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dans International, N°1118

Une amitié à l’épreuve des faits : lecture indienne des dix-huit premiers mois de la présidence Trump

Abhilash PuljalParAbhilash Puljal
13 octobre 2026
Une amitié à l’épreuve des faits : lecture indienne des dix-huit premiers mois de la présidence Trump

aaronschwartzphoto / Shutterstock.com

Analyse

Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, l’Inde a dû faire face à une succession de chocs commerciaux, énergétiques et diplomatiques dont le coût est estimé à près de 49 milliards de dollars. Entre guerre tarifaire, crise du détroit d’Ormuz et durcissement migratoire, cet article analyse les ambiguïtés d’un partenariat stratégique désormais soumis à l’épreuve de l’imprévisibilité américaine.

Depuis le début de son second mandat, le président Donald Trump a multiplié les décisions affectant directement les intérêts indiens, qu’il s’agisse du commerce, des régimes de visas ou encore des conséquences de la guerre au Moyen-Orient. Deux d’entre elles présentent toutefois une ampleur telle qu’il est possible d’en proposer une évaluation économique ; c’est à cette seule mesure que s’attache le présent article.

La première est la guerre tarifaire mondiale engagée par Donald Trump en 2025, appliquée à des dizaines de pays au nom, principalement, de la réduction des déficits commerciaux américains. Dans le cas de l’Inde, le président Trump y a ajouté une mesure particulièrement pénalisante : un relèvement tarifaire destiné à accroître la pression sur la Russie dans le contexte de la guerre en Ukraine, en sanctionnant la poursuite des importations indiennes de pétrole russe.

La seconde est la guerre menée contre l’Iran. Ensemble, ces deux événements ont représenté pour l’Inde une facture d’environ 49 milliards de dollars au cours des dix-huit premiers mois de la présidence Trump. Cette période demeure certes éloignée d’un mandat complet, mais elle apparaît déjà suffisamment significative pour permettre une première évaluation.

Près de 25 milliards de dollars correspondent à l’estimation alors formulée par Goldman Sachs : l’instauration, en août 2025, d’un droit de douane de 50 % aurait entraîné une révision à la baisse de 0,6 point de pourcentage des prévisions de croissance indiennes, ramenées de 7 % à 6 %1. À cette somme s’ajoutent 23,6 milliards de dollars imputables à la crise du détroit d’Ormuz : les réserves de change de l’Inde se sont contractées de ce montant au cours de l’exercice 2025-2026, contre seulement 5 milliards l’année précédente, soit la plus forte diminution annuelle enregistrée depuis de nombreuses années, selon les données mêmes de la Banque de réserve de l’Inde (Reserve Bank of India – RBI)2.

Ces deux chiffres ne mesurent pas une réalité identique et n’ont jamais eu vocation à être additionnés. Néanmoins, pris ensemble, ils permettent d’apporter un élément de réponse à une question simple : quel a été, jusqu’à présent, le coût de cette présidence pour l’Inde ? Quatre cent soixante jours se sont écoulés depuis l’entrée en vigueur, en avril 2025, des premiers droits de douane frappant les produits indiens. Rapportée à cette durée, la facture représente un coût d’environ 106 millions de dollars par jour, imputable à un pays que Washington continue pourtant de présenter comme l’un de ses partenaires les plus importants.

L’Inde avait présumé que la confiance, une fois acquise, se consoliderait progressivement avec le temps. Cette hypothèse ne s’est pas vérifiée sous cette présidence ; les indices de cette évolution sont désormais mesurables et relèvent moins du ressenti politique que de la réalité économique.

