Donald Trump fait briller le retour de « l’Âge d’or ». Comme à la fin du dix-neuvième siècle, protectionnisme et annexionnisme sont à l’ordre du jour. Le nationalisme de Trump ferme les conduits de l’immigration illégale et pourchasse les sans-papiers. L’Âge d’or version Trump est en rupture avec les politiques républicaines de la deuxième partie du vingtième siècle. Il joue la « Grandeur Américaine » dans une course avec la Chine sur la « Frontière » technologique pour que l’Amérique soit la « Première » à remettre les pieds sur la Lune et à hybrider nos sociétés avec l’IA.
Élu, Donald Trump inaugure son deuxième mandat en faisant miroiter un retour de l’« Âge d’or ». Une expression qui, dans l’histoire des États-Unis, désigne la période ouverte par l’accession à la présidence de William McKinley en 1897. Donald Trump joue de l’analogie entre lui et le président du dix-neuvième siècle finissant. Tous les deux, républicains. Tous les deux, industrialistes. Tous les deux, accusés de « populisme » pour articuler le vote des ouvriers de l’industrie avec les intérêts du patronat industriel. Tous les deux, protectionnistes. Tous les deux, accueillants envers les capitaux étrangers pour doper le développement. Tous les deux, annexionnistes.
De ce recyclage de « l’Âge d’or » de la fin du dix-neuvième siècle, faut-il déduire que Donald Trump serait le président scellant la rupture avec l’Amérique du vingtième siècle et des débuts du vingt-et-unième ? De prime abord, le point d’interrogation semble superflu tant le style de sa présidence le démarque des us et coutumes de la Maison-Blanche. Et tant sa rhétorique bouscule le champ du dicible pour donner libre cours à l’expression crue des ressentiments. Incontestablement, il exerce le pouvoir de la même façon qu’il l’a conquis.
En 2016, le succès de son improbable campagne électorale a résonné comme un coup de canon tant il prenait à rebours les codes des experts en communication et de la bienséance. Qu’un homme de soixante-neuf ans, sans aucune expérience politique, mais avec beaucoup de gouaille et une nouvelle marque – MAGA, Rendre sa Grandeur à l’Amérique – parvînt en seize mois seulement à être élu grâce à une campagne « baroque » et « grotesque » incita à penser à un dérèglement du système politique américain.
Cependant, sa première présidence de 2016 à 2020 démentit ces mauvais augures. Certes Donald Trump n’avait les mains libres ni au Congrès, ni au gouvernement où trop de républicains restaient attachés aux valeurs traditionnelles de leur parti. Mais, une fois battu à la présidentielle de 2020 par Joe Biden, résolu à effacer cet affront électoral, Donald Trump s’attacha à imposer la marque MAGA dans son parti. Aux élections intermédiaires de 2022, il n’hésita pas à réclamer à ses partisans d’éliminer les républicains old school quitte à faire élire des démocrates. L’épuration réussit. Donald Trump revient, à la Maison-Blanche, les mains libres. Alors, que veut-il de son pouvoir intimidant ? Quelle marque veut-il imprimer dans l’histoire américaine ?
Dès sa première péroraison, D. Trump affiche ses priorités : la Tech et « l’Âge d’or ». Ce futurisme désarçonne car la Silicon Valley semble à l’image de la Californie démocrate. La dissociation entre les stars d’Internet et le parti de Barack Obama s’est conclue dans les deux mois qui séparent l’élection de Donald Trump de l’inauguration de sa présidence. La Tech a beaucoup à se faire pardonner par le nouveau président. Les réseaux sociaux de Meta et Twitter ont bloqué la communication de Donald Trump et contrôlé celle de ses supporters pour sanctionner l’invasion momentanée du Capitole, le 6 janvier 2021.
Dans un premier accroc à la prépondérance démocrate dans la Tech, aux élections intermédiaires de 2022, Elon Musk, qui jusqu’alors contribue aux levées de fonds des démocrates, change de camp par hostilité aux législations favorables au changement de genre. Il s’installe au Texas. Il rachète Twitter qu’il renomme X. Il contribue financièrement à la troisième campagne présidentielle de Donald Trump et l’interviewe en personne sur X en période préélectorale. Derrière Elon Musk, pour des motifs divers, plusieurs personnalités de la Silicon Valley s’écartent de leur affiliation démocrate. Ainsi, la direction de Meta se retrouve-t-elle isolée et dans une situation à risque au lendemain de l’élection de Donald Trump. En effet, la FTC, l’autorité en charge de l’intégrité des marchés, mène contre elle et d’autres sociétés de la Tech une procédure pour abus de position dominante. Il suffirait à Donald Trump de laisser se poursuivre le processus engagé par l’administration Biden sans qu’on puisse l’accuser de partialité. Dans ce contexte périlleux pour leurs positions hégémoniques, les grands de la Tech se succèdent dans la résidence du président élu à Mar-a-Lago avant qu’il s’installe à la Maison-Blanche. Mark Zuckerberg s’accorde avec Donald Trump sur la suppression de la censure des propos radicaux de MAGA.
