L’embrasement au Moyen-Orient ne se laisse pas comprendre par les catégories classiques de la géopolitique. Il ne s’agit ni d’une simple extension des conflits existants, ni d’un basculement vers une guerre totale, mais plutôt d’un moment de vérité où les hiérarchies, longtemps définies par des équilibres coercitifs, se révèlent incapables de façonner un ordre.
Peut-on en quelque sorte évoquer une « ère post‑hégémonique » dans cette partie du monde où plus aucune puissance ne semble en mesure de peser réellement sur le système ? Le Moyen-Orient s’est-il transformé en un espace polycentrique fait de micro‑hégémonies, de coalitions instables, de souverainetés morcelées, de fragilités globales ? Comment le gouverner alors que toute domination semble devenue hors de portée ?
Depuis des mois, la guerre élargie agit à l’évidence comme une épreuve pour tous les acteurs – Iran, Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Turquie, Israël. Cette épreuve expose en effet une crise simultanée de légitimité, de projection et d’intégration. L’embrasement ne redistribue pas uniquement les rapports de force : il défait à présent la possibilité même d’une hégémonie. Le conflit en cours découvre une incapacité profonde à convertir la force en ordre, et ce par-delà les ressources militaires, financières et technologiques significatives dont ces États disposent. Comment faire sens de ce phénomène ?
Relevons en premier lieu l’érosion de légitimité qui mine l’ensemble du Moyen-Orient. Certes, l’Iran a déstabilisé un vaste espace, mais sans pouvoir toutefois mettre au pas ses propres zones d’influence et sans aucun horizon crédible. L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont vu leur modernité autoritaire se heurter à leur dépendance énergétique. La Turquie, quant à elle, a dû réviser ses ambitions néo‑impériales face à des répercussions économiques sévères. Israël, enfin, s’est engagé dans une guerre prolongée mais voit sa supériorité militaire contestée sur tous les fronts et connaît une usure interne croissante. On le voit, la légitimité de ces États est en l’état plus fonctionnelle que politique.
Une autre tendance est à la fin des coalitions et des blocs cohérents. La guerre a mis en lumière en effet les fractures endogènes, souvent plus déterminantes que les rivalités exogènes. Riyad et Abou Dhabi divergent ainsi sur les modalités de gestion de la crise. Téhéran ne maîtrise pas la prise d’autonomie de ses alliés, qui négocient directement avec les acteurs internationaux. Tel Aviv et Washington affichent des désaccords majeurs quant aux buts de la confrontation. Ankara oscille entre alignements tactiques et opportunisme. Ce sont finalement les anciennes architectures de sécurité qui se trouvent questionnées par des alliances transactionnelles et par conséquent réversibles, et à défaut de tout cadre d’action commun.
Les « périphéries en guerre » – Gaza, Liban, Syrie, Irak, Yémen – échappent à tout contrôle et font désormais figure de zones de gouvernance hybride où milices, tribus, autorités de facto et réseaux transnationaux coexistent sans hiérarchie évidente. Au fil des années, le pouvoir s’est décentré vers ces acteurs qui opèrent plus vite que les États et procèdent à une « recomposition par le bas » du système politique. L’une des conséquences de l’embrasement est l’émergence de micro‑hégémonies fondées sur une souveraineté distribuée comme norme pour ces groupes qui ont toujours recherché davantage à travers leur action qu’un destin de « mandataires ».
Sur tous les théâtres de guerre, l’aptitude de ces groupes à s’emparer de territoires, à y lever l’impôt, à administrer des flux économiques et financiers, à négocier des cessez‑le‑feu ou des couloirs humanitaires a fini par leur conférer une légitimité supérieure à celle des gouvernants. La guerre a également eu raison, de ce point de vue, d’une certaine grille d’analyse qui opposait États et proxies. Car ces mouvements hybrides sont plus que des instruments ; ils sont devenus des interlocuteurs diplomatiques de premier plan et des « producteurs d’ordre » là où il n’y en a plus. Les puissances régionales au Moyen-Orient peuvent continuer de les utiliser pour diluer leurs responsabilités, externaliser la crise et maintenir une sorte d’instabilité contrôlée face à leurs rivaux. Mais cette stratégie se retourne de plus en plus clairement contre elles.
S’oriente-t-on in fine vers un Moyen-Orient sans cœur distinct, symbolique d’une multipolarité « négative » ? On remarque sans difficulté que toute hégémonie stabilisatrice s’est évanouie de la carte, que les intermédiaires se sont au contraire démultipliés et que la porosité des alliances comme des alignements a conduit à une autre guerre, celle qui oppose actuellement plusieurs régimes de légitimité dans cette partie du monde. Autrement dit, la multipolarité n’a pas créé l’équilibre tant attendu mais une instabilité structurelle qu’aucun État n’a la capacité, ni même l’intérêt ou la volonté, de renverser. Aussi la puissance ne produit-elle plus d’ordre, mais de la division, de l’usure, et bien entendu de la dévastation.
Myriam Benraad,
professeure honoraire à l’Université d’Exeter