Les marchés ont réévalué la relation en temps réel, de la même manière qu’un marché obligataire révise le risque associé à un emprunteur dont la fiabilité est désormais questionnée. Un ancien gouverneur de la Banque de réserve de l’Inde a ainsi estimé que cette relation s’était « manifestement détériorée »3, tandis que les enquêtes d’opinion ont révélé une chute de la confiance de la population indienne envers le président américain, passée de 51 % à 39 % en l’espace d’une seule année4 5. L’Inde a ainsi entrepris une réévaluation discrète de sa relation avec les États-Unis, à la manière d’un convive qui, pour la troisième fois, vérifie la répartition de l’addition après qu’un ami a, une nouvelle fois, « oublié » son portefeuille.

LE PRIX DE L’IMPRÉVISIBILITÉ

Rien n’a davantage accéléré cette réévaluation que la question tarifaire, et nulle part l’imprévisibilité de la politique américaine n’est apparue avec autant d’évidence que sur la monnaie et les marchés financiers indiens. Les exportations indiennes vers les États-Unis sont ainsi passées d’un tarif de 26 % en avril 2025 à un taux punitif de 50 % en août de la même année, lorsque Donald Trump décida de sanctionner l’Inde en raison de ses achats de pétrole russe. Washington présenta cette mesure comme un instrument de pression sur Moscou dans le cadre de la guerre en Ukraine, et non comme une mesure dirigée contre New Delhi ; peu d’observateurs indiens s’en sont toutefois laissés convaincre. Ce taux majoré demeura en vigueur pendant six mois avant d’être ramené à 18 % en février 20266. Les marchés indiens ont suivi chacune de ces inflexions. Les indices Sensex et Nifty ont enregistré de fortes corrections dans les jours qui suivirent l’annonce initiale des droits de douane en juillet 2025, puis leur durcissement en août, alors même que les investisseurs étrangers retiraient du marché indien plus de 1,8 milliard de dollars au seul mois de juillet7. Lorsque l’accord fixant un tarif de 18 % fut annoncé en février 2026, le Nifty progressa de 2,5 % tandis que la roupie gagnait près de 1 % face au dollar8.

Ajay Srivastava, du Global Trade Research Initiative, cercle de réflexion spécialisé dans les questions commerciales à New Delhi, estimait qu’un maintien des droits de douane à 50 % pourrait entraîner une contraction de 30 à 35 milliards de dollars des exportations indiennes vers les États-Unis9, un ordre de grandeur cohérent avec la révision à la baisse des perspectives de croissance, évaluée précédemment à 25 milliards de dollars10.

Raghuram Rajan, ancien gouverneur de la Banque de réserve de l’Inde sous des gouvernements aussi bien dirigés par le Congrès que par le Bharatiya Janata Party (BJP), voyait dans ce régime tarifaire davantage un « exercice de puissance » qu’une politique réellement fondée sur l’équité. Selon lui, le niveau des droits importe moins que leur caractère imprévisible : « si aujourd’hui certains pays sont frappés de droits de douane de 50 % et que d’autres le sont demain, cette incertitude continuera de perturber les échanges et l’investissement »11. Il préconisait dès lors une diversification accrue des débouchés vers l’Europe, l’Afrique et l’Asie tout en maintenant le dialogue avec Washington, une orientation qui correspond à la stratégie effectivement suivie par l’Inde cette année.

La roupie s’est dépréciée de 7,04 % au cours des cinq premiers mois de 2026, soit son recul le plus rapide depuis 2022. Cette baisse s’explique d’abord par les sorties de capitaux provoquées par les tensions tarifaires, puis, de manière plus marquée encore, par le choc pétrolier consécutif à la guerre avec l’Iran12. Dans le même temps, l’accord commercial bilatéral (Bilateral Trade Agreement, BTA) demeure non signé, les négociations se heurtant à l’échéance du 24 juillet relative à une surtaxe tarifaire distincte. Le ministre du Commerce, Piyush Goyal, entend obtenir pour l’Inde un avantage compétitif garanti par rapport au Vietnam et au Bangladesh, plutôt qu’un simple taux uniforme.

