Dans Le Triomphe des émotions : La géopolitique entre peur, colère et espoir (Robert Laffont, 2024), Dominique Moïsi, éminent penseur des relations internationales mondialement connu pour ses travaux pionniers sur les émotions collectives dans leurs rapports à la géopolitique, proposait un cadre original pour analyser le monde contemporain, en conjuguant histoire, politique et psychologie sociale. Fidèle à une première Géopolitique des émotions : Comment les cultures de peur, d’humiliation et d’espoir façonnent le monde (Flammarion, 2008 ; 2015), cet ouvrage procurait non seulement de précieuses clés de lecture sur les grands événements internationaux par le biais des émotions, mais suggérait aussi des pistes de réflexion inédites pour l’avenir. La revue des Espaces a eu le plaisir et le privilège de s’entretenir avec l’auteur.
Revue Politique et Parlementaire – Comment les émotions structurent-elles en 2025 les choix des principaux acteurs géopolitiques ?
Dominique Moïsi – Je crois que les émotions sont encore plus importantes aujourd’hui qu’elles ne pouvaient l’être il y a encore un an, et elles ont évolué de la manière la plus négative qui soit. Pour décrire ce qui se passe, je dirais que les tendances existantes se sont accélérées. Il y a ainsi encore plus de peur et plus de colère qu’auparavant. Au mot colère, il faut ajouter celui de ressentiment, qui se traduit par toujours moins d’espoir. Voilà l’évolution que je perçois dans le monde.
RPP – Quelles sont les émotions identifiées dans vos travaux qui vous paraissent le plus peser alors que nous tournons la page du premier quart du XXIe siècle ?
Dominique Moïsi – Le facteur qui me paraît le plus significatif, le plus neuf, est l’évolution de l’Amérique. En 2024, on ne savait pas ce qu’allait devenir le nouveau président des États-Unis. À partir du 20 janvier 2025 et de l’entrée dans l’ère Trump II, l’Amérique mue en un principe de désordreet non plus d’ordre. Elle devient pour l’Europe une menace idéologique alors qu’elle constituait un bouclier stratégique. Le fait inédit, me semble-t-il, est l’éclatement de ce pôle occidental qui apparaissait en pointillé dans Le Triomphe des émotions. L’Amérique a déclaré une guerre aux valeurs de l’Europe en dénonçant son affaiblissement civilisationnel. Aussi le contraste avec les quatre-vingts dernières années ne pourrait-il être plus grand.
En 1947, l’Amérique lançait le plan Marshall pour sauver cette même Europe du communisme. En 2025, le rapport sur la sécurité nationale des États-Unis est un encouragement aux forces populistes à qui l’on dit « prenez le pouvoir, rejoignez-nous dans notre révisionnisme ». Alors on peut soutenir que Trump, en attaquant ces valeurs européennes, attaque également celles, traditionnelles, de l’Amérique. C’est d’après moi le fait nouveau le plus marquant. L’Amérique n’est plus l’Amérique. Dans ce contexte, c’est un cadeau extraordinaire fait aux autoritarismes, aux despotismes, aux populismes, ainsi qu’à toutes les forces remettant en cause les principes universels de démocratie et de liberté.
RPP – Quelle est la corrélation entre émotions dominantes et recadrages opérés par de nombreuses politiques étrangères ?
Dominique Moïsi – C’est toute la question et c’est un problème que je pose depuis que je travaille sur les émotions. Ces dernières ne se substituent pas aux intérêts stratégiques. Mais elles expliquent pour partie les considérations « froides » sur le monde. Pour aller à l’essentiel, que le monde soit façonné par des émotions n’élimine pas, au contraire, les thèses géopolitiques classiques. Il faut placer les unes par rapport aux autres. Comment juxtaposer émotions et intérêts ? Comment donner la preuve que derrière des intérêts présentés de manière la plus froide possible, il y a en réalité aussi des émotions ? Comment sont-elles l’expression de calculs tactiques ?
