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dans International, N°1118

La rivalité sino-américaine ou la confrontation de deux régimes de gestion du capital

Joël RuetParJoël Ruet
13 octobre 2026
La rivalité sino-américaine ou la confrontation de deux régimes de gestion du capital

bella1105 / Shutterstock.com

Analyse

Depuis un siècle, les États-Unis façonnent les différentes phases du capitalisme mondial. Mais leur rivalité avec la Chine ne se réduit ni au commerce, ni à la technologie, ni à la géopolitique. Elle oppose deux régimes de gestion du capital. Là où le régime américain concentre le capital pour accélérer l’innovation et capter la valeur, le régime chinois le déploie afin de construire des écosystèmes productifs et des capacités collectives. Cette divergence éclaire les fragilités respectives des deux puissances et ouvre une réflexion sur la place que pourrait occuper l’Europe dans la prochaine phase de la mondialisation.

LE DÉFI CHINOIS : UN CHANGEMENT DE PARADIGME

Deux ans après le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, la politique économique américaine semble dominée par les droits de douane, le découplage technologique, la réindustrialisation ou les restrictions visant les investissements chinois. À première vue, ces orientations prolongent des inflexions déjà engagées à la fin du premier mandat Trump puis largement poursuivies sous l’administration Biden. Pourtant, la rupture est plus profonde. En deux ans, la Chine est devenue non plus seulement un concurrent commercial ou technologique, mais le principal révélateur des limites du modèle américain d’accumulation. La question chinoise est désormais devenue la question américaine.

Nombre d’analyses interprètent cette évolution comme un China Shock 2.0, voire un 3.0, dans le prolongement du choc industriel décrit il y a vingt ans, d’accession de la Chine à l’OMC. Cette lecture est non seulement parcellaire, elle est trompeuse.

La rivalité sino-américaine est ainsi le plus souvent décrite comme une guerre commerciale, technologique ou géopolitique. Ce qui oppose désormais les deux premières puissances économiques mondiales n’est pas seulement une différence de productivité, de technologie ou d’organisation politique. C’est une différence dans ce que j’appellerais les régimes de gestion du capital.

ORGANISER LE CAPITAL, OU LA FIN DES RÈGLES AMÉRICAINES

Depuis le début du XXᵉ siècle, ils n’ont pas seulement dominé l’économie mondiale ; ils en ont défini les principes d’organisation. Ils ont inventé le capitalisme de la grande firme, perfectionné la consommation de masse, donné aux marchés financiers une profondeur sans équivalent et construit, à partir des années 1970, l’architecture de la mondialisation contemporaine. Les chaînes de valeur mondiales, la libéralisation financière, la circulation internationale des capitaux, le rôle central du dollar et la capacité de Wall Street à fixer le prix mondial du risque composent un ensemble remarquablement cohérent. Pendant près d’un demi-siècle, cette architecture a constitué non seulement un avantage comparatif pour les États-Unis, mais également le langage commun de l’économie mondiale.

La montée en puissance de la Chine est le plus souvent interprétée comme la remise en cause de cette prééminence. Les analyses insistent tour à tour sur la guerre commerciale, les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle, les terres rares, les tensions militaires en Indo-Pacifique ou la compétition monétaire. Toutes ces dimensions sont réelles. Aucune ne me paraît toutefois constituer le cœur de la transformation en cours.

Car la Chine ne concurrence pas seulement les États-Unis sur les marchés. Elle remet progressivement en question la manière même dont le capital est administré.

Les catégories habituelles – capitalisme contre socialisme, marché contre État, démocratie contre autoritarisme – deviennent dès lors insuffisantes. Elles décrivent des institutions politiques ou des systèmes juridiques ; elles disent peu de la manière dont les sociétés accumulent, orientent, recyclent et transforment le capital. Or c’est précisément cette question qui devient décisive.

Je propose ici de raisonner en termes de régimes de gestion du capital. J’entends par là la manière dont une économie organise l’allocation de ses ressources financières, technologiques, humaines et territoriales afin de produire durablement de la valeur. Le capital ne s’y réduit plus à une grandeur comptable ; il devient une ressource dont les modalités d’administration déterminent autant la trajectoire d’une économie que son volume.

Cette perspective conduit à déplacer le regard. Les États-Unis et la Chine ne se distinguent pas principalement par la quantité de leur capital, ni même par leur niveau technologique. Ils diffèrent par la logique selon laquelle ce capital est administré.

Le régime américain est fondé sur la concentration du capital. Sa force réside dans sa capacité à attirer, agréger et valoriser des ressources toujours plus importantes autour d’entreprises capables de produire des ruptures technologiques et d’occuper des positions dominantes. Le capital y est conçu comme une ressource rare qu’il convient de concentrer afin d’accélérer l’innovation et de maximiser la création de valeur.