En dépit de ces tensions, les deux gouvernements continuent de mettre en avant une perspective plus favorable. L’ambassadeur des États-Unis, Sergio Gor, a ainsi fixé un objectif commun consistant à porter les échanges bilatéraux à environ 500 milliards de dollars d’ici à 203013. Pris dans leur ensemble, les indicateurs de la relation indo-américaine apparaissent moins comme le reflet d’une dégradation linéaire que d’une forte volatilité ; or, l’incertitude est souvent plus difficile à gérer que l’adversité elle-même.

Aucune de ces fluctuations tarifaires, ni les sanctions liées au pétrole russe, ni même le calendrier des différentes mesures de désescalade, ne procèdent d’une mécanique impersonnelle de la politique américaine. Il s’est agi, au contraire, de décisions personnelles, prises publiquement par un seul homme, modifiées parfois du jour au lendemain et rarement justifiées de manière cohérente. Cette réalité mérite d’être mise en regard d’une affirmation fréquemment avancée par certains observateurs européens : celle d’un prétendu abandon progressif du dollar par l’Inde. Même si cet argument peut paraître crédible, en raison de la présidence des BRICS assurée actuellement par New Delhi, il n’en demeure pas moins largement inexact.

S’exprimant à Doha en décembre 2024, en réponse aux menaces formulées par Donald Trump – alors président élu – d’imposer des droits de douane de 100 % à tout pays des BRICS qui soutiendrait la création d’une monnaie commune, le ministre des Affaires étrangères Subrahmanyam Jaishankar a déclaré sans ambiguïté que l’Inde n’avait jamais poursuivi de stratégie de « dédollarisation » et qu’aucun projet de cette nature n’était à l’étude14.

La démarche indienne est, en réalité, plus limitée et plus pragmatique : il s’agit de diversifier les mécanismes de règlement des échanges sans remettre en cause le système monétaire centré sur le dollar, notamment au moyen d’environ 156 comptes spéciaux en roupies répartis dans une trentaine de pays. Le dollar demeure, du reste, la devise dominante du système financier international : il intervient dans près de 88 % des transactions de change mondiales et représente encore 58 % des réserves de change internationales, malgré un recul par rapport aux plus de 70 % observés en 200115.

UNE PLACE À LA TABLE, MAIS PAS ENCORE À LA FRONTIÈRE TECHNOLOGIQUE

L’un des rares développements véritablement positifs de cette année en dit probablement davantage sur la relation indo-américaine que ne l’ont laissé entendre les communiqués officiels des deux gouvernements. En mai 2026, Tata Electronics a signé avec le fabricant néerlandais ASML un accord de 11 milliards de dollars portant sur la construction d’une usine de semi-conducteurs à Dholera, dans l’État du Gujarat, projet qui devrait créer près de 20 000 emplois16. La portée symbolique de cet accord est considérable. Alors même que Washington a encouragé les Pays-Bas à imposer des restrictions à l’exportation visant la Chine, l’Inde demeure incluse dans le cercle des partenaires jugés dignes de confiance.

La réalité industrielle appelle toutefois une appréciation plus nuancée. Les équipements concernés reposent sur la technologie de lithographie ultraviolette profonde (Deep Ultraviolet, DUV), destinée à la fabrication de puces comprises entre 28 et 110 nanomètres : une technologie éprouvée et utile, mais déjà en retrait d’une génération par rapport à la lithographie ultraviolette extrême (Extreme Ultraviolet, EUV), indispensable aux unités de production les plus avancées. À ce jour, seules trois entreprises ont accès à cette technologie de pointe : le taïwanais TSMC, le sud-coréen Samsung et les usines américaines d’Intel, tandis que la Chine en demeure totalement exclue17. Les ambitions indiennes dans le domaine des semi-conducteurs restent, en outre, tributaires de chaînes d’approvisionnement en minerais rares encore largement dominées par Pékin18.

