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dans L'édito de Myriam Benraad

Turbulences en Méditerranée orientale

Myriam BenraadParMyriam Benraad
9 mars 2026
Groenland et « hyper-symbolisation » des marges

La Méditerranée orientale représente un modèle de turbulences actuellement aggravées par la guerre israélo-américaine décrétée contre l’Iran. Cette région, où coexistent acteurs étatiques et non étatiques, est un espace instable où l’interdépendance des enjeux rend l’avenir difficilement prévisible.


Par « turbulences », il faut entendre dans le champ des relations internationales l’état d’un système ou d’un sous-système marqué par l’instabilité, une pluralité d’acteurs en conflit, l’imprévisibilité des dynamiques géopolitiques à l’œuvre et une fragmentation des structures d’autorité traditionnelles (États, institutions multilatérales) ne parvenant plus à absorber ou à canaliser les troubles qui surviennent. Ce concept fut développé à l’origine par le politiste américain James N. Rosenau dans son ouvrage de référence Turbulence in World Politics (1990) pour tenter de comprendre un monde dont les cadres classiques ne suffisaient plus à éclairer l’ampleur des transformations globales. Dans un système turbulent, les changements sont en effet véloces, non linéaires et multidirectionnels, bien loin d’une vision statique et strictement étatique des rapports de force.

 

La Méditerranée orientale n’est-elle pas, à cet égard, un cas paradigmatique de turbulences régionales et internationales ? La région en concentre tous les traits, nettement exacerbés depuis le début de l’offensive israélo-américaine contre la République islamique iranienne. Avant cet épisode, aux conséquences déjà spectaculaires, s’y côtoyaient de longue date une multiplicité d’acteurs étatiques et non étatiques, et s’y déployaient des relations complexes entre crises locales et logiques mondiales s’entrecroisant et s’entrechoquant. En plusieurs endroits, la gouvernance s’y était effondrée ou avait été considérablement affaiblie dans le contexte de conflits répétés, interconnectés et souvent simultanés.

 

Depuis des décennies, les configurations autrefois dominantes ont ainsi disparu, converties en une succession ininterrompue de glissements imprévisibles qui dessinent un paysage incertain. La Méditerranée orientale n’est plus structurée par un simple jeu d’États mais par une profusion d’acteurs en compétition et par le polycentrisme de ses crises difficiles à hiérarchiser. Les États régionaux (Turquie, Israël, Grèce, Égypte, Chypre) font face à une constellation de mouvances non étatiques – du Hamas et Hezbollah aux groupes armés en Libye, des influentes entreprises énergétiques aux diasporas et individus devenus hautement mobiles. S’y ajoutent la présence de puissances extérieures comme les États-Unis, la Russie ou encore la France, et les organisations régionales que sont l’OTAN et l’UE.

 

Dans cet environnement, les bouleversements s’anticipent mal du fait d’une interdépendance des dossiers – sécuritaires, financiers, sanitaires – et de leur propagation accélérée, sur fond de frontières poreuses. La déstabilisation du régime iranien sous le feu croisé israélo-américain s’y fait ressentir par diverses secousses. La France ordonnait ainsi le déploiement du porte-avions Charles-de-Gaulle vers la Méditerranée dès le 3 mars 2026, dans une optique de dissuasion, de protection des routes maritimes et en appui à l’île de Chypre, visée par plusieurs attaques.

 

Avant cette séquence, deux autres conflits avaient pu illustrer la logique turbulente qui préside en Méditerranée orientale. La Syrie, en premier lieu, théâtre majeur de désordre régional avant comme après la chute de Bachar al-Assad, avait mis en évidence le poids de la rivalité israélo-turque, sans aucun règlement réel des hostilités à ce jour. La guerre en Libye avait par ailleurs remodelé les équilibres régionaux, en montrant comment un conflit localisé peut générer des réverbérations transrégionales notables. Les tensions concernant le contrôle et l’exploitation des ressources gazières, en particulier dans les zones économiques exclusives de ces pays et autour de délimitations maritimes contestées, ont aussi provoqué une militarisation accrue.

 

Depuis la fin de la guerre froide, les formes de pouvoir qui avaient longtemps organisé la région ont régressé pour laisser place à une géographie volatile et morcelée. Ces fissures signifient une relative inertie de l’Europe face aux dissensions gréco-turques, par exemple, mais également une rivalité ouverte entre Washington et Moscou, et l’absence d’un réel cadre de sécurité commune. En conséquence, les alignements sont mouvants. On pourra rappeler quelques développements significatifs ayant précédé la guerre entre les États-Unis/Israël et l’Iran, parmi lesquels l’entente stratégique qui avait été conclue entre Israël, Chypre et la Grèce en vue de contrebalancer les ambitions de la Turquie sur trois théâtres – Libye, Syrie et mer Égée.

 

Dans ce système turbulent, les coalitions se font et se défont au rythme des recompositions et d’autres contingences. La non-linéarité du système régional signifie qu’un simple événement – un forage, un incident naval ou encore une déclaration politique – peut avoir des conséquences disproportionnées. Les crises internes, qu’elles soient de nature économique ou politique, se régionalisent à grande vitesse et les enjeux qui en découlent reconfigurent en profondeur la politique des États. Autrement dit, cette Méditerranée orientale turbulente est véritablement un « laboratoire » illustrant la transition, depuis les années 1990, d’un ordre unipolaire vers un ordre fracturé et conflictuel où aucune puissance, régionale comme internationale, ne réussit à s’imposer.

 

Il faut s’attendre à ce que les répercussions au long cours de la guerre aujourd’hui menée contre l’Iran renforcent ce système post-bipolaire et post-hégémonique dépourvu d’ordre stabilisateur et dont l’évolution affectera non seulement l’Europe mais aussi le Moyen-Orient lui-même ainsi que l’Afrique et l’Asie. Les turbulences méditerranéennes recouvrent en effet deux questions de fond : l’érosion des États-nations et l’épineuse mise en œuvre de réformes institutionnelles qui pourraient stabiliser un système régional en pleine mutation.

 

Myriam Benraad
Professeure honoraire à l’Université d’Exeter

Myriam Benraad

Politiste de formation, Myriam Benraad est titulaire d’un doctorat de l’Institut d’études politiques de Paris (Sciences Po, 2011) et s’est spécialisée dans les relations et la négociation internationales, les études sur la paix et les conflits, ainsi que la géopolitique mondiale et l’économie politique internationale, avec un accent particulier sur les transitions et émotions politiques au Moyen-Orient et dans le monde arabe en général. Elle a été associée à divers centres de recherche et a régulièrement exercé en tant que consultante et experte/conseillère technique pour l’Union européenne et plusieurs organisations internationales et agences de développement (notamment la Banque européenne d’investissement et la Banque mondiale). Outre ses nombreuses années d’expérience dans l’enseignement supérieur, Myriam Benraad est une chercheuse chevronnée ainsi que la fondatrice du Réseau interdisciplinaire d’études sur la vengeance (TNRS) et de l’Institut Delphes. Parmi ses dernières publications : Mécanique des conflits : cycles de violence et résolution et L’Irak par-delà̀ toutes les guerres. Idées reçues sur un État en transition.

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