Ces dernières semaines, il était partout. Dans Le Monde et Libération, sur France Culture et Arte, dans les colonnes des magazines culturels, dans les programmes des think tanks soudain passionnés d’historiographie médiévale. Aujourd’hui, 82 ans après son exécution par la Gestapo, Marc Bloch entre au Panthéon, et la France redécouvre à marche forcée un homme qu’elle avait rangé dans ses manuels universitaires sans jamais vraiment l’étudier.
Ces articles, ces émissions, je les ai lus et regardées comme beaucoup avec le sentiment qu’il se passait quelque chose d’un peu inhabituel : un historien du Moyen Âge fusillé en 1944 qui, relu aujourd’hui, parle de notre présent avec une précision fascinante. Pas de manière métaphorique. Directe, concrète, opérationnelle. Et franchement utile pour ce que je fais.
Dans une précédente tribune, j’évoquais Habermas et son idéal d’une communication fondée sur la raison, le débat transparent, la maîtrise de l’espace public. Précieux comme horizon. Bloch, lui, aide à comprendre le terrain sur lequel on marche avant d’espérer l’atteindre. Et si Marc Bloch était, sans que personne ne l’ait vraiment formulé ainsi, l’un des penseurs les plus utiles qui soit pour quiconque travaille aujourd’hui dans la communication politique ? Ce n’est pas une provocation. C’est une hypothèse sérieuse.
Il a inventé l’analyse des fausses nouvelles, cent ans avant nous
En 1921, Bloch publie un court essai sur la propagation des rumeurs pendant la Première Guerre mondiale. Sa conclusion devance d’un siècle nos débats sur la désinformation : une fausse nouvelle ne triomphe pas parce que les gens sont naïfs. Elle triomphe parce qu’elle répond à un besoin qui préexistait, à une angoisse que le réel n’avait pas encore su nommer. « La fausse nouvelle naît toujours de représentations collectives qui préexistent à sa naissance. » Pour tout communicant politique confronté à un récit adverse qui s’emballe, cette phrase change tout. La bonne question n’est pas « comment réfuter ce mensonge ? », c’est « qu’est-ce que ce mensonge révèle de ce que mes publics ont besoin d’entendre ? »
Il a expliqué pourquoi le pouvoir politique a besoin de magie
Dans un livre de 1924, Bloch analyse un phénomène en apparence anecdotique : pendant des siècles, les rois de France et d’Angleterre ont touché des malades lors de cérémonies solennelles, et des millions de personnes ont cru sincèrement que ce geste les guérissait. Il décrit comment une autorité politique entretient sa légitimité non par la démonstration rationnelle de sa compétence, mais par le rituel, la mise en scène, la répétition, le récit fondateur. Les publics ne choisissent pas leur chef comme ils choisissent un prestataire de services. Ils investissent en lui une part de croyance qui relève autant du rite que de l’argument. Les conseillers en communication politique modernes, sans toujours le savoir, travaillent sur le même matériau que les chapelains royaux du XIIIe siècle. C’est inconfortable. C’est vrai.
Il a écrit le manuel de la communication de crise honnête
En juin 1940, après la débâcle, Bloch rédige clandestinement L’Étrange Défaite. Il y nomme les responsabilités, n’épargne personne, refuse le récit consolateur. À une époque où la communication de crise consiste d’abord à trouver un bouc émissaire et à minimiser, ce texte vieux de quatre-vingt-cinq ans reste le meilleur modèle disponible : un diagnostic lucide est la seule base pour reconquérir la confiance. Pas la plus confortable. La seule qui tienne.
Un électorat, ça se lit comme un territoire historique
Bloch a développé une idée simple en apparence : pour comprendre le présent, il faut remonter le fil du temps, parce que certains ressentiments et certaines représentations persistent bien au-delà des changements de surface. Pourquoi un territoire vote-t-il comme il le fait depuis trois générations ? Pourquoi certaines promesses restent-elles inaudibles quelles que soient leur sincérité et leur pertinence ? Parce que les publics politiques sont des héritiers, pas des individus vierges de toute histoire. La communication qui l’ignore finit par attribuer ses défaites à la malveillance ou à la stupidité de l’électeur. Ce qui est rarement juste, et toujours coûteux.
Il a prouvé que la vie d’un homme peut être son argument le plus fort
Intellectuel reconnu, Bloch aurait pu, comme beaucoup, choisir la prudence. Il a choisi la Résistance. Arrêté, torturé, exécuté à 57 ans, il a fait de sa propre vie la démonstration de ce qu’il pensait. Dans un monde où les publics scrutent avec une acuité croissante l’écart entre les discours et les conduites, Bloch incarne une vérité que la communication politique redécouvre laborieusement : l’authenticité n’est pas un outil de plus dans la boîte à outils. C’est la seule monnaie qui ne se dévalue pas.
Marc Bloch entre au Panthéon aujourd’hui. C’est une belle occasion de cesser de le commémorer pour commencer à le lire.
Philippe Lentschener
Sources tirées de l’accompagnement de ces célébrations : « Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre » : le texte très actuel de Bloch, consacré à la propagation des rumeurs pendant la Première Guerre mondiale. « Les Rois thaumaturges ») : sur le pouvoir de guérison attribué aux rois et sur la construction de la légitimité politique par le rite et la croyance collective. « L’Étrange Défaite » : un des rares textes d’un acteur d’un désastre qui refuse la résignation et l’autojustification.
« Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien » : réflexion sur la méthode, la critique des sources et l’éthique de celui qui travaille avec des récits.


