Le projet de Dholera constitue ainsi à la fois un investissement industriel substantiel et un signal politique significatif. L’enjeu pour l’Inde réside dans sa capacité à exploiter rapidement cette position privilégiée afin d’obtenir un accès aux technologies EUV plutôt que de se satisfaire durablement d’équipements de seconde génération. Des précédents existent : Washington a favorisé l’implantation d’unités de production avancées de TSMC à Kumamoto, au Japon, ainsi que celle d’Intel à Magdebourg, en Allemagne, grâce à une combinaison de subventions et de statuts de partenaires de confiance. Rien ne permet d’exclure que New Delhi puisse aujourd’hui négocier des conditions comparables, alors que le capital politique accumulé demeure encore intact. Dholera ne constitue donc pas la preuve que l’Inde a atteint la frontière technologique ; il témoigne plutôt du fait qu’elle a obtenu une place à la table où se décident les équilibres industriels de demain. Entre ces deux situations demeure un écart considérable, et les confondre serait une erreur stratégique coûteuse.

UNE AFFINITÉ PERSONNELLE SANS TRADUCTION INSTITUTIONNELLE

Le signe le plus manifeste des limites des relations personnelles entre dirigeants est apparu très tôt, indépendamment des questions commerciales.

À la suite de l’accord de cessez-le-feu conclu entre l’Inde et le Pakistan le 10 mai 2025, après les frappes déclenchées par l’attentat de Pahalgam, Donald Trump affirma sur les réseaux sociaux que cette trêve résultait de négociations « menées sous médiation américaine », allant jusqu’à s’en attribuer le mérite au nom de sa diplomatie commerciale. Il réitéra publiquement cette affirmation à au moins vingt reprises au cours des mois suivants et proposa même, sans y être invité, de jouer un rôle de médiateur dans le différend relatif au Cachemire19.

L’Inde rejeta catégoriquement ces deux affirmations. Le secrétaire aux Affaires étrangères, Vikram Misri, déclara qu’il n’y avait eu « à aucun moment » de discussion portant sur une quelconque médiation américaine20, tandis que le ministère des Affaires extérieures rappela la position constante de New Delhi : la question du Cachemire relève exclusivement de l’Inde et du Pakistan, à l’exclusion de toute tierce partie21.

À l’époque, ces divergences n’entamèrent guère l’affichage public de l’amitié bilatérale. Il faudra un événement plus grave, plus d’un an plus tard, pour altérer durablement cette perception. Les enquêtes d’opinion précédemment citées mettent clairement en évidence cette évolution : en l’espace d’un an, la confiance des Indiens à l’égard du président américain est passée de 51 % à 39 %22 23. Cette dégradation de l’opinion a non seulement précédé les différents épisodes ayant marqué la relation bilatérale, mais elle leur a également survécu.

L’escalade tarifaire et le choc provoqué par le durcissement du régime des visas H-1B sont intervenus alors même que les deux gouvernements employaient le vocabulaire le plus chaleureux qu’ils aient utilisé depuis une décennie ; ni l’un ni l’autre n’ont été atténués par cette proximité affichée. Puis, en juin 2026, trois marins indiens furent tués lors d’une frappe militaire américaine à proximité d’Oman, ce qui contribua à durcir davantage l’opinion publique indienne, alors même que les responsables politiques continuaient de présenter la relation bilatérale sous les traits les plus optimistes.

La leçon qui se dégage de cette séquence est constante : la qualité des relations personnelles entre dirigeants et les choix politiques effectifs des gouvernements sont perçus distinctement par les opinions publiques. À terme, ce sont moins les déclarations d’amitié que les décisions concrètes qui façonnent durablement les perceptions.

LE DÉTROIT D’ORMUZ : RÉVÉLATEUR DE L’INTERDÉPENDANCE

La démonstration la plus claire de l’interdépendance persistante entre l’Inde et les États-Unis n’est cependant pas venue de la diplomatie.

