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dans L'édito de Myriam Benraad

« Golfe Persique », « golfe Arabique » ?

Myriam BenraadParMyriam Benraad
11 mai 2026
Kharg, épineuse île du golfe Persique

La toponymie n’est pas un résidu du passé mais un instrument de puissance exploité dans les conflits hybrides. L’ancienne dichotomie entre « golfe Persique » et « golfe Arabique » a retrouvé une actualité brûlante dans l’environnement présent, pesant de tout son poids sur les recompositions stratégiques en cours.

 « L’Autorité du détroit du golfe Persique vous souhaite la bienvenue », titrait récemment une page Internet orchestrée de toutes pièces par la République islamique d’Iran en vue d’officialiser son obstruction du détroit d’Ormuz depuis février 2026. Loin d’être anodine, cette annonce réactive la longue controverse relative à l’appellation de la zone, l’un des contentieux les plus durables de l’histoire internationale. Le conflit ne se réduit pas à une simple querelle lexicale mais cristallise, depuis l’Antiquité, une rivalité profonde entre l’Iran et ses voisins arabes. À l’heure de la guerre de l’information et de réalignements majeurs dans tout le Moyen-Orient, il se drape d’une affirmation de souveraineté des deux parties et d’une diplomatie coercitive indissociable des dynamiques de puissance, des enjeux énergétiques et des reconfigurations sociopolitiques.

Cette controverse constitue un cas paradigmatique de ce que la géopolitique critique nomme la « bataille des noms ». Dans des espaces disputés, la toponymie n’est en effet jamais neutre. Elle exprime certains rapports de force et certaines revendications dont le « Golfe » reste un symbole par excellence, concentrant près de 30 % des hydrocarbures transitant par le détroit d’Ormuz. Si l’appellation « golfe Persique » domine largement dans les sources historiques, diplomatiques et cartographiques jusqu’au milieu du XXᵉ siècle, l’essor du nationalisme arabe, la décolonisation et les conflits régionaux ont contribué à en politiser la charge symbolique. En réactivant un vieil antagonisme irano-arabe, la guerre actuelle lui confère également une dimension nouvelle.

Les premières mentions du « golfe Persique » apparaissent chez les géographes grecs – Hécatée de Milet, Strabon et Ptolémée (Persikós kólpos). Cette dénomination reflète alors la centralité de l’empire achéménide instauré par Cyrus II le Grand et qui s’étend sur une vaste partie du Moyen-Orient et de l’Asie. À l’identique, les éminents savants arabes du Moyen Âge emploient en majorité l’expression « mer persique » (al-Bahr al-Fārsi) pour s’y référer. Entre les XVIᵉ au XIXᵉ siècles, les puissances européennes adoptent systématiquement la formule dans leurs traités et sur leurs cartes. L’Organisation hydrographique internationale (OHI) et les Nations unies en conservent d’ailleurs symptomatiquement l’emploi de nos jours. Pendant deux millénaires, la toponymie est donc stable et peu contestée.

C’est l’ascension du mouvement nassérien dans les années 1950 qui la permute en un canal de mobilisation idéologique panarabe. L’expression « golfe Arabique » (al-Khalīj al-‘Arabī) jaillit ainsi au cœur des discours politiques, ceux de l’Égypte et de l’Irak notamment. Au lendemain du retrait des forces mandataires britanniques, les nouveaux États indépendants tentent de propulser une identité arabe souveraine face à un Iran impérial personnifié par la figure du Chah. Trois dossiers exacerbent les clivages durant cette séquence. Tout d’abord, le territoire de Bahreïn continue d’être réclamé par Téhéran jusqu’en 1970. Ensuite, les îles de Tomb et d’Abou Moussa se voient occupées par les forces iraniennes. Enfin, le détroit d’Ormuz se transforme en enjeu géopolitique de premier plan.

