« America is back ». Après le coup d’État au Venezuela, les menaces d’intervention militaire au Groenland et un déluge de feu sans précédent sur l’Iran, Donald Trump remet au goût du jour, comme personne avant lui, le slogan triomphaliste de Ronald Reagan. Qu’importent les morts, les territoires dévastés et les États démembrés, puisque la supériorité morale de la démocratie états-unienne autorise tout, même l’interdit. L’impunité faite règle est érigée sur le socle d’une puissance militaire sans équivalent. Il n’en fallait pas plus pour que le nouvel imaginaire en construction sur les rives du Potomac fasse de Washington la nouvelle Rome – empire ou république, selon les tendances politiques. Ainsi de Mark Zuckerberg tirant l’inspiration du nom de ses enfants d’empereurs romains, ou d’Elon Musk évoquant la nécessité d’un nouveau Sylla pour rétablir l’ordre « républicain ».
L’analogie est séduisante pour les nouveaux dirigeants de ce peuple dont l’imaginaire a été si longuement peuplé de péplums à la sauce hollywoodienne. Mais, l’écran de téléphone dans lequel le nouveau maître de la Maison-Blanche admire son reflet y laisse apparaître un arrière-plan qui évoque plus sûrement l’Athènes finissante du Vème siècle avant notre ère que la Rome impériale. Si l’historien sait qu’on ne se baigne jamais deux fois dans la même eau, qu’elle soit celle du Potomac, du Tibre ou de la Mer Égée, si la situation n’est, comme dirait le poète, « ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre », l’analogie historique a malgré tout ceci d’heuristique qu’elle donne à réfléchir dans un moment où nos repères habituels se trouvent tous troublés.
Hégémon bienveillant : le retour d’une illusion
L’avènement de l’ère classique grecque s’ouvre sur les guerres médiques ( -490 à -479) qui voient s’opposer les Perses et les cités grecques coalisées autour d’Athènes et plus encore de Sparte. Si la victoire grecque ne nourrit pas de traumatisme pour l’immense empire achéménide s’étendant plus à l’est sur près de cinq millions de kilomètres carré, elle est tout un symbole pour les cités grecques qui triomphent face à un envahisseur d’une puissance inégalée dans ce temps.
De ces victoires grecques contre les Perses, la mémoire occidentale a toujours davantage retenu celles des Athéniens (Marathon en -490, Salamine en -480) que celles des Spartiates. Pourtant, c’était bel et bien Sparte qui détenait l’hégémon, c’est-à-dire le commandement suprême de la coalition des cités grecques. Il en va ainsi de la bataille navale de Salamine, encore parfois enseignée comme une victoire athénienne eu égard au nombre de navires attiques. Et pourtant le commandement nominal exercé par Eurybiade restait spartiate.
Un triomphe du monde libre face à l’oppression et une falsification mémorielle au profit d’un des deux principaux vainqueurs. Voilà qui nous renvoie inévitablement à la victoire des alliés en 1945. De la même manière qu’Athènes a effacé Sparte dans la perception que les Européens se font des guerres médiques, les États-Unis se sont imposés aujourd’hui dans les esprits comme l’unique libérateur du Vieux continent. Si le nombre de morts n’est qu’un indicateur parmi tant d’autres, il semble assez révélateur : les États-Unis ont perdu 400 000 hommes pendant la Seconde Guerre mondiale, contre plus de 20 000 0000 pour l’URSS. Un sondage de l’IFOP, interrogeant les Français sur la nation dont ils estiment qu’elle a le plus contribué à la défaite nazie, est éloquent. En mai 1945, 57% citent l’URSS, contre 20% pour les États-Uniens. Soixante-dix ans plus tard, les proportions s’inversent.
Cette perception erronée développée rétrospectivement dans l’opinion publique française est la même que celle alimentée pendant des siècles par le bloc dit « occidental » à propos des guerres médiques. Car si l’histoire athénienne peuple autant notre imaginaire au XXIe siècle, c’est en grande partie dû à la proportion écrasante de sources écrites athéniennes en comparaison des sources produites par les autres cités grecques. Les acteurs décisifs des guerres médiques, les Spartiates, n’ont pas écrit l’histoire, et l’histoire n’en n’a pas fait les grands vainqueurs. Ils sont, par essence oserait-on dire, laconiques, là où les écrits du siècle de Périclès sont légion. Qui plus est, l’européen contemporain s’identifie plus simplement à l’Athènes cultivée qu’au militarisme de Sparte. C’est pourtant ce dernier qui a payé le plus lourd tribut pour défaire les Perses.