L’offensive américaine et israélienne contre l’Iran, déclenchée le 28 février 2026, a entraîné la fermeture du détroit d’Ormuz pendant plusieurs mois, provoquant ce que l’Agence internationale de l’énergie a qualifié de « plus importante perturbation de l’histoire des marchés pétroliers mondiaux »24. L’Inde, dépendante à hauteur de 89 % des importations de pétrole brut, fut directement touchée. Le prix du Brent a progressé de près de 65 %, s’approchant des 120 dollars le baril25 ; la roupie a atteint un niveau historiquement bas, proche de 94 pour un dollar, enregistrant sa plus forte dépréciation annuelle depuis l’exercice 2011-2012 ; enfin, les réserves de change ont diminué des 23,6 milliards de dollars déjà évoqués, la RBI s’efforçant davantage d’amortir le mouvement que de défendre un niveau de change déterminé26.

Malgré ces chocs, la croissance annuelle a finalement atteint 7,7 %, tandis que le secteur manufacturier progressait de 10,7 %, selon les estimations provisoires du gouvernement27. L’Inde abordait en outre cette crise après avoir bénéficié, en 2025, de trois relèvements successifs de sa notation souveraine, accordés par S&P, Morningstar DBRS et l’agence japonaise R&I28.

Le détail le plus révélateur est toutefois d’ordre diplomatique.

Le 5 mars 2026, le Trésor américain accorda une dérogation de trente jours autorisant les raffineurs indiens à acquérir des cargaisons de pétrole russe déjà immobilisées en mer, c’est-à-dire précisément la catégorie d’importations qui avait justifié, sept mois auparavant, l’instauration de la surtaxe de 50 %. L’Inde saisit cette opportunité et acheta, en quelques jours, près de 30 millions de barils de pétrole russe29. Cette décision contribua à atténuer les tensions d’approvisionnement, mais suscita également un certain malaise au sein du débat public indien : l’idée même que New Delhi doive recevoir l’autorisation de Washington pour déterminer ses propres sources d’approvisionnement énergétique souleva des interrogations quant à la portée réelle de son autonomie stratégique30.

LE VISA QUI A FAIT VOLER UNE CERTITUDE EN ÉCLATS

La principale source de friction sociale a concerné les questions migratoires. À l’échelle des citoyens ordinaires, elle illustre le même décalage entre les apparences et la réalité que celui observé dans les relations intergouvernementales. Cette fois, cependant, Washington ne visait pas spécifiquement l’Inde.

L’instauration, en septembre 2025, d’un droit de 100 000 dollars sur les nouvelles demandes de visas H-1B constituait une mesure générale, appliquée à l’ensemble de cette catégorie de visas sans distinction de nationalité. Aucun élément du décret présidentiel ne désignait explicitement l’Inde31. Il n’était cependant nul besoin de la nommer. L’année précédente, les ressortissants indiens représentaient environ 71 % des visas H-1B délivrés ; une politique ne visant personne en particulier ne pouvait donc qu’affecter prioritairement l’Inde32.

Tata Consultancy Services, deuxième utilisateur du programme après Amazon, se trouvait ainsi confronté à une charge théorique supérieure à 500 millions de dollars si l’entreprise avait maintenu le même rythme de recrutement33.

La Maison-Blanche a justifié cette mesure au nom de la protection des travailleurs américains, un argument bénéficiant d’un soutien réel sur le plan intérieur. Le ministère indien des Affaires extérieures a réagi avec une grande retenue, estimant que cette évolution était « susceptible d’avoir des conséquences humanitaires », tout en rappelant que « la mobilité des talents qualifiés et les échanges de compétences ont contribué de manière considérable aux deux économies »34.

La réponse diplomatique fut mesurée. Le changement sous-jacent, en revanche, paraît durable. En l’espace de quelques jours seulement, des responsables allemands, britanniques et chinois entreprirent de courtiser ce même vivier de talents. Quant aux diplômés indiens, nombreux sont désormais ceux pour lesquels une offre américaine, longtemps perçue comme l’horizon naturel d’une carrière internationale, ne constitue plus une évidence.