Alors qu’une théocratie révolutionnaire s’est arrogé le pouvoir en 1979, Saddam Hussein impose la formule « golfe Arabique » dans la propagande baathiste pour délégitimer l’adversaire iranien au cours de la longue guerre (1980-1988) qui oppose les deux pays, l’une des plus meurtrières de l’histoire du Moyen-Orient contemporain. Plus tard, les guerres de 1991 et 2003 achèvent de militariser la problématique. Les monarchies arabes renforcent leur coopération avec le monde occidental, tandis que l’Iran s’auto-proclame parrain d’un « Axe de la résistance ». Dans les faits, la chute de Bagdad a ouvert un boulevard au régime islamiste chiite, du Moyen-Orient jusqu’en Méditerranée. Les États arabes du Golfe considèrent déjà cette expansion comme une menace existentielle. Usant d’un habile soft power, Téhéran multiplie de son côté les campagnes en vue de prescrire internationalement la terminologie « golfe Persique ».

Il importe de noter que le camp arabe a longtemps privilégié l’ambiguïté, évoquant « le Golfe » (Al-Khalīj) pour éviter une confrontation plus directe, tout en réfutant l’adjectif « persique ». Au gré des guerres par procuration (Yémen, Syrie, Liban…) qui ont suivi et d’une compétition énergétique accrue, la toponymie s’est progressivement instituée en un marqueur crucial de la guerre froide entre Iran et Arabie saoudite. Le conflit actuel est en ce sens également une « guerre irano-arabe » qui éclate dans un environnement de tensions cumulées au long cours. Les attaques contre des infrastructures pétrolières du Golfe attribuées à Téhéran et ses milices, de même que la montée de tous les dangers dans le détroit d’Ormuz, ont entraîné une riposte coordonnée entre membres du CCG. Tandis que l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, Bahreïn et le Koweït ont formé une coalition appuyée par les États-Unis et en partie par Israël, l’Iran a recouru à ses forces navales asymétriques, ses missiles balistiques et ses réseaux d’influence régionaux.

Depuis le début de la guerre, la toponymie constitue une spectaculaire arme informationnelle, la bataille des noms se jouant autant sur les cartes que sur les réseaux sociaux et plateformes numériques. Les monarchies arabes imposent désormais l’appellation Arabian Gulf dans leurs communications militaires, là où l’Iran consolide l’usage de Persian Gulf dans sa diplomatie et ses médias, multipliant aussi les cyberattaques contre des bases de données cartographiques. Le détroit d’Ormuz est bien entendu le centre de gravité de cet affrontement qui révèle des récits historiques et géopolitiques concurrents. Pour la République islamique, obsédée par sa survie, il s’agit de rappeler l’héritage grandiose de la civilisation perse. Pour les autorités arabes, l’enjeu est celui d’une communauté de destin devant ce voisin à la stratégie aussi imprévisible que brutale. 

Myriam Benraad,
Professeure honoraire à l’Université d’Exeter

Myriam Benraad

Politiste de formation, Myriam Benraad est titulaire d’un doctorat de l’Institut d’études politiques de Paris (Sciences Po, 2011) et s’est spécialisée dans les relations et la négociation internationales, les études sur la paix et les conflits, ainsi que la géopolitique mondiale et l’économie politique internationale, avec un accent particulier sur les transitions et émotions politiques au Moyen-Orient et dans le monde arabe en général. Elle a été associée à divers centres de recherche et a régulièrement exercé en tant que consultante et experte/conseillère technique pour l’Union européenne et plusieurs organisations internationales et agences de développement (notamment la Banque européenne d’investissement et la Banque mondiale). Outre ses nombreuses années d’expérience dans l’enseignement supérieur, Myriam Benraad est une chercheuse chevronnée ainsi que la fondatrice du Réseau interdisciplinaire d’études sur la vengeance (TNRS) et de l’Institut Delphes. Parmi ses dernières publications : Mécanique des conflits : cycles de violence et résolution et L’Irak par-delà̀ toutes les guerres. Idées reçues sur un État en transition.

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