Le régime chinois repose, au contraire, sur une logique de déploiement du capital. Le capital y apparaît moins comme une fin que comme un instrument de transformation des territoires, des filières industrielles et des capacités collectives. Sa circulation importe autant que son accumulation ; son efficacité se mesure moins à la rentabilité immédiate qu’à l’apprentissage industriel, organisationnel et territorial qu’il rend possible.

Ces deux régimes ne s’opposent ni comme le marché à l’État, ni comme le bien au mal. Ils répondent différemment à une même question : comment transformer le capital en puissance économique durable ?

Le véritable choc chinois n’est donc ni un choc de coûts, ni un choc technologique au sens traditionnel du terme. Il est un choc d’économie politique. Pour la première fois depuis l’émergence du capitalisme américain, les États-Unis sont confrontés à une puissance qui ne cherche pas simplement à mieux jouer les règles existantes, mais qui expérimente une autre manière d’administrer le capital lui-même.

La prochaine mondialisation ne sera peut-être pas définie par un nouveau partage des marchés, mais par la concurrence entre plusieurs manières d’administrer le capital. C’est cette transformation silencieuse qui est déjà à l’œuvre.

LE RÉGIME AMÉRICAIN : CONCENTRER LE CAPITAL

Le capitalisme américain est souvent présenté comme le triomphe de l’innovation. Il est plus précisément le triomphe d’une certaine manière d’organiser le capital au service de l’innovation. Sa singularité ne réside pas seulement dans la qualité de sa recherche, de ses universités ou de ses entrepreneurs. Elle tient à sa capacité, sans équivalent historique, à concentrer des volumes croissants de capital autour d’acteurs jugés capables de transformer une avance technologique en position dominante.

Cette logique s’est construite progressivement. Le capitalisme industriel américain avait déjà fait de la grande entreprise un instrument d’organisation de la production. Le capitalisme contemporain en a déplacé le centre de gravité : l’enjeu n’est plus seulement de produire davantage, mais d’attirer et de concentrer les ressources financières, scientifiques, technologiques et humaines qui permettront de contrôler les marchés futurs. Les marchés financiers deviennent ainsi moins un mécanisme de financement qu’un dispositif de sélection, d’amplification et de concentration du capital.

L’ensemble de l’écosystème américain concourt à cette dynamique. Les universités de recherche, les agences fédérales, le capital-risque, les marchés boursiers, les cabinets juridiques spécialisés, les investisseurs institutionnels et les grandes plateformes constituent les maillons d’une même chaîne. Chacun remplit une fonction spécifique ; tous convergent vers un même objectif : identifier des innovations susceptibles de devenir des positions dominantes, puis leur apporter les ressources nécessaires pour accélérer leur croissance.

Les entreprises emblématiques de la dernière décennie illustrent cette logique. Tesla, Nvidia ou encore les grands acteurs de l’intelligence artificielle sont valorisés bien au-delà de leurs résultats présents. Leur valeur ne reflète pas uniquement leurs revenus actuels ; elle exprime l’anticipation de leur capacité future à contrôler des infrastructures essentielles de l’économie numérique et énergétique. Les marchés ne capitalisent plus seulement des profits attendus ; ils capitalisent la possibilité qu’une entreprise concentre demain une part décisive des données, des talents, des brevets, des réseaux ou des capacités de calcul.

Ainsi comprise, la capitalisation boursière cesse d’être une simple mesure financière. Elle devient elle-même un facteur de puissance. Une valorisation élevée réduit le coût du capital, facilite les acquisitions, attire les meilleurs chercheurs, sécurise les financements et permet d’investir à une échelle inaccessible à des concurrents moins bien valorisés. Le capital appelle le capital ; la concentration produit sa propre dynamique cumulative.

Cette évolution modifie également les rapports entre économie et pouvoir. À mesure que quelques entreprises concentrent une part croissante du capital technologique et financier, elles deviennent des interlocuteurs incontournables de la puissance publique. Les enjeux de défense, de sécurité numérique, d’intelligence artificielle ou d’infrastructures spatiales renforcent encore cette proximité. L’influence exercée aujourd’hui par certains dirigeants des grandes entreprises technologiques sur le débat public et, plus directement, sur l’administration américaine, traduit moins une dérive conjoncturelle qu’une conséquence logique du régime de concentration du capital.

