La guerre entre les Etats-Unis d’Amérique et son allié israélien contre la République islamique d’Iran, a été lancée le 28 février 2026 avec le déclechement l’opération conjointe américano-israélienne « Fureur épique/ Epic Fury » et « Lion Rugissant/ Roaring Lion ». Cette guerre pourrait paraître bien éloignée de l’Amérique latine-CaraIbes, ne serait-ce que par la réalité géographique.
Et pourtant ! Ce conflit s’inscrit exactement dans un contexte latino-américain politique et sécuritaire qui pourrait ressembler à une forme de prolongement de cette guerre inédite. Deux faits majeurs intervenus au début de l’année 2026 annonçaient rétrospectivement les évènements sur le théâtre d’opération proche et moyen oriental : la capture de Nicolas Maduro (1) et l’ancrage de l’opération « Southern Spear » (2) dans la région des Caraibes, s’inscrivent la volonté américaine de « rebattre les cartes stratégiques » sur la scène internationale. Le document portant sur la sécurité nationale rendu public par la Maison Blanche en Novembre 2025 (3) montre l’approche globale qui est faite par les usa et le lien entre les différents « points chauds » d’actualité, qu’ils soient géographiques ou thématiques (prolifération nucléaire, intelligence artificielle, climat ..).
En Amérique latine-Caraibes, force est de constater que depuis le début du second mandat de Donald Trump, l’axe iranien qui avait émergé depuis les années 2000 dans la région, au travers de liens privilégiés avec le Vénézuéla, le Nicaragua, Cuba et dans dialogue au sein des BRICS avec le Brésil, est désormais largement affaibli. D’autre part, le tournant politique engagé par le continent au détriment d’une « nouvelle gauche » qui semblait conquérante pendant les années 2010 marque une rupture avec une partie du Proche et moyen orient : la relation avec l’Iran correspondait alors à une approche politique alternative en Amérique latine, hostile aux Etats-Unis. Cette « tentation de sud global » (4) est désormais en difficulté. Cette tendance peut encore dans le courant de l’année 2026, se renforcer au lendemain des élections présidentielles en Colombie (Mai-Juin 2026) et au Brésil (Octobre 2026) qui pourrait voir le retour de candidats issus de mouvements de droite, respectivement, Mme Paloma Valencia ou M. Abelardo de la Espriela et M. Flavio Bolsonaro.
Que ce soit pour des raisons symboliques, militaires ou économiques, ce nouveau conflit au Proche et Moyen-Orient qui affecte tout autant l’économie mondiale, concerne directement le continent latino-américain. Comme ce fût le cas dès le déclenchement de la guerre en Ukraine (5), au lendemain des attentats du 7 Octobre commis par le Hamas (6), le conflit en Iran fait apparaître les lignes de fractures politiques d’une Amérique latine qui traverse un moment particulier de son histoire politique contemporaine.
La chute de Nicolas Maduro, héraut d’une ligne radicale anti-américaine, privilégiant des alliances avec l’Iran, la Russie et la Chine qui est devenue le second partenaire économique du continent, a mis en exergue la volonté affirmée de Washington d’«assurer la prééminence américaine » sur le continent. Il s’agit du « corollaire Trump à la doctrine Monroe » (7), que certains ont surnommé «Doctrine Donroe », en référence au Président actuel et son lointain prédécesseur James Monroe. Le message d’une « reprise en main » politique a été bien compris dès la chute de Nicolas Maduro, capturé avec son épouse Cilia Flores. Tous deux sont inculpés par la justice américaine et poursuivis pour « conspiration de narcoterrorisme », « d’importation de cocaine », « possession de mitrailleuses et d’engins destructeurs ».
Sur le plan multilatéral, le Sommet « Bouclier des Amériques » (8) de Mars 2026 en Floride, a permis de créer une alliance politique et sécuritaire en Amérique latine autour d’alliés « sûrs », garantissant aux Etats-Unis une forme de « ceinture de sécurité » sur leur flanc sud. Cette réalité semble restaurer le concept utilisé pendant la guerre froide de « back yard » (9). Naturellement, les pays considérés comme des adversaires ou « non fiables » constituent des « objectifs politiques » devant être « contenus » soit par la force ou par le soutien à une opposition appelée à accéder au pouvoir comme ce fût le cas en Décembre 2025 lors des élections présidentielles au Honduras (10).
