Peu après l’enlèvement de Nicolás Maduro, l’opposante vénézuélienne María Corina Machado remettait son prix Nobel de la paix à Donald Trump. On se souvient encore, à ce titre, de la rancœur de celui qui ne l’avait pas reçu en ayant pourtant, selon lui, « mis fin à huit guerres » depuis son investiture.
Mais quelles sont au juste ces guerres résolues, pourrait-on s’interroger, alors que le président américain déclarait encore, dans un message adressé au Premier ministre norvégien Jonas Gahr Støre, qu’il ne se sentait « plus obligé de penser uniquement à la paix » ? Aucun des conflits auquel il est ici fait référence n’a connu de règlement clair dans le cadre de cette stratégie trumpienne de pacification. Pour preuve, le plan de paix proposé par la Maison Blanche en octobre 2025 pour mettre un terme à la guerre de Gaza n’a conduit ni à un cessez-le-feu durable, ni au désarmement du Hamas et encore moins à la fin des hostilités. On pourrait citer d’autres crises que les États-Unis n’ont pas désamorcées.
Aussi la confrontation entre l’État hébreu et la République islamique d’Iran au mois de juillet 2025 n’a-t-elle été arrêtée que par des frappes spectaculaires sans aucun accord pérenne. Un mois plus tard était signé un accord commercial entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie sans la moindre normalisation politique sur la question du Haut-Karabakh. On pourrait en dire de même du conflit entre l’Inde et le Pakistan, où la fin des combats pour le Cachemire doit peu à la médiation américaine, ou encore des affrontements entre la Thaïlande et le Cambodge qui n’ont jamais connu d’épilogue manifeste. Enfin, les violences en République du Congo restent d’actualité malgré l’immixtion récente de Washington.
Donald Trump possède-t-il seulement une stratégie de paix comme il s’en revendique depuis de longs mois, avec des résultats pour le moins contrastés ? Il est certainement plus juste d’évoquer une « approche » plutôt qu’une « doctrine » à proprement parler. Celle-ci se veut triplement pragmatique, transactionnelle et personnalisée, et éloignée des institutions multilatérales et des normes libérales que Donald Trump méprise sans s’en cacher. Sa lecture de la paix est en effet essentiellement marquée par des accords bilatéraux, par l’usage de leviers économiques et par une mise en scène qui frôle le one-man-show.
Pourquoi et comment l’administration américaine privilégie-t-elle certains outils de paix et pas d’autres ? L’approche poursuivie vise-t-elle la stabilité, l’obtention de gains politiques ou des avantages économiques plus immédiats ? Dans ce contexte, quel rôle les alliés jouent-ils encore ? Pour aborder ces questions, il faut désormais se tourner vers une hypothèse, celle d’une marchandisation de la paix, c’est-à-dire le processus par lequel la paix, comme objectif politique, social et moral, mue en un bien de nature économique, sinon en un produit, un service commercialisable, fourni par des acteurs publics, privés ou hybrides comme l’illustre le très controversé « Conseil de la paix » à Gaza.
La paix devient donc un produit doté d’une valeur marchande, vendue ou achetée selon certains dispositifs, façonnée par des logiques managériales et concurrentielles, autant de dérives parfaitement documentées dans le champ des études critiques de la paix qui décrivent les étapes de cette paix marchandisée. Un « marché de la paix » est ainsi tout d’abord créé autour d’une « industrie » à laquelle participent bailleurs de fonds et sous-traitants, mais aussi des cohortes de consultants proposant leur « expertise » à des prix élevés au plus offrant, des ONG spécialisées ou des entreprises de sécurité dont le rôle va croissant dans les zones post-conflit. Puis vient la phase de « standardisation » de la paix à travers le développement d’indicateurs, de manuels, d’audits, d’instruments de gestion, sinon de « kits » qui transforment la paix en une performance mesurable.
Dans cet ordre d’idées, la paix connaît une « financiarisation » en devenant un atout attirant investisseurs et capitaux. Optimistes, certains louent une professionnalisation de la paix permettant un meilleur usage des ressources privées ainsi qu’une plus grande efficacité. Plus critiques, les autres soulignent au contraire une dépolitisation fatale de la paix ramenée à une vulgaire technique, tandis que s’accroissent les inégalités et la dépendance des acteurs locaux qui ne sont plus que des clients. Depuis son investiture, Trump a davantage produit des « preuves » performatives de paix qu’une paix réelle et observable sur le terrain. Alors qu’il vantait également une « paix par le tourisme » et l’investissement étranger au Moyen-Orient, Gaza demeure un champ de violence et de ruines.
Dès lors, les grandes orientations trumpiennes en matière de paix méritent que l’on s’y attarde très sérieusement. La première, fondée sur la transaction et donnant la priorité aux gains matériels par la signature de contrats, se traduit par des accords fragiles ainsi qu’une érosion des institutions multilatérales formellement chargées de promouvoir la paix. La deuxième, articulée autour d’une personnalisation de la décision, fait de la paix une marque focalisée sur la figure du président américain qui monnaye sa capacité de négociateur en vue de s’assurer reconnaissance et prestige.
Une troisième orientation est l’externalisation, soit le recours à des acteurs régionaux et consortiums privés pour porter ces accords, mais toujours sans résultats évidents. La quatrième, celle du réalisme sélectif, consiste à rechercher la paix avant tout contre certains rivaux (Chine et Russie en tête), tandis qu’ailleurs la guerre est tolérée, voire même encouragée. La cinquième orientation, enfin, introduit une norme duale entre incitation et coercition, combinant offres attrayantes et intimidations afin de s’assurer de compromis avantageux.
Or, rappelons-le, les logiques de marché ne pourront jamais remplacer la substance de la paix, infiniment politique et impliquant une transformation des sociétés, et non une compétition ou une performance. En d’autres termes, ce grand « marché de la paix » désiré par Donald Trump risque de se cantonner à une simple « paix de papier », sur fond de faiblesse institutionnelle, de marginalisation d’un grand nombre, d’une relance des conflits et, plus largement, d’une perte de confiance généralisée.
Myriam Benraad
Professeure à l’Université d’Exeter










