Dubaï, perçue comme un modèle dans le Golfe, voit son image grandement altérée par les attaques iraniennes qui ont découvert un succès fragile reposant sur une image de stabilité et une « puissance douce ». Est-ce pour autant la fin d’un mirage fondé sur cette esthétique du spectacle et de l’abondance ?
Au 1er mars 2026, d’après les chiffres du registre des Français établis hors de France, bientôt suivis par ceux d’un recensement rendu public par le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, plus de 33 400 ressortissants français étaient installés aux Émirats arabes unis. Mais depuis le déclenchement de la dernière guerre israélo-américano-iranienne au Moyen-Orient, la priorité absolue est leur rapatriement. Comme d’autres endroits du Golfe, Dubaï a en effet été frappée par une série d’attaques de drones, d’explosions et d’incendies, dont plusieurs qui ont touché son immense aéroport international, ses gratte-ciels, ses hôtels de luxe, de même que ses célèbres îles artificielles, prises de panique. Sur les réseaux sociaux, d’impressionnantes images de la ville en flammes ont été largement diffusées. Ce qui pouvait naguère apparaître comme une oasis de prospérité et de stabilité au Moyen-Orient concentre ainsi actuellement les représailles de la République islamique d’Iran. Doit-on en déduire la fin d’un mirage global ?
Jusqu’à ce retournement inattendu et brutal, Dubaï occupait en effet une position singulière et privilégiée, celle d’un micro-État hypermondialisé et hyperconnecté devenu un hub par excellence des flux économiques, financiers et aériens dans cette région. Parvenue à s’imposer en trois décennies comme un espace entièrement structuré par le « tout-global », Dubaï suscitait l’admiration de l’ensemble de ses voisins arabes et bien au-delà. Le commerce y était heureux et florissant, autour de ses ports et de ses zones franches. Grâce à ses infrastructures ultramodernes, un tourisme international s’y était développé. Ses réseaux de transport lui avaient permis de servir de plateforme logistique clé entre l’Europe, l’Afrique et l’Asie. Ses services et sa finance, enfin, destinés à réduire sa dépendance aux hydrocarbures, jouissaient d’une réputation solide.
Mais voilà que ce poids géopolitique disproportionné pour ce minuscule émirat était soudain bouleversé par les attaques iraniennes en riposte aux frappes israélo-américaines sur Téhéran et d’autres provinces, rappelant sans doute la fragilité intrinsèque de ce modèle de croissance. Pour préserver son fort potentiel et son attractivité, Dubaï dépend en effet au premier plan de la stabilité d’un espace régional qu’elle ne maîtrise pas. Or, le déclenchement d’une confrontation directe entre l’Iran, Israël et les États-Unis la place dans une situation de grande vulnérabilité, tout en brisant l’image autrefois rassurante et confortable d’un espace sûr.
Les alliances militaires conclues avec Washington et plusieurs capitales européennes, dont Paris, garantissent certes à Dubaï une sécurité au long cours, mais celle-ci n’est pas totale au regard du déchaînement d’hostilités. Ses relations économiques étroites avec la Chine et l’Inde pâtissent par ailleurs déjà de cet épisode. Pendant longtemps, malgré d’indiscutables tensions, les Émirats arabes unis avaient cependant entretenu un dialogue pragmatique avec l’Iran, Dans une même veine, tandis que d’autres lieux sont rattrapés par la violence (Arabie saoudite, Qatar, Bahreïn, Koweït, Oman), la compétition intra-Golfe qui avait plus particulièrement permis à Dubaï d’attirer capitaux et talents du monde entier par une diplomatie astucieuse n’est plus assurée. Symptomatiquement, face à la menace, la ville a massivement mobilisé ses services de sécurité pour la première fois dans son histoire.
C’est en définitive sa « puissance douce » (soft power), axée autour de la tenue d’événements internationaux et d’une promotion active de la culture et de la science (musées, universités) qui est atteinte en son cœur. C’est l’image de Dubaï comme un carrefour stable et séduisant qui est en partie déconstruite, sans savoir encore comment ce changement de perception affectera les investissements qu’elle concentre, notamment dans les nouvelles technologies et les énergies renouvelables. Dans ce Moyen-Orient chamboulé, Dubaï voulait être le centre névralgique de la péninsule arabique, un terrain tactique de rivalités surpassant Riyad et Doha dans sa fonction de « laboratoire post-rentier ». Elle devra désormais repenser cette approche car sa géographie est venue lui rappeler son exposition immédiate et douloureuse aux conflits régionaux.
Pour autant, Dubaï n’a jamais totalement été une illusion. Elle s’assimile plus à un mirage qui repose sur une mise en scène soigneuse. L’émirat a été le premier à jouer d’une esthétique de vitrine synonyme de modernisme, de gigantisme et de futurisme, en masquant volontiers un quotidien par ailleurs inégal et incertain, notamment pour sa main-d’œuvre immigrée très peu concernée par ce rêve multiculturel high tech. Comme le soulignent les secousses récentes, le récit officiel d’une réussite fulgurante, presque magique, est amplement découplé du contexte stratégique local. Dubaï a surtout été conçue comme un décor à l’architecture démesurée pour promettre à sa population et à ses visiteurs une innovation illimitée et une richesse débridée. Cette outrance a mué en une utopie que la ville sait aujourd’hui devoir maintenir comme sa marque de fabrique essentielle, son seul « produit d’appel ». Sans cette spectacularisation, qu’en resterait-il ?
Pourtant, à l’origine, relevons que l’émirat n’est pas né d’un simple mirage et encore moins du vide. Du commerce de perles au pétrole, Dubaï s’est employée à élaborer un projet cohérent autour d’un processus de développement unique et sophistiqué. Par conséquent, il ne faudrait pas confondre ici faits et impressions, même si ses dirigeants ont souvent eux-mêmes exploité et manipulé les représentations qui l’entourent. Comme d’autres mégapoles globales (Singapour, Las Vegas et Neom, pour ne citer qu’elles), Dubaï a su recourir à une ambitieuse plastique de l’apparence pour produire une réalité économique et politique tangible et porteuse d’opulence. C’est cette réalité qu’il lui incombera de protéger.
Myriam Benraad
Professeure honoraire à l’Université d’Exeter