La «tentation du Sud global » promue au début des années 2020 par le Vénézuéla, le Nicaragua, Cuba, la Bolivie et le Brésil pendant une partie du dernier mandat du président Lula da Silva (11) paraît bien lointaine et en voie de démantèlement. Sur le plan international, le temps des alliances affichées avec l’Iran semble bien loin. Les visites de l’ancien Président Ebrahim Raissi (12) dans ces différents pays, renforçant alors une alliance économique fondée sur un échange « pétrole, argent, armes » s’est effondré.
A la différence du conflit entre Israël et le Hamas à partir d’Octobre 2023 qui avait réveillé les fractures idéologiques sur le continent, le débat sur la guerre en Iran reste totalement contenu, ses conséquences étant essentiellement économique. À court terme, la guerre en Iran fragilise en Amérique latine-Caraibes, l’« axe de la résistance » composé des pays hostiles aux Etats-Unis. La chute de Nicolas Maduro prive l’Iran d’un pivot stratégique sur le continent, privant la République islamique d’échanges pétroliers et de bases logistiques. Le Hezbollah, déjà sous surveillance, voit ses réseaux de financement potentiellement perturbés. Cuba et le Nicaragua, isolés, pourraient subir une pression américaine renforcée, au moyen d’ultimatums sur les sanctions ou de négociations forcées.
Entre risque inflationniste, reconfiguration des alliances politiques (avec la Chine et la Russie en embuscade) et échéances électorales cruciales (Pérou, Colombie et Brésil en 2026), le continent latino-américain reste pris dans un délicat exercice d’équilibriste, pris en tenaille entre Washington et une réalité économique rappelant que les vraies batailles pour elle restent les cours du pétrole, les répercussions dans les urnes et résultats de tables de négociations internationales sur lesquelles elle n’a aucune prise.
Pascal Drouhaud,
Spécialiste en relations internationales
Tous droits réservés, crédits photo : Ministère des affaires étrangères du Vénézuéla. Rencontre entre l’ancien président de la République islamique Ebrahim Raissi, et le Président de la République bolivarienne du Vénézuéla, Nicolás Maduro. Caracas Juin 2023.
Notes
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Pascal Drouhaud est spécialiste en relations internationales. Président de l’association et laboratoire d’idées France-Amérique latine, LatFran (http://www.latfran.org/), et auteur de l’ouvrage : FARC, confessions d’un guérillero, Paris, Choiseul, 2008. Il est membre du « Cercle Fontenoy », le « think tank » du Chef d’Etat major de l’Armée de terre.
1) Nicolas Maduro a succédé à Hugo Chavez, président du Vénézuéla du 2 Février 1999 à la date de son décès, le 5 Mars 2013. Réélu le 20 mai 2018 au terme d’élections boycottées par l’opposition, son second mandat est marqué par une instabilité politique doublée d’une profonde crise économique provoquée en partie, par la chute des cours du pétrole, principale ressource du Vénézuéla qui dispose des premières réserves mondiales de pétrole brut. Après avoir annoncé arbitrairement, avoir remporté l’élection présidentielle du 28 Juillet 2024, il engage un nouveau mandat tout en étant poursuivi par la justice américaine depuis 2021 en raison des liens qu’il entretiendrait avec les cartels de la drogue « Tren de Aragua » et de « Los Soles ». Il est capturé avec son épouse Cilia Flores, dans le cadre d’une Opération des forces spéciales américaines, « Absolute Resolve » dans la nuit du 2 au 3 Janvier 2026. Immédiatement exfiltré aux Etats-Unis, il est présenté devant un juge de New York qui lui a notifié les chefs d’inculpation. Il est incarcéré avec son épouse, au centre de détention métropolitain de Brooklyn.
