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dans International

Les défis diplomatiques de Keiko Fujimori, la nouvelle présidente du Pérou

David BirosteParDavid Biroste
31 juillet 2026
Les défis diplomatiques de Keiko Fujimori, la nouvelle présidente du Pérou
Analyse

Le 28 juillet 2026, jour de sa fête nationale, le Pérou a franchi une étape historique avec l’investiture de Keiko Fujimori en tant que nouvelle présidente de la République. À 51 ans, la cheffe de file du parti Force populaire accède enfin à la magistrature suprême lors de sa quatrième tentative[1]. Acquise au terme d’un second tour extrêmement serré le 7 juin 2026, cette victoire marque le retour aux affaires du fujimorisme, vingt-six ans après la chute du père, Alberto Fujimori (1990-2000)[2].

 

L’importance de l’arrivée au pouvoir de Keiko Fujimori se mesure aussi aux nombreux dignitaires présents à sa cérémonie de prestation de serment : notamment le roi d’Espagne Felipe VI, les présidents Javier Milei (Argentine), Rodrigo Paz Pereira (Bolivie), José Antonio Kast (Chili), Daniel Noboa (Équateur), Nasry Asfura (Honduras), José Raúl Mulino (Panama), Santiago Peña (Paraguay), Yamandú Orsi (Uruguay), le vice-président élu José Manuel Restrepo (Colombie)[3], le secrétaire d’État adjoint Christopher Landau (États-Unis), le ministre des Sciences et de la Technologie Yin Hejun (Chine) ou encore le président de la chambre des représentants Rachid Talbi Alami (Maroc)[4].

 

Au-delà des importants enjeux de politique intérieure (lutte contre l’insécurité, relance économique et gestion des dérèglements climatiques dont El Niño), la présidente Fujimori va devoir faire face à un certain nombre de défis capitaux en matière de politique étrangère. Décryptage.

I°/ La coopération régionale comme priorité

Dans son premier discours à la Nation, la nouvelle cheffe de l’État a insisté sur le rôle plus actif que doit jouer le Pérou dans la coopération régionale[5]. Elle a ainsi annoncé :

–       qu’elle allait promouvoir l’Alliance du Pacifique en vue d’accroître la compétitivité de l’économie nationale sur les marchés mondiaux[6] ;

–       qu’elle redoublerait d’efforts dans le travail régional commun, en particulier au sein de la Communauté andine dont l’objectif est de renforcer l’intégration des peuples andins[7] ;

–       qu’elle comptait prioriser le rôle du Pérou dans le cadre du forum de Coopération économique pour l’Asie-Pacifique (APEC) ; 

–       et qu’elle accueillerait toutes les opportunités d’investissement et de coopération des pays amis de la région du Moyen-Orient.

 

Elle a souligné le fait que la position géographique de son pays devait lui permettre d’être un « pont reliant ces continents [Asie, Moyen-Orient] aux marchés d’Amérique latine et des Caraïbes ».

II°/ Un inévitable alignement, partiel, sur Washington

L’élection de Keiko Fujimori s’inscrit pleinement dans une « vague bleue » conservatrice qui recouvre progressivement l’Amérique latine depuis 2023, en réaction à l’échec des gouvernements de gauche face à l’explosion de l’insécurité et du crime organisé (Argentine en 2023 et 2025 ; Équateur en 2023 et 2025 ; El Salvador, Panama et République dominicaine en 2024 ; Bolivie, Honduras et Chili en 2025 ; Costa Rica et Colombie en 2026). Dans ce contexte, la politique extérieure de la présidente péruvienne devrait s’aligner sur les ressorts idéologiques de celle de Donald Trump tout en préservant des liens commerciaux étroits avec la Chine.

 Le rapprochement de Lima avec Washington se constate déjà dans la présence d’une importante délégation américaine à l’investiture de madame Fujimori et la nomination de Carlos Espá au poste clef de ministre des Affaires étrangères : en effet, ce dernier connaît parfaitement la diplomatie américaine pour avoir été le directeur de la communication de l’ambassade des États-Unis au Pérou pendant 15 ans. L’alignement avec la Maison Blanche devrait se traduire prochainement par l’intégration du Pérou dans le bouclier des Amériques, une initiative continentale lancée en février 2026 dans le but de former un front uni contre le narcotrafic, l’immigration illégale et les pays « hostiles » (c’est-à-dire Cuba et le Nicaragua, mais aussi la Chine, la Russie et l’Iran)[8]. Sur le plan de la sécurité, l’action intérieure de lutte contre le crime organisé va se coupler avec une action concertée avec les pays voisins : le Pérou est toujours le deuxième producteur mondial de cocaïne et 70 % des armes qui entrent illégalement en Équateur passent par la frontière péruvienne[9]. Un autre rapprochement concernera probablement l’initiative mondiale de la Pax Silica, matérialisée en décembre 2025 afin de construire des chaînes d’approvisionnement sécurisées des terres rares pour alimenter l’écosystème des technologies informatiques au sens large (dont l’IA)[10].

Cependant, depuis 12 ans, la Chine occupe la place de premier partenaire commercial et de premier marché d’exportation du Pérou. La politique étrangère péruvienne ne peut qu’être pragmatique au regard du poids commercial de la Chine. Lima n’a pas les moyens de se priver des investissements de Pékin (Beijing) dès lors que Washington n’est pas en mesure de compenser les pertes économiques qu’engendrerait la décision de réduire drastiquement les relations avec le marché chinois. Malgré un rapprochement politique et idéologique avec l’administration Trump, Keiko Fujimori devra composer avec la réalité de son pays, c’est-à-dire avec une dépendance stratégique aux financements chinois, comme en témoigne l’inauguration du port de Chancay par le président Xi Jinping en personne en 2024[11]. Pendant 20 ans, l’Oncle Sam s’est contenté d’une simple politique de bon voisinage avec l’Amérique latine : le Pérou, comme d’autres pays latino-américains, a cherché d’autres sources de financement et la Chine a répondu présente. La nouvelle présidente Fujimori va donc très certainement pratiquer un « équilibrisme » diplomatique délicat.

