21 janvier 1793, réflexion sur la violence en politique…

Eric Cerf-Mayer revient sur la violence qui s’est installée dans notre société faisant un parallèle avec 1793.

A 10 h 22 le 21 janvier 1793, place de la Révolution, notre actuelle place de la Concorde au cœur de Paris, Louis XVI était exécuté aux termes d’un procès entamé bien avant son avènement contre les institutions de la monarchie d’Ancien Régime. Le souverain, qui méritait sans doute le moins de périr de mort aussi brutale dans la longue lignée des Rois de France, était monté fort jeune sur le trône et avait débuté son règne en soulevant les plus grandes espérances de réforme et de justice dans un Royaume de France où le peuple allait de moins en moins supporter l’inégalité des conditions, l’arbitraire des privilèges et l’oppression fiscale et où la classe entrepreneuriale revendiquerait de plus en plus le partage et le contrôle du pouvoir, tout cela dans le plus formidable débat d’idées qu’ait pu connaître l’Europe sous le beau vocable de Siècle des lumières… Louis XVI adulé à ses débuts, dont se moquaient ses courtisans en le méprisant pour son amour du peuple, dans une comparaison avec ses deux frères, le Comte de Provence préférant les belles lettres et le Comte d’Artois les plaisirs de la douceur de vivre sous l’Ancien Régime au sommet de la société, finirait son règne par une montée au calvaire sans nul doute insupportable pour un être au caractère religieux forgé par les écrits de Fénelon, pétri de bonnes intentions à l’égard de ses sujets dont il refusa jusqu’au bout de son combat de faire couler le sang pour la restauration de son autorité. Victime expiatoire des erreurs collectives de la fin de l’Ancien Régime, de la solitude des monarques mal conseillés ou mal entourés, par son exécution, symbole de la rupture avec le vieux monde et de point de non- retour pour basculer dans la France nouvelle née de la Révolution, il hante singulièrement encore notre inconscient collectif plus de deux siècles après sa mort tragique, dans les manifestations qui continuent de ponctuer la crise sociale née du projet de réforme des retraites.

On a pu voir dans les cortèges brandir des pancartes portant l’image de son portrait par Duplessis – une œuvre picturale aboutie où le regard myope du Roi reflète un mélange de douce bienveillance et de mélancolie caractéristiques de ce souverain dont les vertus domestiques étaient remarquables dans le contexte de son époque – dans une comparaison étrange du dernier Roi d’Ancien Régime avec l’Exécutif actuel, qui pourrait illustrer combien l’histoire est la parente pauvre de notre système éducatif tant le parallèle est peu approprié et prêter à sourire si on faisait abstraction du climat de violence et de radicalisation qui se renforce au fil des jours dans le pays depuis bientôt, deux mois…

Dans le contexte atypique d’une grève qui mute dans d’autres formes de contestation et la situation délétère dans lesquels la France se retrouve aujourd’hui, les responsables politiques et l’opinion publique auraient tort d’estimer que les incidents sporadiques récents survenus au fur et à mesure où le débat majeur de l’heure se crispe sont anodins, voire anecdotiques, ou que l’évocation du Roi exécuté le 21 janvier 1793 est vide de sens dans l’esprit des manifestants.

Toute forme de violence doit être évitée, combattue et fortement condamnée, et ce de quel côté qu’elle vienne, si on veut sauvegarder la démocratie.

Cette violence, hélas communément répandue sous toutes les latitudes, elle a fini par s’installer durablement dans notre société française sans qu’on n’y prête suffisamment attention et elle reflète aujourd’hui toutes les fractures actuelles et les formes les plus insolites – profanation de lieux de cultes, de cimetières, incendies de véhicules, dégradation de biens matériels, incivilités de tous ordres, etc. –.  Signe de défaillance de nos institutions ou de démission et d’impuissance de ceux qui sont en responsabilité pour reprendre une expression à la mode sur les plateaux de télévision, expression de la colère ou du désespoir de ceux qui sont las de ne pas être écoutés, elle est le dangereux symptôme d’une maladie qui finira par nous emporter si le pays continue sur le chemin de traverse dans lequel il s’est engagé depuis trop longtemps désormais… L’infortuné Louis XVI est monté sur l’échafaud par une journée glaciale mais ensoleillée de janvier en priant pour que son sang ne retombe pas sur la tête des Français, et son fantôme nourrit encore notre inconscient collectif, sans pour autant que l’on ait tiré toutes les leçons de l’histoire de l’émergence de la France moderne. Etrange écho du monde ancien à l’heure du numérique, des réseaux sociaux et du flot incessant et dévorant d’une information sans bornes ni repères, dans un monde qui aspire à une gouvernance moins verticale et plus équitable et une société qui entend avoir son mot à dire pour façonner les réformes engageant son avenir.

Eric Cerf-Mayer