2) Les Etats-Unis ont mis en place, à partir du mois d’Août 2025, l’Opération « Southern Spear » / « Lance du Sud » dans la région des Caraibes. Les objectifs visent à « détecter, perturber et dégrader les réseaux criminels transnationaux et les réseaux maritimes illicites » en s’attaquant aux cartels de la drogue et à leurs complices en Amérique latine » dans le but de « protéger la nation américaine ». Neutralisation d’embarcations liées au narcotrafic dans la région des Caraibes pour la dimension sécuritaire, capture de Nicolas Maduro, recherché par la justice américaine « pour trafics de drogue » et « d’armes », dans le cadre d’une action des forces spéciales qui s’inscrit dans un volet plus politique de l’Opération, déploiement de forces navales inédites, autant d’aspects révélés par « Southern Spear ».
3) White House, National Security Strategy of the United States of America, Washington, Novembre 2025, p. 15 (https://www.whitehouse.gov/wp-content/uploads/2025/12/2025-National-Security-Strategy.pdf).
4) Pascal Drouhaud,Amérique latine Revue n° 865 Décembre 2023 – p. 120-123
5) Pascal DrouhaudAmérique latine Revue n° 859 Avril 2023 – p. 116-121
6) Pascal DrouhaudAmérique latine Hamas Revue n° 864 Novembre 2023 – p. 119-123
7) La doctrine Monroe a été élaborée en Décembre 1823 par le président américain James Monroe. Elle visait à dénoncer la présence de puissances européennes sur le continent américain, essentiellement l’Espagne, considérée comme une menace pour la sécurité des Etats-Unis. Ces derniers s’engageaient à ne pas intervenir dans les affaires européennes. Cette position est devenue une ligne directrice de la politique étrangères nord-américaine sur le continent. Le corollaire Trump à la doctrine Monroe vise à réaffirmer « la prééminence des Etats-Unis » sur le continent américain, au besoin par l’usage de la force.
8) Amérique latine Revue n° 889 Avril 2026 – p. 116-121
9) Le « Backyard » est la traduction d’une analyse géopolitique portant sur les relations entre les États-Unis et l’Amérique latine. Construite à travers la doctrine Monroe (1823) et complétée par les doctrines Roosevelt (1904) et Bush (années 1980), la politique du voisin du Nord s’est orientée vers une relation déséquilibrée, visant la défense des intérêts économiques américains aux moyens d’un interventionnisme plus ou moins poussé. Cette approche a été remise en question pendant la guerre froide au cours de laquelle l’Amérique latine a été un foyer de nombreux conflits et d’enjeux stratégiques globaux, comme pendant la crise des missiles d’octobre 1962 à Cuba.
10) L’élection présidentielle (scrutin uninominal majoritaire à un tour) s’est tenue le 30 novembre 2026. Les résultats définitifs sont annoncés le 24 décembre suivant, l’écart entre Nasry Assura (Parti national) et son principal concurrent, Salvador Nasralla (Parti libéral) étant très serrés. La candidate de la gauche au pouvoir, Rixi Moncada, a été largement distancée, obtient 19.15%. Pour sa part, Nasry Asfura, soutenu par Donald Trump deux jours avant l’élection, a été élu avec 40,26 %, contre Salvador Nasralla, 39,55 %.
11) Né le 27 octobre 1945, Luiz Inácio Lula da Silva a été mécanicien dans les années 1960. Syndicaliste, il fonde le Parti des travailleurs en 1980. Député fédéral de 1987 à 1991, il est élu président de la République fédérative du Brésil le 27 octobre 2002, réélu le 29 octobre 2006. Il exerce un troisième mandat après avoir remporté les élections du 30 octobre 2022 contre le président sortant de droite, Jair Bolsonaro. Candidat pour un nouveau mandat, les élections présidentielles se tiendront les 4 et 25 Octobre 2026.
A lire : Pascal DrouhaudAmérique latine – Revue n° 862 Été 2023 – p. 176-180
12) Depuis 1997, les présidents iraniens ont été les suivants : Mohammad Khatami (1997-2005, réélu en 2001) ; Mahmoud Ahmadinejad (2005-2013, réélu en 2009) ; Hassan Rohani (2013-2021, réélu en 2017) ; Ebrahim Raïssi (depuis 2021). Ils ont tous rencontré et établi des accords de coopération avec les présidents Hugo Chavez (1999-2013) et Nicolas Maduro (depuis 2013).



