Lorsque les Iraniens évoquent l’affaire Mossadegh d’août 1953 pour rappeler l’humiliation qu’a été la leur de voir la CIA renverser le Premier ministre d’Iran, pour eux cette humiliation est un ressentiment mais également une carte. Trump joue aussi de la peur qui est à la fois un ressenti et une carte. C’est pour moi la clé de lecture essentielle. Les émotions sont mises au service des intérêts et les intérêts, en retour, reflètent des émotions. Cette dialectique permet d’interpréter le monde à mon sens. Si l’on se contente d’affirmer que les émotions ont remplacé les intérêts, alors on passe à côté de la réalité. Si l’on dit qu’il n’y a que des intérêts et que les émotions sont trop subjectives, difficiles à analyser, alors on passe à côté de la complexité même des relations internationales.
RPP – Vous évoquez un « Sud global », un « Orient global » et un « Occident global ». Ces trois pôles sont-ils appelés à refaçonner la future gouvernance mondiale ?
Dominique Moïsi – Plus maintenant puisque, en réalité, l’Occident global a éclaté et, à sa manière, l’Amérique a quitté ce monde occidental tel que l’on pouvait le définir hier. Cette vision est-elle partagée par les pays du Sud global ? Je n’en suis pas sûr du tout. Pour eux, ce qui se produit aux États-Unis ne change pas fondamentalement la nature du passé, en particulier la dénonciation des réflexes impérialistes de l’Occident. Du côté de ce que je nomme l’Orient global, on serait presque tenté de dire que l’Amérique est en passe de l’avoir rejoint, qu’elle est à présent plus proche dans son mode de fonctionnement et dans ses valeurs d’États comme la Russie, sinon la Chine.
Ce qu’était l’Amérique et ce qu’était l’Occident hier. Voici le point central. À partir du moment où l’Amérique se lie à l’empire du mensonge, où la vérité n’est qu’un concept incroyablement relatif, cette Amérique rejoint le camp de la force contre celui du droit. Il n’y a plus d’Occident global, on passe à un monde différent. Est-ce une parenthèse qui sera vite refermée parce que les Américains ne se reconnaîtront pas longtemps dans les visions extrêmes de Donald Trump ? Ou est-ce l’indication d’une tendance lourde et le trumpisme va-t-il finir par gagner l’Europe après avoir conquis l’Amérique ? On relève une double évolution, sans savoir exactement dans quelle direction nous nous dirigeons.
RPP – Les médias et réseaux sociaux ont-ils exacerbé ces émotions et que faire pour qu’elles cessent d’intoxiquer les perceptions géopolitiques, avec les effets parfois délétères que l’on connaît ?
Dominique Moïsi – Les réseaux sociaux sont au service des émotions et les émotions les plus négatives, hélas. On ne peut comprendre le renforcement du rôle des émotions dans le monde sans mettre en avant le poids des nouvelles technologies. Que signifie l’intelligence artificielle, alors que ses effets géopolitiques sont déjà évidents ? Si je devais résumer le monde actuel, je dirais qu’il n’a jamais été aussi complexe avec la présence partout de la géopolitique, ce qui n’était pas le cas autrefois. Le réchauffement climatique est un autre enjeu clé. Il y a toujours eu des questions climatiques de nature géopolitique, mais jamais au niveau qui est le nôtre. Or, paradoxalement, jamais les enjeux internationaux ne m’ont semblé plus clairs, avec un combat plus manichéen, du reste au sein du monde occidental, entre vérité et mensonge, droit et force.
RPP – En quoi les « cultures émotionnelles » dont vous faites l’hypothèse diffèrent-elles des approches géopolitiques plus usuelles ?
Dominique Moïsi – Le point de départ de ma réflexion sur les émotions est le Moyen-Orient et plus spécifiquement le conflit israélo-palestinien. D’une certaine manière, on a vu au lendemain du 7-Octobre ce conflit – qu’on avait tendance à mettre sous le tapis, en particulier les Israéliens, mais aussi les régimes arabes – revenir sur le devant de la scène et envahir le champ des émotions. Le conflit ukrainien est sans doute beaucoup plus important stratégiquement pour l’Europe et le monde que le conflit israélo-palestinien. Or en termes émotionnels, la priorité a été donnée au second sur le premier dans la mesure où l’ensemble des pays du Sud global s’y sont identifiés en fustigeant l’anachronisme de l’impérialisme occidental, avec « l’Israélien » perçu comme un « Occidental au carré », voire « le Juif » envisagé comme un « Blanc au carré ».
