Les chiffres du marché du travail ne sont clairement pas bons : le taux de chômage a augmenté au premier trimestre et la plupart des autres variables sont plutôt mal orientées. L’IA, si tant est qu’elle génère des gains de productivité significatifs, ne devrait pas faire augmenter le chômage, mais plutôt conduire à une recomposition sectorielle de l’emploi.
1. Un premier trimestre franchement médiocre
Avec une croissance nulle au premier trimestre (alors que l’on anticipait une hausse de +0,2 % du PIB) il ne fallait pas s’attendre à des miracles du côté de l’emploi. Cette crainte est confirmée : le taux de chômage a progressé de 0,2 point à 8,1 %.
Les autres chiffres concernant le marché du travail ne sont pas forcément plus reluisants : le nombre de jeunes ni en emploi ni en formation augmente, l’emploi en CDI recule légèrement et le taux de chômage de longue durée est en hausse. Parmi les rares chiffres positifs citons néanmoins la baisse du taux de chômage des 15-24 ans et la hausse du taux d’emploi, qui peut indiquer que la hausse du taux de chômage s’explique pour partie par des arrivées nouvelles sur le marché du travail.
Taux de chômage en France (Insee)
2. L’IA ne devrait pas faire augmenter le chômage
Une crainte croissante est que l’adoption de l’IA fasse augmenter le chômage. Cette vision pessimiste semble infondée pour deux raisons. La première est que, à ce stade, l’IA ne semble pas détruire de nombreux emplois puisque les gains de productivité n’accélèrent pas. Il n’est pas exclu que l’impact futur de l’IA sur le marché de l’emploi soit surestimé. La deuxième est que, même si l’IA détruisait des emplois et donc générait des gains de productivité, d’autres emplois seraient vraisemblablement créés en nombre globalement équivalent.
2.1. On voit l’IA partout, sauf dans les chiffres de la productivité
En 1987, le célèbre économiste Robert Solow faisait remarquer que l’on voyait des ordinateurs partout, sauf dans les chiffres de la productivité. On pourrait faire un constat similaire aujourd’hui : depuis 2022 et le lancement de ChatGPT toutes les entreprises tertiaires expliquent comment l’IA bouleverse (ou va bouleverser) leur organisation. Pourtant la dynamique des gains de productivité ne montre aucune accélération ces dernières années. L’évolution de la productivité horaire aux États-Unis suit une tendance assez stable depuis plusieurs décennies, la seule cassure notable étant celle engendrée par la crise sanitaire.
Or, si l’IA réorganise massivement le marché du travail, cela doit s’observer dans l’évolution de la productivité : la technique remplace des travailleurs, rendant ceux qui restent plus productifs. Une nouvelle technologie sans gains de productivité est une technologie inutile que les entreprises n’utiliseront pas. Certes, l’IA impacte déjà certains secteurs (traduction, informatique), mais l’impact macro-économique de cette technologie ne semble pas, à ce stade, plus significatif que les innovations passées (informatique, internet, ouverture au commerce international[1]).
Il est peut-être encore trop tôt pour constater pleinement les effets de l’IA sur la productivité et l’emploi. Les entreprises peuvent avoir besoin de temps pour utiliser efficacement une nouvelle technologie. Mais, à ce stade, les prévisions d’un tsunami à venir sur le marché de l’emploi semblent excessives au vu des chiffres disponibles.
Productivité horaire du travail aux Etats-Unis
(100 en 2017, source Fred)
2.2 Les gains de productivité créent autant d’emplois qu’ils en détruisent
L’IA, comme toute innovation, détruit certains emplois tout en en créant d’autres, entraînant une recomposition de l’emploi (qui peut poser de sérieux problèmes économiques et sociaux pendant la période de transition), mais sans effet global sur le stock total d’emplois.
Si l’IA venait à détruire de nombreux emplois, donc à générer des gains de productivité significatifs (ce qui, on l’a vu, n’est pas encore certain), certains emplois seraient remplacés par la technologie, mais cette évolution entraînerait une hausse des revenus (du capital ou du travail selon la répartition des gains de productivité), donc une hausse de la demande et des embauches dans d’autres secteurs. En effet, les baisses de coûts engendrées par un gain de productivité ne disparaissent pas dans la nature, elles sont un gain soit pour les entreprises (hausses de profits) soit pour les salariés rendus plus efficaces par la technologique (hausses des salaires), sois pour les consommateurs (baisse de prix des services fabriqués plus efficacement, donc hausse des salaires réels dans toute l’économie). Il en résulte une demande nouvelle qui génère des emplois à proportion des emplois détruits.
L’histoire économique tempère les craintes d’une hausse du chômage liée au progrès technique : alors que l’emploi agricole représentait environ les trois quarts de la population active il y a deux siècles, il n’en représente plus que quelques pourcents du fait du progrès technique, sans que le chômage ait augmenté en conséquence. De plus, la période des « 30 Glorieuses », marquée par une diffusion forte des technologies dans l’économie, a été une période de plein emploi du fait, justement, de la hausse de la demande générée par les gains de productivité.
Sylvain Bersinger,
Économiste et fondateur du cabinet Bersingéco
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[1] La mondialisation et l’innovation technologique agissent de manière assez similaire sur le marché du travail, en permettant des gains de productivité et un phénomène de « destruction créatrice »



