Athènes, la grande triomphatrice, a au surplus était considéré comme le berceau de notre démocratie et, partant, la civilisation européenne – cette assertion faisant l’impasse sur le caractère structurellement esclavagiste de cette société. Voilà une première illustration, à deux mille cinq cents ans d’écart, de ce que nous appelons à propos des États-Unis le soft power. Les écrits athéniens hier, Hollywood au siècle précédent et Netflix aujourd’hui : voilà comment le vainqueur spartiate s’efface derrière Athènes, et comment l’Union soviétique et ses millions de mort disparaissent à ce point de la conscience européenne. Le déferlement du cinéma outre-Atlantique sur nos vieilles terres européennes a favorisé l’imposition d’un discours présentant les États-Unis d’Amérique comme le grand vainqueur des Nazis, mais aussi comme les défenseurs du monde libre face aux barbares – insérer, selon la période et le James Bond du moment, communistes, islamistes, chinois, etc. La représentation du Débarquement dans l’inconscient européen est entièrement façonnée par le fameux Il faut sauver le soldat Ryan, ou pour les générations précédentes par le Jour le plus long.
Forts de leur appartenance au camp des vainqueurs contre l’agresseur perse ou nazi, Athènes comme Washington cèdent à la tentation impérialiste. De vainqueurs secondaires, chacune de ces entités adopte la stratégie consistant à transformer la volonté de stabilité post-conflit en un système d’alliance qui finit par se faire au détriment du vainqueur principal. Pourtant, on peut imaginer que les concepteurs initiaux du système otanien n’étaient pas sans connaître leurs fondamentaux de l’histoire antique. Au sortir des guerres médiques, Athènes institue la Ligue de Délos, un regroupement de cités grecques souhaitant lutter contre le danger perse, constituée d’institutions politiques et militaires communes sous son hégémonie – hégémonie, à ce moment-là, consentie : promesse de sécurité collective, caisse commune, mer Égée placée sous la garde d’une flotte réputée invincible, une alliance officiellement défensive en somme.
Année après année, la Ligue de Délos est transformée par l’hégémon athénien au profit de ses intérêts propres. Le trésor de la ligue, placé à l’origine sur l’île sacrée de Délos, est transféré à Athènes en -454. La contribution financière devient un véritable tribut obligatoire, et les alliés se voient contraints d’adopter les monnaies et unités de poids athéniennes. Une nouvelle fois, l’histoire éclaire le contemporain. L’OTAN comme matrice d’une sécurité occidentale dont Washington demeure l’axe, le réseau mondial de bases américaines comme infrastructure permanente de projection, et, plus sourdement, le dollar comme grammaire financière commune et l’interopérabilité renforçant de manière décisive une dépendance sans uniformes ni trirèmes. Avec, en point d’orgue d’une alliance prétendument défensive qui devient impérialiste, les menaces proférées par Donald Trump d’invasion du Groenland, territoire autonome d’un État membre de l’alliance atlantique. Seulement, la brutalité trumpiste ne doit pas agir comme un sérum d’amnésie. La manière de faire étasunienne du moment comporte sa part de rupture mais plus encore de tradition. Depuis toujours, et encore récemment, les États-Unis d’Amérique savent se comporter en alliés déloyaux. Ils écoutent nos plus hauts dirigeants ; retiennent des otages sous couvert de droit extraterritorial – l’affaire Alstom en est un exemple récent – ou torpillent des contrats de construction de sous-marins à 50 milliards d’euros. Et sans que rien de tout cela ne provoque de remise en cause de l’alliance. Un an seulement après l’affaire des sous-marins, le président Macron répondait positivement à l’invitation de Washington pour une visite d’État au cœur de l’Empire.
Dans les deux cas, une alliance défensive évolue vers une architecture impérialiste. Et, comme chez Athènes, l’hégémon se vit comme un bienveillant garant de l’ordre international, pas comme dominateur, mais les illusions sont faites pour être dissipées.
L’hubris de l’Empire : quand les masques tombent
Car démocratie états-unienne comme athénienne finissent, au nom d’une légitimité savamment construite, par violer les principes sur lesquels elles ont fondé leur hégémonie. Mélos, chez l’historien athénien Thucydide, n’est pas seulement un épisode de la guerre du Péloponnèse mais précisément l’instant où la fable de la supériorité morale ne tient plus. En -416 et -415, Athènes somme Mélos, une île neutre, de se soumettre, pour la seule raison qu’elle a refusé d’intégrer l’alliance dans sa guerre contre la ligue du Péloponnèse, l’alliance menée par la Sparte opposée à Athènes. Dans le célèbre dialogue mélien dépeint par Thucydide, l’on trouve la non moins fameuse assertion sur le rapport entre le fort et le faible : « la justice n’entre en ligne de compte dans le raisonnement des hommes que si les forces sont égales de part et d’autre ; dans le cas contraire, les forts exercent leur pouvoir et les faibles doivent leur céder » – l’écho avec le discours du Premier ministre canadien à Davos en janvier, citant d’ailleurs l’historien grec lui aussi, est saisissant ; après la volte-face états-unienne sur le plan diplomatique, Mark Carney avouait, contrit : « nous savions que l’histoire de l’ordre international fondé sur des règles était en partie fausse. Que les plus puissants y dérogeraient lorsque cela leur convenait. Que les règles entourant les échanges commerciaux étaient appliquées de manière asymétrique. Et que le droit international était appliqué avec plus ou moins de rigueur selon l’identité de l’accusé ou de la victime ».