La force de ce modèle est indéniable. Aucun autre système n’a démontré une telle capacité à transformer des découvertes scientifiques en entreprises mondiales, puis ces entreprises en actifs financiers capables d’attirer des volumes toujours plus importants de capital. Mais cette force porte déjà en elle une interrogation. Lorsqu’un régime de gestion du capital tend à privilégier la concentration des ressources autour d’un nombre toujours plus réduit d’acteurs, à partir de quel moment la concentration elle-même devient-elle sa principale vulnérabilité ? C’est cette question que le défi chinois oblige désormais les États-Unis à affronter.

LE RÉGIME CHINOIS : DÉPLOYER LE CAPITAL

L’analyse de la trajectoire chinoise souffre souvent d’un double contresens. Le premier consiste à voir dans son développement un simple rattrapage industriel. Le second, plus répandu encore, est d’y chercher une imitation du modèle américain, sous une forme plus autoritaire. Ces deux lectures sous-estiment ce qui fait l’originalité du capitalisme chinois contemporain : celui-ci ne cherche pas principalement à reproduire un régime de concentration du capital ; il organise progressivement un régime de déploiement du capital.

Cette différence est essentielle. Dans le régime américain, la puissance économique naît de la capacité à concentrer les ressources autour d’entreprises appelées à devenir des leaders mondiaux. Dans le régime chinois, elle procède davantage de la diffusion du capital au sein d’écosystèmes productifs capables d’accroître les capacités collectives. Le capital y est moins conçu comme un actif dont il convient de maximiser la valorisation que comme un levier de transformation des territoires, des filières industrielles et des réseaux économiques.

Cette logique éclaire d’un jour nouveau les grandes politiques industrielles chinoises. Les véhicules électriques, les batteries, les panneaux photovoltaïques, les réseaux numériques ou les infrastructures logistiques ne sont pas des secteurs indépendants ; ils constituent autant de supports d’un même processus d’apprentissage. L’objectif n’est pas seulement de faire émerger quelques champions nationaux, mais de développer simultanément des chaînes d’approvisionnement, des compétences techniques, des standards industriels, des capacités d’ingénierie et des marchés. La performance d’une entreprise importe, mais elle est inséparable de celle de l’écosystème auquel elle appartient.

Les Nouvelles Routes de la Soie constituent sans doute l’expression la plus aboutie de cette logique. Elles sont généralement analysées sous l’angle de la géopolitique ou du financement des infrastructures. Elles relèvent en réalité d’une stratégie plus profonde de déploiement du capital. Chaque corridor logistique, chaque port, chaque réseau ferroviaire, chaque centrale électrique ou chaque zone industrielle produit bien davantage qu’un rendement financier. Ces investissements ouvrent des débouchés aux entreprises chinoises, diffusent des normes techniques, structurent des chaînes logistiques, favorisent l’internationalisation des banques et des entreprises d’ingénierie, créent des relations de long terme avec les administrations partenaires et enrichissent l’expérience accumulée par les acteurs chinois dans la conduite de projets complexes à l’échelle internationale.

Le rendement de ces investissements ne peut donc être apprécié à la seule aune de leur rentabilité immédiate. Il réside dans les capacités qu’ils permettent d’accumuler. Le capital déployé produit de nouveaux marchés, mais aussi de nouveaux savoir-faire, de nouveaux réseaux et de nouvelles formes de coordination. Il contribue moins à concentrer la valeur qu’à diffuser des capacités productives.

Le rôle de l’État chinois prend alors une signification différente. L’opposition classique entre marché et intervention publique décrit imparfaitement cette réalité. L’État n’agit pas uniquement comme planificateur, ni même comme investisseur. Il intervient comme organisateur des trajectoires d’apprentissage. Il expérimente à différentes échelles territoriales, favorise l’émergence de nouvelles filières, accepte des redondances ou des surcapacités temporaires lorsque celles-ci accélèrent l’acquisition de compétences industrielles, puis réoriente progressivement les ressources en fonction des résultats observés. Il agit moins comme un État producteur que comme un État apprenant, dont la principale fonction consiste à accroître les capacités collectives de l’économie.

Cette logique explique également une caractéristique souvent mal comprise du développement chinois : l’acceptation de rentabilités financières parfois modestes sur certains projets. Ce qui pourrait apparaître, du point de vue d’un régime de concentration du capital, comme une mauvaise allocation des ressources peut relever, dans un régime de déploiement, d’un investissement dans des capacités futures. Les critères d’efficacité ne sont pas identiques. Là où l’un privilégie la valorisation du capital, l’autre privilégie son pouvoir de diffusion.