Le basculement de la Tech est l’attraction de la cérémonie d’inauguration. L’adieu à Joe Biden passe au second plan quand les téléspectateurs découvrent, autour de Donald Trump, les plus grandes fortunes du monde, Elon Musk, Jeff Bezos, Mark Zuckerberg, sur le côté gauche de l’écran, devant d’autres dirigeants de la Tech, et côté droit, Bernard Arnault, un peu plus loin, les anciens présidents Bill Clinton et Barack Obama. Quatre des cinq premières fortunes mondiales sont dans la photo¹1 Il manque la troisième, celle de Larry Ellison lequel s’affiche le lendemain aux côtés de Donald Trump lors de la première conférence de presse présidentielle. Elle est consacrée à la Tech de l’IA. Sam Altman, le PDG d’OpenAI, est à leurs côtés. Il s’agit de mobiliser rien de moins que 500 milliards pour des nouveaux centres de données cruciaux pour le développement de l’IA.
Le nouvel « Age d’or » augure-t-il d’un « Tech-Futurisme » qui tirerait MAGA vers l’avenir ? La nostalgie de la grandeur américaine se métamorphose en une vision futuriste de l’Amérique qui joue sa puissance et son prestige dans une compétition avec la Chine sur la « frontière » technologique. Dans le jargon de la Silicon Valley, le mot « frontière », Frontier, est employé dans son acception du Far West du dix-neuvième siècle, une limite à dépasser pour assujettir un espace. La frontière est une ligne mouvante à pousser toujours plus loin. Mais, depuis que les pionniers américains ont buté sur l’océan Pacifique, l’Amérique a perdu les vastitudes à conquérir. En ciblant l’immensité numérique à réinventer avec l’IA, Donald Trump ranime cet imaginaire. Cependant, ce n’est pas la première fois qu’un chef d’État américain appelle ses concitoyens à retrouver l’esprit des pionniers.
LE VINGTIÈME SIÈCLE ET LA NOUVELLE FRONTIÈRE
Nous sommes en 1962, le 12 septembre, au Texas. Le président Kennedy inspecte le terrain où la NASA va construire son centre de commandement spatial. Il s’agit de doubler les Soviétiques dans la course à l’espace. Moscou a mis le premier homme en orbite autour de la terre. Washington veut gagner la prochaine étape. L’homme fort du Texas, le vice-président Johnson, demande conseil au patron de la NASA : quel projet pour devancer à coup sûr les Soviétiques ? « Alunir », répond-il. Mais, c’est une formule bien plus chère que de se contenter d’orbiter autour de notre satellite – l’équivalent de 180 milliards d’aujourd’hui ! Les sondages de Gallup inquiètent la Maison-Blanche, une majorité d’Américains est contre à 58 %. Pour les convaincre, John Kennedy choisit d’haranguer ses concitoyens près du futur site de la NASA, sur le stade de l’Université Rice. Pour les entraîner, il a recours à un imaginaire qui submerge les préoccupations terre-à-terre et précautionneuses des Américains. Il les exhorte à retrouver l’esprit des pionniers, ceux du dix-neuvième siècle, en conquérant la Lune, la « nouvelle frontière », proclame-t-il !
John Fitzgerald Kennedy ne verra pas le succès de la mission Apollo. Le 20 juillet 1969, Neil Armstrong marche sur la Lune. L’événement retransmis en direct réactive les imaginaires de la science-fiction – ceux des lecteurs d’Edgar Rice Burroughs, romancier des aventures de John Carter, le premier humain à mettre le pied sur « la planète rouge », ceux d’Isaac Asimov, auteur de Fondation, l’odyssée d’aventuriers des galaxies accompagnés de robots. Hollywood s’empare rapidement du sujet et lui donne de l’ampleur, Star Wars, 1977, Blade Runner, 1982. C’est dans cet imaginaire que grandissent les futurs dirigeants de la Tech. Le lycéen Jeff Bezos participe à un camp d’été de la NASA, Elon Musk se passionne pour la série télé de Star Trek.