Ce qui est paradoxal puisqu’il y a un État d’Israël qui a été précisément créé parce que les Juifs ne se sentaient pas protégés et acceptés par le monde européen dans lequel ils vivaient à la fin du XIXe siècle et au XXe siècle, avec pour point culminant la Shoah. Depuis le 7-Octobre, suivi de la guerre à Gaza, le paroxysme qui a coloré de son importance tous les développements que je viens de mentionner est le 5 novembre 2024, soit la réélection de Donald Trump à Washington pour un second mandat. Ce tournant, de mon point de vue, a renforcé la place des émotions et abouti à ce qu’il n’est plus possible d’aborder les phénomènes internationaux sans intégrer cette dimension émotionnelle.
RPP – Est-il encore possible pour un multilatéralisme en crise de canaliser ces émotions et de les réorienter vers une cohésion renouvelée de la société internationale ?
Dominique Moïsi – J’observe pour ma part une série de paradoxes. Le premier, c’est que nous n’avons jamais été aussi interdépendants les uns des autres face au réchauffement climatique ou à l’intelligence artificielle. Nous sommes plus que jamais « dans le même bateau », ce que j’avais souligné dans Le Triomphe des émotions. Pourquoi vouloir une part plus grande du gâteau, soit notre planète, quand ce gâteau lui-même est en danger ? Comment réinventer le multilatéralisme ? C’est de cela dont il s’agit alors qu’aux États-Unis, l’unilatéralisme à la Trump est victorieux sur toute forme de coopération multilatérale.
La première victime la plus spectaculaire est l’ONU, dont même la fonction tribunitienne est remise en cause dans le contexte actuel. Est-ce qu’à l’heure de Trump, le système des Nations unies peut maintenir ses quartiers à New York ? C’est une question que tout le monde se pose. En étant optimiste, on pourrait dire que les excès mêmes du président américain mèneront le monde si proche de la catastrophe que nous serons, par simple instinct de survie, obligés de refonder le multilatéralisme.
RPP – Quelles sont les pistes de recherche à envisager pour la suite, qui exploreraient les relations intimes entre émotions, géopolitique et prospective ?
Dominique Moïsi – Quand j’ai publié la Géopolitique des émotions en 2008, l’ouvrage a été accueilli avec beaucoup de scepticisme, en particulier dans le monde universitaire français, sinon même anglo-saxon. Puis quelque chose s’est produit qui m’a moi-même échappé. Le livre a en effet été traduit dans plus de vingt-cinq langues – en Chine, en Corée, au Japon. Il a rencontré un grand succès en Amérique latine, en espagnol comme en portugais, trouvant son public. Peu à peu, je dirais grâce aux « printemps arabes » qui ont succédé de peu à sa parution, les gens se sont rendu compte de sa pertinence, annonçant la montée en puissance de l’Asie, continent de l’espoir, la poursuite de l’humiliation dans le monde arabo-musulman, mais aussi la montée de la peur dans le camp occidental. Tout ceci a eu lieu.
Beaucoup ont par conséquent commencé à respecter mon approche et le livre a été utilisé par un nombre croissant d’universités. Il m’a valu le prix international Spinoza en 2018. Il a été la raison pour laquelle j’ai été le premier titulaire d’une chaire à l’Université de Leyde, aux Pays-Bas. Autrement dit, le livre a fait son chemin. Dans le même temps, je suis tout à fait conscient de ses limites. Mon approche demeure impressionniste, intuitive. Je ne m’en vante pas mais c’est la démarche que j’ai choisie. Mon public, ce ne sont pas en effet mes collègues professeurs de relations internationales. Mon public, c’est l’honnête homme ou l’étudiant qui cherche à comprendre le monde, ce monde dans lequel il est de nos jours un peu perdu.
Dominique MOÏSI,
Géopolitique
(Propos recueillis par Myriam Benraad)



