LES QUESTIONS AUXQUELLES L’INDE N’A PAS ENCORE RÉPONDU

Rien de tout cela ne constitue une rupture. Les coopérations dans les domaines de la défense, des minerais critiques ou encore des technologies avancées se sont approfondies au cours de la même période, parfois même au plus fort des tensions. Par ailleurs, l’économie indienne a traversé le plus grave choc externe de l’année avec une résilience supérieure à celle qu’anticipaient la plupart des prévisions.

Il n’en demeure pas moins que cette séquence laisse à l’Inde, davantage qu’aux États-Unis, les interrogations les plus difficiles.

Premièrement, l’Inde a-t-elle véritablement construit des mécanismes de résilience dans les secteurs les plus exposés aux décisions de Washington ou a-t-elle simplement bénéficié, à deux reprises, de circonstances favorables – sur les droits de douane comme sur Ormuz –, en faisant le pari que le prochain choc ne révélera pas les mêmes vulnérabilités ?

Deuxièmement, si la chaleur des relations personnelles ne suffit ni à prévenir les revirements de politique économique ni à obtenir une clarification sur la question du Cachemire, l’Inde dispose-t-elle d’institutions suffisamment solides pour ancrer durablement la relation bilatérale, indépendamment de l’occupant de la Maison-Blanche, alors même que l’accord commercial bilatéral demeure non signé ?

Troisièmement, une doctrine d’autonomie stratégique conçue pour gérer la concurrence entre grandes puissances peut-elle s’accommoder d’un partenaire qui traite les questions de sécurité et les questions commerciales selon des logiques distinctes ? Ou bien l’autonomie implique-t-elle désormais l’existence de deux grilles de lecture parallèles pour une même relation ?

Quatrièmement, l’Inde exercera-t-elle, avec la célérité et la détermination requises, les pressions nécessaires pour convertir une implantation industrielle fondée sur les technologies DUV en un accès aux technologies EUV ? Ou se résignera-t-elle à occuper une position située un échelon en deçà de la frontière technologique, au risque de confondre participation et accomplissement ?

Cinquièmement, alors qu’elle préside les BRICS cette année, le refus indien de rejoindre les appels à la dédollarisation traduit-il une véritable confiance dans la fiabilité américaine ou constitue-t-il, au contraire, l’aveu que New Delhi ne peut se permettre de mettre cette relation à l’épreuve ?

Une dernière réserve s’impose, et elle n’est pas mineure. Tout ce qui précède porte sur dix-huit mois déjà écoulés, seule période sur laquelle un analyste puisse honnêtement se prononcer. Ce qui viendra ensuite demeure profondément incertain, non par effet de style, mais parce qu’il s’agit d’une caractéristique intrinsèque à cette présidence.

Les décisions de Donald Trump concernant les droits de douane, l’éventuelle conclusion d’un accord commercial bilatéral ou encore les crises successives du Moyen-Orient n’ont jusqu’à présent révélé aucun schéma véritablement prévisible, sinon une propension à changer brusquement de direction et à le faire publiquement.

Quiconque prétendrait pouvoir fournir à l’Inde une prévision assurée pour le reste de ce mandat ne ferait, en réalité, que spéculer. La seule certitude est que cette relation continuera d’exiger une réévaluation constante ; elle ne peut plus être tenue pour acquise ni présumée conserver d’elle-même sa valeur.

