que cette ambition nécessite aussi une profonde rupture de mode de réflexion et de fonctionnement pour les organisations politiques ou de représentation qui ont caractérisé les dernières périodes.

Mais c’est un pari qu’il faudrait faire dans l’instabilité ambiante.

Je propose d’initier, en symétrie du pacte de responsabilité climatique, un revenu contributif de créativité. Le symbolique et la responsabilité d’un côté, l’imaginaire et l’espérance dans une vision inspirée de l’avenir de l’autre.

Mais là où le premier est un soutien direct, le second est un facilitateur et un accompagnement à l’instar de ce qui a été souvent fait pour les start up.
Je tenterai de préciser les choses dans un prochain article.

Pour un revenu contributif de créativité, samedi 4 avril 2020

Dans la société d’Après, je propose de donner une place stratégique à la créativité. Il faut expliciter ce que je vise et pourquoi cette place remarquable.

La créativité est prise dans son acception la plus large. Elle démarre avec des apports simples de transformation, d’adaptation dans la vie quotidienne jusqu’à l’invention ou la création artistique. Dit autrement, elle recouvre une démarche d’inventivité qui dépasse la seule logique de l’usage non interrogé, de l’objet fini une bonne fois pour toutes. Elle est autant un état d’esprit qu’un processus de transformation.

Ainsi, cette acception large intègre des rapports sociaux dans lesquels le talent de chacun est pris en considération. Elle éclaire une société en mouvement, qui se transforme et s’invente.

La créativité participe d’une idéologie en phase avec ce que j’ai appelé la nécessaire « grande réparation ».

C’est la meilleure adaptation pour voyager en terres inconnues.

Bref, elle est le fond de scène pour dérouler le scénario d’une profonde mutation de la société et de ses outils d’action et d’organisation. Elle est la base d’un pacte de confiance.

Si on en vient aux outils, la créativité est la seconde jambe de ma proposition de revenu de responsabilité climatique. Ce dernier a deux objectifs. Le premier de mobiliser les responsabilités autour de l’enjeu incontournable du climat et sur des comportements positifs pour la société. Le second est de retrouver une part des recettes habituelles du keynésiannisme et d’injecter du pouvoir d’achat pour relancer la machine économique. Mais, ici, la démarche est originale. D’abord elle cible un enjeu précis pour la société et son économie. On pourrait, comme le font souvent les mouvements écologistes, justifier ces dépenses par la construction d’une filière industrielle verte. C’est bien, est-ce assez ?

« Après » demande plus que cela. Il faut rompre avec une conception sclérosante de filière et se doter de plus d’agilité.

Le climat doit être une syntaxe pour réécrire le modèle productif.

Il s’agit de reconsidérer à partir de la valeur climat de multiples usages et services : l’agriculture et l’alimentation, la mobilité, la consommation énergétique et l’habitat…

Cette ambition suppose de l’inventivité, de la hardiesse, un état d’esprit de remise en cause.

C’est la réponse d’exigence d’une société envers elle-même après la leçon d’humilité de la crise du Covid-19.

Il faut trouver les moyens d’accompagner cet appel à à la créativité.

Un revenu contributif de créativité permettra de flécher l’injection financière vers des processus de transformation de l’appareil productif avec l’impératif climatique comme filtre.

Le terme de revenu est, sans doute, mal adapté. Il s’agit, plutôt, d’un bouquet de dispositifs qui vise à promouvoir, aider et faire aboutir des projets créatifs.

On pourrait, ainsi, retrouver les vielles recettes de Keynes : multiplicateur et accélérateur. Mais la dynamique quantitative deviendrait aussi qualitative.

De toute manière, la société numérique et la robotique nécessitent de reconsidérer l’approche du travail et du revenu. Déjà, des auteurs considèrent que chacun aura plusieurs activités et que le revenu pourra ressembler à celui des intermittents du spectacle.

Le projet décoiffe, il faut l’avouer. On sent, immédiatement, qu’il ne peut se mettre en action, que dans la proximité et les territoires mais avec la coordination d’un nouvel Etat providence et des services publics forts et repensés autour de cette grande mission. Ces derniers après le traumatisme de la pandémie devront être sur l’essentiel de la vie, la santé et l’éducation, mais, aussi, les nouveaux hussards noirs de l’hybridation contrôlée de l’usage des technologies algorithmiques avec la priorité incontestée de la préservation des enjeux et des désirs du vivant.

L’ensemble de ces dispositifs pourront, dès lors, contribuer à la « dissuasion créative de souveraineté » abordée dans un article précédent.

« La créativité est contagieuse, faîtes la tourner » (Albert Einstein).

Pierre Larrouy
Economiste et essayiste

  1. La compressibilité des systèmes économiques, Oskar Morgenstern, Princeton 25 octobre 1965