18 %…

« Le système politique issu de la Vème République est en ruine » : que cette alerte émise par un parlementaire1, dont l’expérience et la compétence contrastent avec la vacuité de celles de tant d’autres « responsables » politiques actuels, n’ait pas plus retenu l’attention dans le brouhaha médiatique, devrait nous interpeler. Ce constat lucide que partagent, le plus souvent en privé, bien d’autres connaisseurs ou observateurs de la vie publique française tranche pourtant avec la médiocrité des points de vue largement repris par ailleurs. Par Hugues Clepkens.

Pour ne s’en tenir qu’à la manifestation la plus visible de notre vie démocratique, la progression ininterrompue de l’abstention ainsi que des votes blancs et nuls aurait dû provoquer, depuis longtemps déjà, le sursaut nécessité par une telle dégradation de la vie sociale et politique. Du funeste referendum constitutionnel de 2000 (dont les résultats ont disparu du site du ministère de l’Intérieur !) au score du futur élu, au premier tour de l’élection présidentielle de 2017, 18 % des électeurs inscrits semblent être devenus le seuil à franchir pour prétendre détenir la légitimité propre à imposer sa volonté à toute la population… sans revenir sur les scores encore plus faibles obtenus, au premier tour des dernières élections municipales, par maintes listes finalement « vainqueurs ».

Qui se soucie aujourd’hui, du fait qu’au second tour de la dernière présidentielle, 34,03 % (abstentions, blancs et nuls) des inscrits avaient choisis de se tenir à l’écart d’un duel dont le résultat ne leur convenait pas, a priori ?

Face à une telle décrépitude, de multiples initiatives ont été prises ces derniers mois qui ont toutes en commun qu’elles s’attachent à ne pas proposer de réformes institutionnelles, pourtant seules propres à créer le profond renouvellement démocratique indispensable. Une sorte d’apathie semble frapper les auteurs de ces propositions qui portent surtout sur le contenu (notamment la politique en faveur de la protection de la nature) mais pas sur le contenant. Comme s’il était possible de dévier la trajectoire de la société sans se préoccuper du véhicule qu’elle empreinte !

De Mozart à la musique « contemporaine », ce sont toujours des règles qui fournissent le cadre dans lequel les compositeurs déploient leur talent ; les peintres usent de toutes les combinaisons ouvertes par leur imagination pour faire du rouge, du jaune et du bleu, la matière de leurs œuvres ; même dans les plus futiles de nos activités – les jeux et les sports – des règles partagées permettent aux participants de déployer toute leur habileté. Comment pourrait-on croire qu’il en aille différemment pour la plus essentielle des activités humaines, la politique ?

Depuis les années ‘80, sociologues, économistes et « managers » se sont employés à expliquer que « tout se négocie » et que l’existence de règles pénaliserait l’action commune plus qu’elle ne la faciliterait. Ils sont même parvenus à influencer durablement les orientations politiques des dirigeants des démocraties occidentales et à présenter le « droit souple» comme la panacée. Ce faisant, ils ont aussi occulté le fait que ce qui caractérise le monde ainsi conçu, c’est que seuls les plus forts y triomphent, les autres, au mieux, y survivent… alors que ce sont les règles et leur respect partagé qui garantissent les droits des plus faibles, donc des plus nombreux ; et c’est bien là le paradoxe des auteurs timorés des propositions récentes : ils imaginent défendre la multitude des hommes sans s’en prendre au cadre institutionnel dans lequel ils évoluent. Faut-il donc encore et toujours rappeler que la liberté individuelle ne peut prospérer que dans un cadre institutionnel fort et stable ?

À l’inverse, les lobbies les plus influents sont parvenus à imposer leur vision du monde, à leur profit.

Il en a été ainsi, successivement, du lobby du nucléaire, puis de celui de la finance, ensuite de l’écologie la plus intégriste, et maintenant de celui du sanitaire ; le tout soutenu par un système médiatique de mieux en mieux contrôlé, car propriété de peu d’individus.

Ceux qui prétendent détenir le pouvoir politique échouent à imposer autre chose que leurs réactions désordonnées et dérisoires, à défaut de proposer une vision personnelle, originale et forte.

Au plan mondial, hormis le crime organisé, le terrorisme et la communication, la finance règne en maîtresse et alimente sans cesse – même pendant l’épidémie actuelle – les comptes ouverts dans les paradis fiscaux où l’on a estimé que s’y trouvaient plus de 30 000 milliards de dollars ; et que quelques sociétés californiennes décident du droit à s’exprimer commence tout juste à inquiéter. Au plan européen, par delà les aimables discours non suivis d’actes concrets, on a laissé passer l’occasion de réformer en profondeur le système, à la faveur de la période de quatre ans qui s’est écoulée pendant la préparation du sinistre « Brexit ». C’était pourtant le moment de tenter réellement de mettre en œuvre la vision d’une Europe, organisée selon un nouveau schéma plus démocratique, et que ceux qui entendent jeter le bébé avec l’eau du bain, veuillent bien prendre la responsabilité de garantir que, d’ici quelques dizaines d’années, nos pays n’ont rien à craindre de personne et qu’ils n’ont pas à assurer leur défense commune face à des entités bien plus puissantes… Enfin, dans notre pauvre pays, la confusion institutionnelle s’est diffusée et personne n’est plus capable de comprendre comment – et pourquoi ! – fonctionnent l’État et les collectivités ainsi que leurs avatars de plus en plus nombreux.

Face à tout cela, qu’entend-on nous proposer, sinon la troisième version d’un duo dérisoire joué devant un parterre de plus en plus vide, sans qu’aucun virus n’y soit pour quelque chose ?

Hugues Clepkens

 

  1. Philippe Bas, Le Monde, 15 janvier 2021