Abhilash PULJAL,
Directeur pour l’Inde d’Expectation State Limited (Royaume-Uni)
Codirecteur de la LSE Research and Education Foundation India
Membre du conseil consultatif mondial de BridgeTank (France)

  1. L. Monica et R. Pratama, « India’s economy threatened with recession as exports hit by 50% tariff », IDN Financials, 27 août 2025, https://www.idnfinancials.com/news/56866/indias-economy-threatened-with-recession-as-exports-hit-by-50-tariff ↩
  2. S. Wani, « India’s current account deficit at 0.7 percent of GDP in Q4FY26: RBI », Forbes India, 8 juin 2026, https://www.forbesindia.com/article/news/indias-current-account-deficit-at-0-7-percent-of-gdp-in-q4fy26-rbi/2994758/1 ↩
  3. The Federal, « Raghuram Rajan explains why Trump hiked tariffs and what India should do », 28 août 2025, https://thefederal.com/category/news/raghuram-rajan-donald-trump-us-50pc-tariff-on-india-wakeup-call-203945 ↩
  4. C. Raja Mohan, « India should stop panicking about Trump », Foreign Policy, 1er juillet 2026, https://foreignpolicy.com/2026/07/01/india-trump-modi-united-states-china-geopolitics-brics-quad/  ↩
  5. Pew Research Center, « Trump gets negative reviews internationally as fewer say U.S. is a reliable partner », 23 juin 2026, https://www.pewresearch.org/global/2026/06/23/trump-gets-negative-reviews-internationally-as-fewer-say-u-s-is-a-reliable-partner/  ↩
  6. R. Agarwal, « India-US trade deal: Timeline of negotiations, tariffs and turning points », Business Standard, 3 février 2026, https://www.business-standard.com/economy/news/india-us-trade-deal-timeline-negotiations-tariffs-18-percent-trump-modi-126020300225_1.html ↩
  7. P. K. Nahar, « Trump tariffs, stock market: 5 key factors that will steer Sensex, Nifty today », Business Today, 31 juillet 2025, https://www.businesstoday.in/markets/market-commentary/story/trump-tariffs-stock-market-5-key-factors-that-will-steer-sensex-nifty-today-487134-2025-07-31 ↩
  8. P. Salve, « India’s Nifty 50 closes 2.5% higher after Trump announces U.S. trade deal », CNBC, 3 février 2026, https://www.cnbc.com/2026/02/03/india-nifty-50-soars-india-us-trade-deal-trump-modi.html ↩
  9. S. Menon, « US tariffs drive steepest-ever fall in Indian exports: GTRI », The Week, 3 novembre 2025, https://www.theweek.in/news/biz-tech/2025/11/03/us-tariffs-drive-steepest-ever-fall-in-indian-exports-gtri.html ↩
  10. L. Monica et R. Pratama, op. cit. ↩
  11. Outlook Business, « « Pressure tactics »: Raghuram Rajan calls out Trump’s shift in mood against India amid tariff tantrum », 13 août 2025, https://www.outlookbusiness.com/economy-and-policy/pressure-tactics-raghuram-rajan-calls-out-trumps-shift-in-mood-against-india-amid-tariff-tantrum ↩
  12.  The Wire, « Rupee has depreciated 7.04% in 2026, 100 per dollar mark not far away if present pace of fall continues », 22 mai 2026, https://m.thewire.in/article/economy/rupee-depreciation-dollar-indian-economy ↩
  13. New Kerala, « US Ambassador India meets AMCHAM India, focus on $500 billion trade target by 2030 », 3 avril 2026, https://www.newkerala.com/news/a/us-ambassador-india-meets-amcham-india-focus-targeting-154.htm ↩
  14. S. Gangadharan, « Jaishankar: India not for de-dollarisation, nor for weakening US dollar », StratNews Global, 10 décembre 2024. https://stratnewsglobal.com/asia/jaishankar-india-not-for-de-dollarisation-nor-for-weakening-us-dollar/ ↩
