1870-2020 : Cent cinquante ans de la proclamation de la République – Suite

A l’occasion des 150 ans de la proclamation de la République, l’Observatoire de la vie politique et parlementaire et le Comité Carnot, avec la participation de l’Observatoire des institutions, administrations et collectivités, ont rédigé un « cahier républicain ». La Revue Politique et Parlementaire a décidé d’en publier les contributions. Aujourd’hui « Génération Gambetta ou génération de républicains ? » par Paul Marcus.

Est-il raisonnable de parler d’une « génération Gambetta », née des événements de septembre 1870 et de la République naissante au lendemain de la chute du second Empire ? Les divisions des républicains entre radicaux et modérés n’en constituent pas moins un rassemblement d’hommes de conviction pour qui Gambetta est le porteur du flambeau. Mais l’Histoire montre que pour un même combat juste et qui nécessite de la solidarité, il n’y a jamais place pour deux au même moment. L’Histoire singulière du parti radical en a fait continuellement l’expérience !

Gambetta est d’abord un opposant ferme au régime politique né du coup d’État du 2 décembre 1851 ; à la répression, la déportation, la censure, l’arbitraire, les serments divers et les candidatures officielles, se manifestent de nouveaux « radicaux » (Clément Laurier, Jules Ferry) aux côtés de républicains historiques de 1848 comme Ledru-Rollin, Jules Simon, Hippolyte Carnot ou Charles Delescluze . Un premier procès politique, celui de Buette en 1862, permet à Gambetta, jeune avocat de « prendre la lumière ».

L’esprit de « 48 » souffle de nouveau et une presse néo-républicaine regroupe des opposants déterminés : parmi eux Allain-Targé, Henri Brisson, Challemel-Lacour, Frédéric Morin et naturellement Gambetta. Le 13 novembre 1868, à un peu plus de six mois des élections au Corps législatif (mai 1869), Gambetta défend Charles Delescluze dans le procès Baudin : une tribune idéale pour faire le procès du régime… Le premier cercle – celui de la « Revue politique et littéraire» – pousse l’avocat de Delescluze vers la campagne électorale à Belleville où le comité local « républicain » a déjà composé un programme ; Gambetta le cautionne et en fait un vrai programme de gouvernement ; le voici élu membre du Corps législatif où sa jeunesse triomphe de l’un des plus illustres républicains, Hippolyte Carnot. Il soutient son ami Jules Ferry qui est aussi élu, et dispose, avec le programme de Belleville, d’un véritable outil de propagande et de conquête républicaine.

La progression nette des républicains en cette fin d’année 1869 après l’élection, en octobre à Paris, d’Arago, Glais-Bizoin, Crémieux renforce l’opposition à l’Empire. Gambetta a 31 ans, et les jeunes républicains amis de Gambetta ou déjà élus sont nés dans les années 1830. Le second cercle procède ainsi du renouvellement générationnel, à la veille d’un plébiscite impérial qui , par son résultat, ébranle, néanmoins, la foi républicaine. Les circonstances – ou la « force des choses » dit-il – vont changer fondamentalement l’infortune passagère.

Le patriotisme résolu face à l’invasion étrangère, la proclamation de la République, le spectaculaire départ en ballon durant le siège de Paris, la résistance à un traité de paix humiliant vont placer Gambetta au centre d’un dispositif politique inédit et auquel il n’est pas préparé où tous les coups sont permis.

L’intransigeance de certains encore plus radicaux que lui, le communisme rampant, le souhait vif de retrouver la voie du redressement chez d’autres républicains de la « première heure », n’ébranlent pas, au demeurant, le double choix fait par lui, ses amis et même une partie des libéraux en passe de devenir des « républicains de raison » : renverser l’Empire, ne pas revenir à l’alternance monarchique. Plus facile à dire qu’à faire ! Les cinq premières années de cette troisième République en gestation ne démentiront pas la fragilité de l’entreprise.

Les électeurs sont appelés quatre fois aux urnes entre le 4 septembre 1870 et la mort de Gambetta en 1882 ; Gambetta ne devient chef du Gouvernement qu’en 1881, même s’il fut auparavant président de l’Assemblée nationale : c’est dire le saut d’obstacles auquel les « gambettistes » sont contraints face aux conservateurs et aux dynastiques d’une part, aux modérés de la République d’autres part sans omettre à l’extrême gauche la pression des radicaux intransigeants. Ces « gambettistes » vont être les fondateurs du radicalisme et du parti radical, non sans mal les pères fondateurs de la politique républicaine de gouvernement, surtout le socle indestructible de l’admission de la République dans l’opinion, et par conséquence chez leurs représentants.

Il devient donc utile de regarder les groupes de ces représentants au Parlement et singulièrement à l’Assemblée nationale pour mesurer la complexité des sensibilités républicaines dès les élections de février 1871 et comprendre les mutations, les transferts, les positionnements des républicains que Gambetta a provoqués, induits depuis cet historique 4 septembre ; de distinguer ceux qui poursuivront leur carrière « républicaine » au sein des ministères, etc… Clemenceau devenant presque le doyen des « gambettistes », engagé volontaire en quelque sorte et promu dès le 4 septembre et finissant sa participation à l’action publique en janvier 1920.

 

Paul Marcus
Docteur en Histoire
Auteur de l’ouvrage « Victor Hugo. La voix des libertés » dans la collection Tribun – Assemblée nationale et Documentation française 2010 ;

Auteur dans l’ouvrage collectif « Les Grandes Figures du radicalisme – Privat, 2001 ; « Jaurès et Clemenceau » – Privat 2014