L’enjeu n’est pas de déterminer quel régime serait intrinsèquement supérieur à l’autre. Chacun répond à une rationalité propre et produit des formes différentes de puissance économique. Le régime américain excelle dans la concentration des ressources autour d’innovations de rupture. Le régime chinois se distingue par sa capacité à déployer le capital afin d’organiser des écosystèmes industriels et territoriaux d’une ampleur inédite. C’est précisément parce que ces deux rationalités sont différentes qu’elles entrent aujourd’hui en concurrence. La rivalité sino-américaine ne porte plus seulement sur les technologies ou les marchés ; elle oppose deux manières d’utiliser le capital pour produire de la puissance économique.

CONTRADICTIONS ET RÉSILIENCES

La confrontation entre les États-Unis et la Chine ne désigne pas l’affrontement d’un modèle solide avec un modèle fragile. Elle oppose deux régimes de gestion du capital dont chacun porte en lui ses propres vulnérabilités. La compétition qui s’engage est moins une course à la croissance qu’une épreuve de résilience institutionnelle.

Le régime américain de concentration du capital a produit une capacité d’innovation sans équivalent. Il a permis l’émergence des plateformes numériques, des biotechnologies, de l’intelligence artificielle ou du New Space. Mais cette dynamique s’est accompagnée d’une concentration croissante des revenus, des patrimoines et du pouvoir économique. À mesure que le capital se concentre, les gains de productivité bénéficient de manière de plus en plus asymétrique aux détenteurs des actifs technologiques et financiers.

Cette évolution aurait pu provoquer des tensions sociales plus importantes encore si deux mécanismes de compensation n’avaient pas longtemps fonctionné. Le premier est celui de la consommation de masse alimentée par des biens importés à faible coût, rendus possibles par la mondialisation des chaînes de valeur. Le second est le privilège monétaire attaché au dollar. Parce que la monnaie américaine demeure l’actif de référence du système financier international, les États-Unis ont pu financer durablement leurs déficits extérieurs tout en attirant l’épargne mondiale vers leurs marchés financiers. Le pouvoir d’achat des ménages comme la profondeur du marché des capitaux ont ainsi bénéficié d’un avantage systémique sans équivalent.

Or ces deux mécanismes sont aujourd’hui fragilisés. La fragmentation géopolitique renchérit progressivement le coût des chaînes de valeur mondiales. Les politiques de relocalisation industrielle, les tensions commerciales et les stratégies de sécurisation des approvisionnements réduisent les bénéfices de la mondialisation telle qu’elle s’était organisée depuis les années 1990. Dans le même temps, si le rôle international du dollar demeure prépondérant, il n’est plus incontesté. Plusieurs puissances cherchent à réduire leur dépendance au système financier américain, tandis que la multiplication des sanctions financières accélère la recherche de mécanismes alternatifs de règlement des échanges. Il ne s’agit pas d’une remise en cause imminente de l’hégémonie du dollar, mais de l’érosion progressive d’une asymétrie qui avait largement soutenu le régime américain de concentration du capital.

À ces tensions s’ajoute une interrogation plus structurelle. Depuis la Seconde Guerre mondiale, une part décisive de la capacité d’innovation américaine s’est nourrie de l’attraction exercée sur les talents étrangers. Les grandes vagues d’immigration scientifique, d’abord européennes puis asiatiques, ont profondément contribué à la puissance technologique des États-Unis. Universités, laboratoires et entreprises ont bénéficié de cette capacité unique à agréger les compétences les plus rares à l’échelle mondiale. Toute politique qui affaiblirait durablement cette attractivité toucherait l’un des fondements les plus profonds du régime américain de concentration du capital.

Le régime chinois de déploiement du capital est confronté, pour sa part, à des difficultés d’une autre nature. Son efficacité reposait sur un équilibre économique et social spécifique : une forte mobilisation de l’épargne nationale, une consommation des ménages relativement contenue, un investissement massif dans les infrastructures et l’industrie, ainsi qu’une insertion dynamique dans les marchés mondiaux. Pendant plusieurs décennies, la croissance a permis de maintenir cet équilibre et d’assurer une amélioration continue du niveau de vie.

Aujourd’hui, ce régime atteint ses propres limites. Le ralentissement démographique, la crise du secteur immobilier, l’endettement des collectivités locales et l’affaiblissement de la demande intérieure conduisent la Chine vers ce que l’on peut qualifier de récession de bilan. Les ménages, les entreprises et les collectivités cherchent simultanément à reconstituer leurs bilans plutôt qu’à investir ou consommer davantage. Cette dynamique nourrit des pressions déflationnistes qui rendent plus difficile le maintien du rythme de croissance antérieur.