  15. C. Bertaut, B. von Beschwitz et S. Curcuru, The international role of the U.S. dollar – 2025 edition, Board of Governors of the Federal Reserve System, 18 juillet 2025, https://www.federalreserve.gov/econres/notes/feds-notes/the-international-role-of-the-u-s-dollar-2025-edition-20250718.html ↩
  16. Al Jazeera, « India’s Tata and Dutch giant ASML sign semiconductor deal during Modi visit », 17 mai 2026, https://www.aljazeera.com/news/2026/5/17/indias-tata-and-dutch-giant-asml-sign-semiconductor-deal-during-modi-visit ↩
  17. S. Sharma, « India just signed its most consequential chip deal. The hard part starts now », The Diplomat, 20 mai 2026, https://thediplomat.com/2026/05/india-just-signed-its-most-consequential-chip-deal-the-hard-part-starts-now/ ↩
  18.  Ibid. ↩
  19. Business Today, « Trump claimed credit for India Pakistan ceasefire mediation 20 times from May 10 to July 28. Here’s what he said each time », 29 juillet 2025, https://www.businesstoday.in/india/story/trump-claimed-credit-for-india-pakistan-ceasefire-mediation-20-times-from-may-10-to-july-28-heres-what-he-said-each-time-486760-2025-07-29 ↩
  20. Al Jazeera, « India’s Modi tells Trump there was no US mediation in Pakistan truce », 18 juin 2025, https://www.aljazeera.com/news/2025/6/18/indias-modi-maintains-there-was-no-us-mediation-in-pakistan-ceasefire ↩
  21. R. Roy, India disputes Trump’s claim that U.S. trade incentives led to ceasefire with Pakistan, PBS News (Associated Press), 13 mai 2025, https://www.pbs.org/newshour/world/india-disputes-trumps-claim-that-u-s-trade-incentives-led-to-ceasefire-with-pakistan ↩
  22. C. Raja Mohan, op. cit. ↩
  23. C. Bertaut, B. von Beschwitz et S. Curcuru, op. cit. ↩
  24. Agence internationale de l’énergie The Middle East and global energy markets, 17 juin 2026, https://www.iea.org/topics/the-middle-east-and-global-energy-markets ↩
  25. Lee Ying Shan, « Brent rises after U.S.-Iran peace talks in Geneva are abruptly postponed », CNBC, 19 juin 2026, https://www.cnbc.com/2026/06/19/oil-prices-wti-brent-crude-us-iran-deal-strait-hormuz-shipping-recovery.html ↩
  26. S. Wani, « India’s current account deficit at 0.7 percent of GDP in Q4FY26: RBI », Forbes India, 8 juin 2026, https://www.forbesindia.com/article/news/indias-current-account-deficit-at-0-7-percent-of-gdp-in-q4fy26-rbi/2994758/1 ↩
  27. ThePrint, « India’s GDP beats estimates to grow at 7.7% in FY26, manufacturing & services sector drive growth », 5 juin 2026, https://theprint.in/economy/indias-gdp-beats-estimates-to-grow-at-7-7-in-fy26-manufacturing-services-sector-drive-growth/2952061/ ↩
  28. Press Information Bureau, Government of India, « India’s sovereign rating upgraded to BBB+ (stable) by Rating and Investment Information, Inc. (R&I), Japan », 19 septembre 2025, https://www.pib.gov.in/PressReleasePage.aspx?PRID=2168484 ↩
  29. R. Sharma et S. Cheong, « India buys 30 million barrels of Russian oil after US grants waiver », Bloomberg, 10 mars 2026, https://www.bloomberg.com/news/articles/2026-03-10/india-snaps-up-30-million-barrels-of-russian-oil-after-us-waiver ↩
  30. IndraStra Global, « U.S. waiver on Russian oil for India sparks sovereignty row », 5 mars 2026, https://www.indrastra.com/2026/03/us-waiver-on-russian-oil-for-india.html ↩
  31. D. Smith, « Over 70% of H-1B visa holders are Indian citizens », Fortune, 22 septembre 2025, https://fortune.com/2025/09/22/india-government-responds-trump-h1b-visa-fees-100k-increase/ ↩
  32.  Ibid. ↩
  33.  Ibid. ↩
  34.  Ibid. ↩
Abhilash Puljal

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