Le dialogue mélien, placé en amont de la bataille dans l’œuvre de Thycudide, révèle cette tentation constante des puissances hégémoniques à s’auto-persuader que la puissance devient par elle-même source de droit, et la violation des règles communes acceptable. S’ensuit, à la suite d’un siège athénien victorieux, un véritable génocide : tous les adultes sont exécutés, le reste de la population mis en esclavage, avant que l’île ne soit colonisée au sens premier du terme par Athènes.
Les États-Unis ont connu, à plusieurs reprises, ce moment mélien : au Vietnam, quand l’anticommunisme constituait l’alpha et l’oméga de la diplomatie états-unienne ; en Irak, lorsque l’invasion de 2003, en violation du droit international, a illustré cette logique de la guerre préventive érigée en doctrine ; à Guantanamo lorsque la torture fut justifiée au nom de la croisade pour la liberté. Plus près de nous, l’opération de janvier 2026 au Venezuela, un véritable coup d’État, ou la guerre ouverte contre l’Iran déclenchée il y a quelques semaines donnent à voir les ressorts d’une puissance qui se croit tout permis en vertu, justement, de sa puissance.
La référence obsessionnelle des techno-césaristes à la chute de l’Empire romain, en réalité déclin lent et progressif pour les plus sérieux des historiens, n’offre qu’une explication partielle du moment que nous vivons. Plus éclairante encore est donc l’évolution du rapport entre Athènes et Sparte, la première finissant par être défaite par la seconde en -404 à l’issue de la guerre du Péloponnèse. Est-ce à dire que l’aveuglante hubris athénienne annonce une déconvenue certaine pour Washington ? Bien sûr que non, les surprises quotidiennes de l’époque trumpiste n’offrant plus aucune garantie de certitude, même aux plus attentionnés des analystes. L’histoire nous dit simplement qu’un retournement peut toujours survenir et qu’il n’existe pas d’hégémonie définitive. C’est notamment en tentant une expédition hasardeuse en Sicile en -416 qu’Athènes se retrouve défaite par Sparte douze ans plus tard. Force est de constater que vingt-trois ans après le désastre irakien, les États-Unis continuent de croire à la fable des opérations militaires courtes et décisives pour obtenir des changements de régime, démontrant surtout leur incapacité à tirer les leçons de leurs échecs.
À force de traiter le droit international comme un décor, utile quand il justifie l’action et négligeable quand il la contrarie, les États-Unis nourrissent une fatigue occidentale en dehors du bloc qu’ils prétendent coaliser et un ressentiment dangereux à leur égard au sein des opinions publiques de leurs alliés les plus traditionnels.
Barack Obama, qui est avant tout un dirigeant états-unien avant d’être l’icône progressiste si appréciée des élites occidentales, a initié la stratégie dite du pivot vers l’Asie. Celle-ci pourrait être pour les États-Unis un nouveau « piège de Thucydide », pour qui une puissance dominante ne peut échapper à la guerre contre une rivale émergente. Hier Sparte, demain la Chine ? Si la prédiction est incertaine, reste qu’une Amérique qui viole le droit international et trahit ses alliés se prive la capacité à fédérer durablement, avantage décisif dans ce type de rivalité. Car, rappelons-le, la Chine ne dessine pas d’alliance officielle. Athènes croyait que sa force la dispensait de convaincre, elle a découvert trop tard qu’on ne gagne pas une guerre d’hégémonie avec des vassaux contraints et des alliés humiliés. Dans le choc avec la Chine, les États-Unis auraient tout à perdre à répéter cette erreur car l’empire qui se croit au-dessus du droit finit toujours par découvrir que le mépris des règles dont on se réclame nourrit un discrédit qui se retourne un jour contre l’hégémon au bord du gouffre.
Mickaël Vallet,
Sénateur de la Charente-Maritime


