Mais, le programme Constellation, celui d’une colonisation de la Lune, traîne. Barack Obama n’accroche pas et refuse les moyens financiers nécessaires. Homme pratique, il préfère que les vaisseaux de la NASA reviennent aux orbites autour de la Terre, celles que parcourent inlassablement les satellites militaires et civils de télécommunication et la station spatiale internationale. Donald Trump, qui succède à Barack Obama, prend le contrepied. Il relance en 2017 la colonisation de la Lune, avec l’objectif que deux cosmonautes en foulent le sol en 2024. Pour engager d’autres pays dans ce projet Artémis, concurrent de la Chine, il les invite, dès 2020, à signer des accords bilatéraux avec les États-Unis. Artémis définit un cadre de coopération pour l’exploration de la Lune mais aussi de Mars et pour extraire des minerais, une appropriation qui s’affranchirait des obligations du droit international.
Disposant des moyens financiers nécessaires depuis le succès de leurs plateformes Internet, Elon Musk et Jeff Bezos s’engagent dans la Tech de l’espace. Dans le cadre de la mission Artémis III, leurs sociétés, SpaceX et Blue Origin, testeront, en 2027, les vaisseaux qui transporteront les cosmonautes et le module Airbus de débarquement vers l’orbite de la Lune. Le débarquement sur notre satellite est programmé pour 2028, la dernière année de la présidence Trump.
Sous ses tweets à l’emporte-pièce, sous la masse des commentaires que provoque la communication de Donald Trump, court le fil de la Tech qui retrouve l’esprit pionnier, celui qui se coltine aux immensités à conquérir, dans les astres ou le cyberespace et qui s’endurcit face aux risques – l’explosion des fusées, les bugs de l’IA, les bulles spéculatives remplaçant les flèches des Cherokees et des Sioux.
LA FRONTIÈRE DU RIO GRANDE
Pour Donald Trump, toutes les frontières ne sont pas des zones fluides. The Frontier, c’est la Lune ou le cyberespace, là où on peut planter un peu plus loin la bannière étoilée. Mais The Border, la frontière du Rio Grande, doit être un « Mur ». Il est urgent de la ceinturer d’un limes, d’une série de postes militaires et policiers de surveillance. Dès sa première intervention politique, celle du 16 juin 2015, par laquelle il se porte candidat à la charge suprême, il claironne qu’il mettra fin aux infiltrations de migrants à la frontière mexicaine. « Lorsque le Mexique envoie ses citoyens, ils n’envoient pas le meilleur d’eux-mêmes. Ils envoient des gens qui ont beaucoup de problèmes et qui nous apportent ces problèmes. Ils apportent de la drogue. Ils apportent de la drogue. Ils apportent le crime. Ce sont des violeurs ! »
Donald Trump entre en politique comme le candidat d’une rupture avec les politiques républicaines. Le président Reagan, par exemple, accompagna le durcissement des contrôles aux frontières d’une régularisation de 2,7 millions de sans-papiers. Élu, en 2016, Donald Trump bataille avec les républicains old school du Congrès pour financer la construction du Mur à la frontière mexicaine. Il quitte la Maison-Blanche sans l’avoir achevé. Mais il a fait du refus des migrants un enjeu majeur. Après le pouvoir d’achat, l’immigration est la principale préoccupation des Américains à la veille de la campagne électorale de 2024 qui le ramène à la Maison-Blanche.
Réélu, les mains libres, il transforme fondamentalement le contrôle des frontières. Les demandeurs d’asile perdent la possibilité de déposer une demande de séjour lors du passage de la frontière, dorénavant ils attendront la décision au Mexique ; le nombre d’autorisations qui était de 125 000 par an est abaissé à 7 500, soit une chute de 94 %. En même temps, l’obtention de visas de travail devient plus difficile. Enfin, la délivrance de visas touristiques est bloquée pour dix-neuf pays, africains pour la plupart. À l’intérieur des États-Unis, la police chargée de la recherche des immigrants illégaux reçoit de nouveaux moyens. Les expulsions sont accélérées vers n’importe quel pays tiers dès lors qu’il est disposé à recevoir les expulsés – une trentaine d’accords sont passés en Amérique et en Afrique. La brutalité des interventions policières provoque la mort de deux opposants à ces politiques à Minneapolis, en janvier 2026, et un changement de la direction de l’ICE. Mais, l’image des États-Unis, terre accueillante aux migrants, est détruite. La vague migratoire s’effondre. Le nombre de migrants illégaux arrêtés à la frontière du Mexique, qui dépasse les 2 millions en 2022, retombe à 237 000, en 2025. Un niveau jamais vu depuis les années 1970. De fait, les politiques migratoires de Donald Trump rappellent celles qui avaient cours entre 1920 et 1965 pour limiter l’arrivée de migrants.
