L’offensive des Etats-Unis et d’Israël contre l’Iran a produit un effet attendu et redouté : la fermeture du Détroit d’Ormuz. Bien que partielle et de durée incertaine, cette perturbation commence à se faire sentir après les premières semaines de conflit.
Le Proche Orient, en plus de son rôle majeur comme région productrice d’hydrocarbures, a toujours été un pivot du commerce mondial. Nous avons déjà observé récemment l’impact d’un blocage sur la chaine d’approvisionnement, notamment lors de l’accident du porte-conteneur Ever Given dans le Canal de Suez en mars 2021.
Un nouvel acteur de la chaine d’approvisionnement : l’hélium.
Lorsque les tensions s’exacerbent au Proche Orient, le pétrole est naturellement au centre de toutes les préoccupations. Cette fois encore, il reste le produit le plus emblématique susceptible d’être affecté par la fermeture du détroit. Cependant, un élément moins connu s’est invité sur la liste des produits critiques : l’hélium[i].
Bien qu’il ne bénéficie pas de la renommée mondiale des hydrocarbures traditionnelles, il est l’un des consommables industriels les plus stratégiques pour le secteur de la haute technologie[ii]. Classe techniquement comme gaz de procédé, il joue un rôle central dans plusieurs industries.
Tout d’abord, l’industrie médicale. L’hélium liquide permet d’assurer la supraconductivité nécessaire au fonctionnement des scanners IRM, refroidissant aussi les aimants supraconducteurs à des températures inférieures à -269 °C. Il est très utilisé aussi par l’industrie aérospatiale, pour la pressurisation des réservoirs de carburant. Mais surtout par les fabricants de semi-conducteurs. Il est indispensable comme réfrigérant (actuellement irremplaçable) pour la fabrication microprocesseurs utilisés par l’IA[iii].
La production de semi-conducteurs requiert les caractéristiques physiques de ce gaz afin de refroidir les équipements, améliorer la stabilité du plasma et la précision de la gravure, purger l’air dans les chambres de production et testes l’étanchéité des équipements sous vide.
Dans un contexte de forte pression sur la production de micro-processeurs, l’hélium est devenu un enjeu stratégique pour un secteur en surchauffe.
Le Qatar, acteur incontournable (pour l’instant).
Environ un tiers de la production mondiale d’hélium provient du Qatar et transite par le détroit d’Ormuz dans des tankers. Les usines de production sont donc un point essentiel de l’approvisionnement mondial de ce gaz. Au Qatar il y a trois grandes plantes de ce type, concentrées dans le nord du pays, dans la zone industrielle de Ras Laffan.
Le gaz naturel contient une fraction d’hélium (environ 0,04%). Lors de la liquéfaction pour produite le gaz naturel liquéfié (GNL), l’hélium est séparé par refroidissement cryogénique puis liquéfié pour l’exportation.
La guerre en Iran et ses effets
Son impact va être immédiat sur les prix mais surtout sur le développement du secteur des microprocesseurs qui est en surchauffe déjà depuis quelques années, où la concurrence est devenue un enjeu clé.
Deux menaces majeures se sont matérialisées avec cette guerre : la baisse de la production et la tension sur la chaine d’approvisionnement due à la fermeture partielle du détroit d’Ormuz.
La nature du produit lui-même rend le stockage et le transport de l’hélium très vulnérable aux incendies (donc aux attaques) ce qui accentue les risques industriels. Les attaques iraniennes du 2 mars sur les installations de Ras Laffan ont encore compliqué la situation : les deux plus grandes usines de liquéfaction, responsables de deux tiers de la production qatari, sont à l’arrêt faute d’approvisionnement en gaz. La troisième usine était déjà en maintenance avant le conflit.
Le timing est à la fois favorable et défavorable : des excédents d’environ 15% existaient avant le conflit au niveau mondial, ce qui limite l’impact immédiat à une pénurie de 15%, vu que le blocage touche 30% de la production totale[iv]. Cependant, la demande croissante liée à l’expansion de l’IA accentue la pression sur le marché. En plus, le transport dépend d’environ 2000 conteneurs d’hélium, dont beaucoup sont actuellement bloqués au Qatar ou sur des navires en route, donc la pénurie initiale se fera davantage sentir le temps de repositionner ces réservoirs[v].
Même si le conflit devait se terminer rapidement, le rétablissement complet de la production et des livraisons pourrait prendre quelques mois dans le meilleur des cas. Les pays les plus touchés sont actuellement Singapour, Taïwan, le Japon et la Corée du Sud[vi].
Pour l’instant, pas de panique
Bien que des substituts à l’hélium existent, ils sont moins performants, plus coûteux et augmentent le risque industriel. Ces alternatives restent envisageables si besoin. Mais s’il fallait les utiliser à cause d’une fermeture longue du détroit, le prix des microprocesseurs pourrait doubler.
Malgré les perspectives à court terme, la panique ne semble pas impacter les maillons de la chaine d’approvisionnement touchés par cette crise :
– Premièrement parce que le fait que le poids de la production qatarie, bien que stratégique, représente une part limitée du marché mondial.
– Mais surtout parce qu’en cas de pénurie prolongée, les fournisseurs pourraient prioriser les usages critiques (médicaux et technologiques) au détriment d’usages moins sensibles (gonflage de ballons et dirigeables).
Conclusions
Les crises récentes (Covid, Ukraine, Golfe Persique[vii]…) montrent que l’interdépendance des chaînes d’approvisionnement est un facteur de vulnérabilité. Pour l’hélium, ce n’est pas une nouveauté : quatre pénuries ont marqué le secteur depuis 2000, incitant à des changements des stratégies d’approvisionnement. Le choix de s’approvisionner au Qatar ne semble pas avoir été le plus judicieux…
Le Qatar, comme autant de pays du Golfe, offre un environnement stable et économiquement prospère, mais sa dépendance à la géopolitique et aux conflits armés souligne les risques pour la supply chain mondiale[viii].
Probablement, la situation n’entrainera pas une vraie crise, ou cette dernière sera de très courte durée, vu le choix de solutions envisageables : l’utilisation de gaz alternatifs, certes plus chère et moins performante, mais intéressante en cas de flambée des prix ; le contournement du détroit d’Ormuz (très complexe et coûteux, bien que possible) ou simplement une fin rapide du conflit (la plus souhaitable); et, enfin, une diversification accrue des sources d’approvisionnement pour prévenir des futures crises.
Jesus DEL RIO LUELMO,
Professeur Associé de Géopolitique et Supply Chain à Kedge Business School



















