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dans International

L’Europe à l’épreuve de la compétitivité mondiale

Kambiz ZareParKambiz Zare
28 mai 2026
L’Europe à l’épreuve de la compétitivité mondiale
Analyse

L’agenda S-I-E — services, innovation, énergie — trace une voie pragmatique pour restaurer une compétitivité européenne affaiblie par la fragmentation, la lenteur décisionnelle et la dispersion des ressources.

Dans un monde de plus en plus globalisé sur le plan économique, où les économies nationales sont toujours davantage intégrées malgré les conflits et les tensions géopolitiques, la question centrale reste celle de la compétitivité. Comment restaurer cette compétitivité afin de garantir une croissance stable, propre et durable ? Comment assurer une croissance capable de préserver la qualité de vie, la cohésion sociale et un modèle social à la hauteur des standards du XXIᵉ siècle ?

L’Europe est directement concernée par cette problématique. Elle n’est pas en marge de ces transformations ; elle en constitue même l’un des principaux terrains d’épreuve. Confrontée à la concurrence américaine dans l’innovation, à la puissance industrielle chinoise et à ses propres fragmentations internes, l’Union européenne doit désormais changer d’échelle. La question n’est donc plus seulement de savoir si l’Europe peut rester compétitive, mais comment elle peut reconstruire les conditions d’une compétitivité durable, souveraine et socialement acceptable.

Un diagnostic : des atouts, mais trop peu d’échelle

L’Europe n’est pas pauvre. Elle ne manque ni d’entreprises, ni de chercheurs, ni d’infrastructures, ni d’épargne. Son problème est ailleurs : elle ne parvient plus à transformer ses ressources en puissance économique à l’échelle requise par la compétition mondiale.

Comme je l’ai souligné dans une analyse publiée dans The Conversation, sous le titre « L’économie et l’innovation, talon d’Achille de l’Union européenne ? », la faiblesse européenne ne réside pas seulement dans un déficit de moyens. Elle tient surtout à sa difficulté à convertir ses ressources en avantage compétitif durable (Zare, 2025). L’Europe pense, régule, finance et débat, mais elle exécute trop lentement dans un environnement où la taille, la vitesse et la concentration des moyens sont devenues décisives.

Face aux États-Unis, qui dominent l’innovation, et à la Chine, qui a bâti une force industrielle massive, l’Union européenne donne souvent l’image d’une puissance installée mais ralentie. Sa croissance reste faible, ses marchés demeurent fragmentés, ses investissements sont dispersés et sa gouvernance avance trop lentement. Pendant ce temps, les besoins augmentent : transition énergétique, vieillissement démographique, défense, sécurité, technologies critiques et préservation du modèle social.

Dans une récente note publiée par Spirales Institute, mon collègue Laurent Perier et moi-même avons développé une proposition autour d’un agenda S-I-E : Services, Innovation, Énergie (Zare & Perier, 2026). La logique est simple : la compétitivité européenne ne sera pas restaurée par une mesure isolée, un slogan industriel ou une nouvelle couche réglementaire. Elle exige un changement d’échelle dans trois domaines structurants.

1. Services : achever le marché unique

Le premier levier est celui des services. Il reste sous-estimé, car l’Europe continue de penser la compétitivité à travers le prisme industriel traditionnel. Or les services représentent près de 80 % du PIB européen (Zare & Perier, 2026). Ils structurent la productivité moderne : finance, numérique, santé, énergie, logistique, ingénierie, données et cybersécurité. Même l’industrie dépend désormais des services qui l’entourent.

Pourtant, le marché européen des services reste trop fragmenté. Les barrières nationales, les divergences réglementaires et les logiques de protection sectorielle empêchent l’émergence d’acteurs capables de rivaliser à grande échelle. Cette fragmentation limite les économies d’échelle, ralentit les consolidations, freine l’investissement et empêche la formation de véritables champions européens.

Changer d’échelle signifie donc lever les obstacles transfrontaliers, harmoniser les règles et accepter les consolidations lorsque la fragmentation détruit la compétitivité. Ce n’est pas une question administrative. C’est une question de puissance économique.

2. Innovation : concentrer les moyens

Le deuxième levier est l’innovation. Là encore, le problème européen n’est pas l’absence de talent. L’Europe dispose d’une recherche de pointe, d’universités solides et d’une épargne considérable. Mais elle souffre d’un déficit d’exécution. Les moyens sont trop dispersés, les procédures trop lentes, et le passage de la recherche à l’industrialisation reste insuffisant.