La fragilité chinoise tient également à la faible part de la consommation des ménages dans la création de richesse. Le déploiement du capital a longtemps reposé sur une forme de transfert implicite de ressources des ménages vers l’investissement productif, facilité notamment par une épargne élevée, un système financier administré et une monnaie durablement sous-évaluée. Ce compromis a constitué le moteur de l’industrialisation chinoise ; il devient plus difficile à maintenir lorsque la croissance ralentit et que les attentes sociales évoluent. Le contrat implicite qui liait prospérité économique et stabilité politique est désormais soumis à une pression croissante.

Les deux régimes apparaissent ainsi engagés dans une même épreuve, mais selon des modalités inverses. Les États-Unis doivent démontrer que la concentration du capital peut continuer à produire de l’innovation sans accentuer les fractures économiques et politiques qui fragilisent leur cohésion. La Chine doit montrer que le déploiement du capital peut demeurer un moteur de puissance lorsque l’expansion rapide de l’investissement cesse d’être possible.

La rivalité sino-américaine entre ainsi dans une nouvelle phase. Il ne s’agit plus seulement de savoir quel pays croîtra le plus vite, déposera le plus de brevets ou exportera le plus de technologies. La question est désormais celle de la résilience de deux régimes de gestion du capital confrontés, chacun, à ses propres contradictions internes. C’est cette capacité d’adaptation, davantage que les performances conjoncturelles, qui déterminera l’équilibre économique du XXIᵉ siècle.

L’EUROPE FACE À UNE PLURALITÉ DE RÉGIMES DE GESTION DU CAPITAL

Le XXIᵉ siècle ne sera probablement pas celui d’un monde bipolaire. Il sera celui d’une pluralité de régimes de gestion du capital. Les États-Unis et la Chine en proposent aujourd’hui deux formes puissantes mais incomplètes. L’une privilégie la concentration du capital afin d’accélérer l’innovation et de capter la valeur ; l’autre organise son déploiement afin de construire des écosystèmes productifs, des capacités industrielles et des relations économiques durables. Leur rivalité ne se résume donc ni à une compétition commerciale, ni à une course technologique. Elle traduit la confrontation de deux économies politiques du capital.

L’Europe ne peut observer cette évolution comme un affrontement extérieur. Elle est, de fait, porteuse d’un troisième régime, encore inachevé. Son intégration économique s’est construite autour de la régulation des marchés, de la protection de la concurrence, de la stabilité monétaire et de l’État de droit. Ce cadre a constitué un facteur essentiel de prospérité et de paix. Il apparaît cependant moins adapté à une période où les grandes puissances organisent délibérément leurs écosystèmes industriels, technologiques et financiers.

L’enjeu européen n’est donc pas de choisir entre Washington et Pékin. Il est de retrouver une capacité propre de gestion du capital. Cette ambition suppose de répondre explicitement aux quatre questions qui structurent désormais la compétition économique mondiale.

La première est celle de l’allocation du capital. L’Europe dispose d’une épargne abondante, mais peine encore à l’orienter vers les investissements industriels, technologiques et infrastructurels qui conditionnent sa compétitivité future.

La deuxième est celle de la temporalité. Les transitions énergétique, numérique ou industrielle exigent des horizons d’investissement de long terme, alors même que les mécanismes de financement demeurent souvent gouvernés par des logiques de rendement de court terme.

La troisième est celle de la territorialité. Les marchés européens demeurent largement juxtaposés, tandis que la compétition mondiale s’organise de plus en plus autour d’écosystèmes continentaux associant recherche, industrie, infrastructures, finance et formation.

La quatrième, enfin, est celle de la finalité du capital. Dans un contexte de rivalités géoéconomiques, la performance d’une économie ne peut plus être appréciée à la seule lumière de la rentabilité financière. Elle doit également être mesurée à sa capacité à produire de la souveraineté technologique, de la résilience industrielle, de la cohésion territoriale et des capacités d’innovation durables.

L’Union européenne ne manque ni d’atouts ni de ressources. Elle rassemble un marché de près de 450 millions de consommateurs, une recherche scientifique de premier plan, des entreprises industrielles performantes, une capacité d’épargne exceptionnelle et des institutions solides.

Son défi est moins celui des moyens que celui de leur orchestration. Il lui faut désormais articuler finance, industrie, innovation et territoires dans une même stratégie de long terme.

C’est dans cette compétition durable entre plusieurs régimes de gestion du capital que se redéfiniront les formes de la puissance économique.

Joël RUET,
Économiste à l’Institut Interdisciplinaire de l’Innovation, i3-CRG, École polytechnique, CNRS, Institut polytechnique de Paris, Palaiseau (UMR CNRS 9217)

Joël Ruet

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