LES RECETTES DE L’ÂGE D’OR
Comme à la fin du dix-neuvième siècle, l’expansionnisme territorial est au programme. Les présidents McKinley et Theodore Roosevelt avaient annexé Porto-Rico à la faveur de la guerre contre l’Espagne. Donald Trump s’attaque à son tour aux pourtours du Golfe du Mexique. Usant de la force des commandos au Venezuela et du soft power trumpien en Colombie, il refait du Golfe une zone d’influence exclusive des États-Unis où le sort de Cuba est sur la sellette tandis que ses avions coulent les bateaux suspectés de narcotrafics.
L’autre recette de l’Âge d’or, le protectionnisme revient au programme. Il succède à des décennies de diminution des droits de douane dans le monde sous l’impulsion pressante des États-Unis, que le président soit démocrate ou républicain. Donald Trump affiche des opinions protectionnistes de longue date. Dès sa première présidence, il remonte les droits de douane sur l’acier et des produits chinois en utilisant des procédures exceptionnelles prévues dans les traités. Aujourd’hui, le parti républicain épuré, le principe d’accords globaux de libre-échange est ouvertement abandonné. L’heure est aux « deals » bilatéraux.
Les augmentations de droits de douane visent à rapatrier des fabrications industrielles aux États-Unis. Pour quels résultats ? Compte tenu que les mesures douanières ont été décidées durant les premiers mois de la présidence Trump, et que de surcroît des stocks de précaution avaient été constitués par des importateurs américains, l’exercice 2025 est difficilement comparable à celui de 2024, la dernière année de la présidence Biden. En 2025, le déficit de la balance commerciale s’est établi à 901,5 milliards de dollars, soit une réduction du déficit de 0,2 %, ce qui peut donner à penser que les effets sur la relocalisation des productions resteront modestes l’an prochain.
Le souci de développer la base industrielle domine. Aussi, les investissements étrangers sont-ils bienvenus comme sous la présidence de McKinley. Dès son retour à la Maison-Blanche, le président Trump négocie des promesses avec le Japon, la Corée, les pays du Golfe, l’Union européenne. En 2025, les investissements directs étrangers affichent une hausse de 49 % (passant de 155 milliards de dollars à 232). Ce sont surtout des rachats d’entreprises, des mesures de précaution de groupes étrangers pour stabiliser leurs parts de marché aux États-Unis lesquels sont menacées par les hausses des droits de douane. Quant aux décisions de construire de nouvelles usines aux États-Unis, elles demandent inévitablement du temps pour la planification et la construction, aussi faudra-t-il attendre pour apprécier les effets industriels des nouvelles politiques.
Actuellement, c’est d’abord la Tech de l’IA qui dope la croissance de l’économie. La puissance de calcul des centres de données augmente d’un peu plus d’un tiers en 2025. Une progression légèrement supérieure à celle de 2024. Le nombre de projets en cours, environ 1 500, laisse augurer une progression exponentielle dans les années à venir²2 Les constructions de ces infrastructures tirent le reste de l’économie, le taux de chômage reste bas à 4,3 %.
QUELLES RUPTURES ?
Les politiques de Donald Trump actent une rupture avec celles du parti républicain. Économiquement, elles s’écartent des principes de la libre circulation des biens et démographiquement, de la régulation de l’immigration. Dans les relations internationales, elles s’inspirent de l’expansionnisme du dix-neuvième siècle finissant pour rétablir une zone d’influence exclusive autour des États-Unis.
La force politique de Donald Trump est d’avoir déniché une nouvelle martingale électorale pour la droite américaine – l’alliance industrialiste des ouvriers de la « ceinture rouillée » et du patronat de la Tech avec, pour substrat religieux, la convergence des évangélistes et des catholiques attachés aux traditions. Une martingale aux effets inattendus quand Donald Trump double le score républicain chez les originaires d’Amérique latine.
Mais, traditionnellement, le destin des États-Unis dépend tout autant des alternances démocrates. Ces derniers entendent-ils récupérer la Tech de l’IA ? Les ouvriers de la « ceinture rouillée » ? Ou camperont-ils sur leurs positions en tablant sur l’échec du protectionnisme économique ? Aussi, faudra-t-il peut-être attendre les primaires de la présidentielle de 2028 pour connaître le choix stratégique des démocrates. Les élections américaines se jouent sur le « comment vivre » aux États-Unis. Le succès économique de Donald Trump, ou son insuccès, décidera largement de son legs à l’histoire du pays.
Jean-Marc SALMON
Sociohistorien, Auteur de Donald Trump : La politique à la renverse (Les Petits Matins, 2025)
Source : Adansijav Official / Shutterstock.com

