La part européenne dans les dépenses mondiales de recherche et développement est tombée à environ 15 %, contre environ 30 % dans les années 2000 (Zare & Perier, 2026). Ce recul traduit une perte de capacité à définir les technologies critiques de demain et à les transformer en avantages compétitifs.

L’intelligence artificielle, les biotechnologies, l’énergie, la défense, les infrastructures numériques et les télécommunications avancées ne peuvent plus être traitées comme des dossiers ordinaires. Ce sont des secteurs de souveraineté. L’Europe doit donc concentrer ses financements sur quelques priorités stratégiques, simplifier les procédures, mettre les projets en concurrence et orienter davantage son épargne vers l’investissement de long terme. L’innovation ne dépend pas seulement des laboratoires ou des brevets. Elle exige un écosystème capable de financer, tester, industrialiser et diffuser rapidement les technologies (Zare, 2025).

3. Énergie : réduire la vulnérabilité

Le troisième levier est l’énergie. Il est impossible de parler sérieusement de compétitivité sans parler du coût, de la disponibilité et de la sécurité de l’énergie. L’Europe importe près de 80 % de son énergie, les combustibles fossiles représentant environ 400 milliards d’euros par an (Zare & Perier, 2026). Cette dépendance constitue une vulnérabilité économique, industrielle et géopolitique.

La priorité est claire : accélérer l’électrification, améliorer l’efficacité énergétique et augmenter massivement l’offre d’électricité décarbonée. Sans énergie abondante, stable et compétitive, la réindustrialisation restera limitée. Sans politique commune, l’Europe continuera à payer le prix de ses divisions.

Une méthode : prioriser, gouverner, financer

L’agenda S-I-E impose une discipline stratégique : intégrer les services, concentrer l’innovation, maîtriser l’énergie. Mais ces priorités ne réussiront que si l’Europe change aussi sa méthode.

Elle doit d’abord prioriser, car les objectifs flous ne suffisent plus. Elle doit ensuite réformer sa gouvernance, car des mécanismes de décision trop lents ne sont plus adaptés à une compétition mondiale accélérée. Elle doit enfin financer à l’échelle européenne, car les défis sont continentaux et les instruments doivent l’être aussi.

L’emprunt commun, lorsqu’il sert des investissements stratégiques clairement définis, ne devrait pas être traité comme un tabou. Il doit être évalué comme un outil de puissance, à condition d’être adossé à des priorités, des calendriers, des responsabilités et des résultats visibles.

Conclusion : la compétitivité comme condition de souveraineté

L’Europe doit changer d’échelle pour restaurer sa compétitivité face à la concurrence américaine et chinoise. Mais elle est menacée par la fragmentation, la lenteur décisionnelle et la dispersion des ressources. L’agenda S-I-E (Services, Innovation, Énergie) propose de lever ces freins : achever le marché unique des services (80 % du PIB européen, encore fragmenté), concentrer les moyens en innovation (part en R&D passée de 30 % à 15 % depuis les années 2000) et réduire la vulnérabilité énergétique (80 % de l’énergie importée, pour 400 milliards d’euros par an). Pour réussir, l’Europe doit prioriser ses objectifs, réformer sa gouvernance et financer à l’échelle continentale. Sa compétitivité est désormais la condition de sa souveraineté et de la préservation de son modèle social.

Kambiz Zare,
Professeur à KEDGE business school

Références

Zare, K. (2025). L’économie et l’innovation, talon d’Achille de l’Union européenne ? The Conversation. https://theconversation.com/leconomie-et-linnovation-talon-dachille-de-lunion-europeenne-267345

Zare, K., & Perier, L. (2025). Changer d’échelle : Un agenda S-I-E pour restaurer d’urgence la compétitivité européenne. Spirales Institute. https://www.spirales.eu/publications/note-kambiz-laurent-echelle/

 

Kambiz Zare

Docteur en relations internationales et diplomatie, Kambiz Zare consacre ses recherches à la géoéconomie, à l’économie politique internationale et aux dynamiques du Moyen-Orient. Il est l’auteur de The Gulf Cooperation Council Project: The Elusive Potential for Economic Gain through Regional Integration (2019), et a contribué à The Routledge Companion to China and the Middle East and North Africa (2023).

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