La récente démission du géographe Jacques Lévy du Conseil d’évaluation de l’école (CEE) n’est pas un simple fait divers institutionnel. Elle agit comme un désaveu cinglant d’un dispositif emblématique de la politique éducative portée par Jean-Michel Blanquer et instaurée au pas de charge entre 2017 et 2022.
Derrière les discours sur la « culture de l’évaluation », c’est en réalité un outil de pilotage vertical, technocratique et profondément défiant à l’égard des acteurs de terrain qui se révèle.
Une réforme idéologique sous couvert de rationalité
Dès son origine, le CEE s’est en effet inscrit dans une vision très marquée de l’école : celle d’un système qu’il faudrait « objectiver », mesurer, comparer — et, en creux, mettre sous contrôle. Cette approche, largement inspirée du New Public Management, réduit l’éducation à une série d’indicateurs de performance , appliquant à l’école publique les principes de gestion des entreprises privées .
Avec ce Conseil d’évaluation de l’école, la promesse était claire : substituer à une culture professionnelle jugée trop autonome une culture du résultat. Sous cette prétendue rationalisation se cache un objectif politique inavoué mais pourtant bien réel : reprendre la main sur un système éducatif historiquement structuré par des formes d’autonomie pédagogique et ne plus s’interroger sur ce que ce système apporte aux usagers mais sur ce qu’il coûte à la société.
Une indépendance fictive, un entre-soi administratif
Le vice originel de ce Conseil d’évaluation est connu : il prétend être indépendant tout en étant constitué, pour une large part, des mêmes structures qu’il est censé évaluer, à savoir l’Inspection générale, la DEPP – Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance – et enfin la DGESCO – Direction générale de l’enseignement scolaire – .
Autrement dit, l’administration s’auto-évalue.
Cette confusion des rôles n’est pas un accident, mais un choix. Elle permet de verrouiller la production d’expertise, d’éviter toute critique systémique, et de maintenir l’évaluation dans un cadre compatible avec les orientations ministérielles. La démission de Jacques Lévy met brutalement fin à cette fiction : il n’y a jamais eu d’indépendance, seulement sa mise en scène.
Une machine à produire de la conformité
Sur le terrain, les évaluations d’établissements ont proliféré à un rythme soutenu. Présentées comme des outils d’amélioration, elles fonctionnent en réalité comme des instruments de normalisation.
Autoévaluations balisées, référentiels imposés, visites externes calibrées : tout concourt à aligner les pratiques locales sur des attendus définis au ministère. Loin de libérer la parole des équipes, ces dispositifs tendent à la formater.
Le message implicite est limpide : les établissements ne sont pas invités à penser leur action, mais à démontrer leur conformité.
Des équipes sous pression, une utilité contestée
Pour les enseignants et les chefs d’établissement, le bilan est sévère. La charge de travail liée aux évaluations est réelle, leur utilité beaucoup moins évidente.
Les rapports produits s’accumulent, souvent sans débouchés concrets. Les marges de manœuvre restent limitées, et les recommandations peinent à se traduire en transformations effectives. Pire : l’évaluation peut devenir un facteur de stress supplémentaire, dans un métier déjà fragilisé.
Ce décalage entre l’énergie mobilisée et les effets observés alimente un sentiment de dépossession dans les équipes pédagogiques. L’évaluation n’est plus perçue comme un levier, mais comme une injonction dont l’utilité reste marginale.
Un écran qui masque les vrais problèmes
En focalisant l’attention sur les établissements, le Conseil d’évaluation détourne le regard des responsabilités des décideurs au plus haut niveau. Les inégalités scolaires, la ségrégation sociale, la crise du recrutement, la formation des enseignants : autant de questions structurelles que ces évaluations locales ne peuvent pas résoudre.
Ce déplacement n’est pas neutre. Il revient à faire porter sur les acteurs de terrain la responsabilité de dysfonctionnements qui relèvent en grande partie des choix politiques nationaux. L’évaluation devient alors un outil commode : elle donne l’illusion d’agir sans remettre en cause les fondements même du système.
L’héritage problématique de l’ère Blanquer
Le CEE est l’une des expressions les plus abouties d’une politique éducative marquée par la centralisation, la verticalité et la défiance. Sous couvert de modernisation, Jean-Michel Blanquer a profondément renforcé le pilotage par les indicateurs et a affaibli les espaces de délibération professionnelle.
Dans cette logique, l’évaluation n’a jamais été conçue comme un outil au service des acteurs, mais bel et bien comme un levier de contrôle.
La démission de Jacques Lévy révèle aujourd’hui les limites de ce modèle : on ne construit pas une culture de l’évaluation contre les professionnels, ni sans une véritable indépendance intellectuelle.
Rompre avec une logique de contrôle
Si l’on veut sauver l’idée même d’évaluation, il faut rompre clairement avec cet héritage. Cela suppose une institution réellement indépendante du ministère, une évaluation centrée sur les besoins des équipes, et non sur leur conformité et enfin une articulation honnête entre diagnostic local et politiques nationales.
À défaut, le CEE restera ce qu’il est devenu : une machine technocratique produisant des données sans confiance, des procédures sans adhésion, et des rapports sans effets sur les pratiques pédagogiques des équipes et sur la réussite des élèves.
La démission de Jacques Lévy n’est pas seulement un signal d’alerte. C’est un verdict. Celui d’un dispositif qui, dès sa conception, portait en lui ses propres limites.
Plus largement, elle pose une question fondamentale : veut-on une évaluation pour comprendre et améliorer l’école au service des élèves, ou une évaluation pour la contrôler ?
A ce jour, la réponse apportée par le Conseil d’évaluation de l’école penche clairement vers la seconde option.
Yannick TRIGANCE
Secrétaire national PS Education
Conseiller régional Ile-de-France
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