En définitive, l’accession de Keiko Fujimori à la tête de l’État place le Pérou au cœur d’une équation diplomatique complexe. Si l’alignement idéologique avec Washington semble naturel dans le prolongement de la « vague bleue » conservatrice, la dépendance économique à l’égard de Pékin restera une réalité désormais systémique. La diplomatie péruvienne va donc être marquée par le pragmatisme et la recherche de nouveaux marchés, comme au Moyen-Orient.

 

David Biroste
Docteur en droit et vice-président de l’association France – Amérique latine Caraïbes (latfran.org)


[1] Voir à propos du premier tour : « Le Pérou, entre instabilité interne et contraintes externes », Revue politique et parlementaire, 16 avril 2026.
[2] Élu démocratiquement en 1990, Alberto Fujimori devient rapidement un autocrate. Sous prétexte de lutter contre le terrorisme et le trafic de drogue, il réalise un auto-coup d’État en 1992 qui le rend d’abord populaire : dans un premier temps, il dissout les deux chambres du Parlement, interdit les partis politiques et censure la presse. Après avoir fait adopter une nouvelle Constitution en 1993, il est réélu en 1995 et arrive à vaincre les guérillas marxistes du Sentier lumineux et du Mouvement révolutionnaire Túpac Amaru, coupables d’exactions sanglantes depuis le début des années 1980. En 2000, après sa réélection contestée, Fujimori s’enfuit au Japon. Extradé en 2007, il est condamné en 2009 à 25 ans de prison pour crime contre l’humanité en raison de massacres perpétrés par un escadron de la mort qui luttait contre les violences du Sentier lumineux. Il décède en 2024.
[3] En l’absence du Président élu Abelardo de la Espriella qui prépare sa propre cérémonie d’installation programmée le 7 août 2026, malgré des désaccords avec le Président sortant Gustavo Petro : Agudelo, Mateo Garcia, « Cámara de Representantes aprobó que la posesión de Abelardo De La Espriella sea en Cali », El Tiempo, 28 juillet 2026.
[4] Une des premières décisions de politique étrangère de Keiko Fujimori a été de confirmer son soutien à la résolution n° 2797 du Conseil de sécurité de l’ONU qui soutient le plan d’autonomie marocain comme base du règlement du conflit au Sahara occidental, en cours depuis 1975 : José Ángel Pedraza, « La nouvelle présidente Fujimori confirme le soutien du Pérou au plan du Maroc sur le Sahara », Atalayar, 16 juillet 2026.
[5] Selon l’article 118 (§ 11) de la Constitution, il revient au Président de la République de « diriger la politique étrangère et les relations internationales ».
[6] Il s’agit d’une organisation internationale à vocation régionale, créée en 2011 et composée du Chili, de la Colombie, du Mexique et du Pérou. Son but est d’approfondir l’intégration des économies nationales et de consolider les liens commerciaux avec la zone Asie-Pacifique. En application de l’article 2 de l’accord cadre du 6 juin 2012, les États membres sont soumis à trois exigences essentielles : le respect de l’État de droit, la séparation des pouvoirs la protection des droits fondamentaux (alianzapacifico.net/).
[7] Créée en 1969, la Communauté andine est une organisation internationale régionale composée de quatre pays représentant 116 millions de personnes : Bolivie, Colombie, Équateur, Pérou. Elle dispose d’un système d’intégration constitué notamment d’un Conseil présidentiel andin, d’un secrétariat général, d’un parlement andin et d’un tribunal de justice (comunidadandina.org/).
[8] Pascal Drouhaud, « Sommet « Bouclier des Amériques » : une nouvelle alliance autour de Donald Trump », Revue Défense Nationale, Avril 2026, N° 889, p. 116.
[9] Le Président équatorien a annoncé qu’il avait trouvé un accord avec Keiko Fujimori pour mettre en place un plan conjoint contre trafic d’armes, d’explosifs et autres activités criminelles (renforcement des patrouilles militaires frontalières, déploiement d’outils technologiques de surveillance comme des drones, renforcement de la coopération en matière de renseignement) : César Noboa, « El 70 % del armamento ilegal entra a Ecuador por la frontera sur, dice Daniel Noboa previo a posesión de Keiko Fujimori », Ecuavisa, 27 juillet 2026.
[10] Plusieurs pays latinoaméricains en font déjà partie : l’Argentine, le Chili, le Costa Rica, El Salvador et le Panama. L’objectif affiché consiste à ne plus dépendre de partenaires commerciaux non fiables tels que la Chine, laquelle contrôle environ 60 % de la production mondiale et 85 % des étapes cruciales de transformation de ces matériaux : « « Pax Silica«  : pour contrer la Chine, les Etats-Unis signent avec plusieurs pays d’Asie-Pacifique un accord sur l’IA », Challenges avec AFP, 12 décembre 2025,
[11] « Peru-China: Chancay “mega-port” opens, shortening Pacific route », Agence Nova, 15 novembre 2024 : La Chine a financé 60 % des 3,5 milliards de dollars du coût de cette infrastructure portuaire et en a obtenu la concession d’exploitation pour une durée de 30 ans. Ce site fait partie du projet des nouvelles routes de la soie.
crédit photo : mbzfotos / Shutterstock.com
David Biroste

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