Lors de ses vœux à la presse, le président du RN est apparu mal à l’aise dans son costume de favori à la présidentielle. Il a même prétendu, contre toute évidence, que Marine Le Pen bénéficiait encore de son statut de candidate incontestée du parti qu’elle a fondé.
Le déni était réfléchi. Il a été posé dès le discours préliminaire du président du RN lors de ses vœux à la presse. Anticipant les questions, Jordan Bardella a jugé « profondément inquiétant pour la démocratie que la justice prive les Français d’une candidate à la présidentielle déjà qualifiée à deux reprises pour le second tour, et aujourd’hui donnée comme favorite incontestée du scrutin. » Or, Marine Le Pen n’est plus « la favorite incontestée » depuis plusieurs mois. Depuis l’automne 2025, depuis sa condamnation en première instance dans l’affaire des assistants parlementaires, elle est devancée par Jordan Bardella dans les intentions de vote.
Tout récemment, l’enquête menée par Vérian pour le Monde et l’Hémicycle conforte cette avance. Si Marine Le Pen continue de bénéficier d’un socle personnel solide auprès des sympathisants, son potentiel électoral s’effrite. La femme politique est toujours jugée « honnête, sympathique et chaleureuse », mais elle perd 12 points quand il est question d’évaluer sa capacité à prendre de bonnes décisions (à 55 %), et elle recule de 11 points (à 39 %) sur sa capacité à rassembler au-delà de son camp. La perte de vitesse de la championne lepéniste est incontestable aux yeux des sympathisants RN : 70 % d’entre eux sont convaincus que Jordan Bardella est en meilleure position pour l’emporter. Une majorité claire, 56 % contre 29 %, estime que le cadet ferait un meilleur président de la République que son ainée.
L’affirmation de Jordan Bardella est donc une contre-vérité flagrante. Mais elle tient évidemment à son souci de ne pas priver sa patronne de sa posture de victime à l’ouverture de son procès. Poussé dans ses retranchements par des journalistes qui évoquent son inexpérience, il apparait mal à l’aise, temporisant en demandant qu’on lui cite le nom de ses accusateurs plutôt que de s’appuyer sur l’opinion des sympathisants RN. A la question de savoir s’il a l’étoffe d’un chef de l’État, Jordan Bardella marque un blanc, et préfère esquiver en renvoyant au futur jugement des Français.
Marine Le Pen a elle-même assuré qu’elle renoncerait à briguer l’Élysée en cas de condamnation, et cela, même si elle faisait appel devant la Cour de Cassation. Jordan Bardella serait donc le seul à ne pas l’avoir entendue. Agit-il par fidélité à celle qui l’a projeté tout en haut de la scène politique, ou parce qu’il se sent trop jeune pour s’y installer seul ? Interrogé sur les deux lignes qui pourraient le différencier de Marine Le Pen, plus sociale, et lui-même plus libéral, il se trouble là encore : « l’une est une femme, l’autre est un homme, l’une est née en 1968, l’autre en 1995 », une précision pour le moins inhabituelle voire inélégante, mais qui révèle une certaine préoccupation pour l’âge du futur capitaine.
Cette posture hésitante résulte à la fois de sa fidélité à sa patronne et de ses interrogations quant à son manque d’expérience. Mais elle est aussi le fruit d’un calcul politique : quelle que soit sa popularité au sein de l’électorat du RN, Jordan Bardella sait que pour être réussi, le passage du plan A au plan B dépend de la volonté de Marine Le Pen.
Marie-Eve Malouines
Editorialiste










