Le 25 octobre 2026 était diffusée sur la chaîne Arte la célèbre adaptation cinématographique du roman d’Alexandre Dumas, Le Comte de Monte-Cristo (1844-1846), par le réalisateur et scénariste Robert Vernay. L’occasion de s’interroger sur cette épopée de vengeance et sur ce qu’elle dit du temps présent, plus particulièrement d’un univers méditerranéen tout entier encore pétri de cette passion.
Deux films successifs furent tirés de cette œuvre, dont le plus connu demeure celui de 1954, produit autour de deux volets qui se conçoivent comme deux époques distinctes et suivent la narration originelle tout en en resserrant l’intrigue sur plusieurs aspects. Typique du cinéma populaire de cape et d’épée des années 1950, cette version est portée par la prestance de ses acteurs et centrée sur le duel parisien d’Edmond Dantès, magistralement incarné par Jean Marais, avec ses ennemis. Indirectement, elle invite à se pencher sur le récit premier, où vengeance et Méditerranée occupent toutes deux une place centrale.
Un premier thème trouve sa traduction dans le « retour » de Dantès sous une identité factice d’aristocrate richissime, déterminé à ruiner méthodiquement ceux qui l’ont anéanti par le passé en l’accusant d’implication dans un complot bonapartiste. Robert Vernay a d’ailleurs baptisé son premier film « La trahison ». La vengeance du principal protagoniste est plus inquiète dans le récit de Dumas qu’héroïque à l’écran. En accomplissant son redoutable dessein, Dantès fait en effet payer des innocents, ce qui ne manque pas de l’interroger profondément quant aux limites de son rôle autoproclamé de justicier. Jean Marais efface en large part les doutes moraux du Dantès romanesque, au profit du spectacle et de nombreux revirements.
Espace de passages et de masques, mer de commerce, de contrebande et de frontières incertaines, la Méditerranée est omniprésente. C’est en son cœur qu’Edmond Dantès, qui circule d’un rivage à l’autre, invente et réinvente ses appartenances successives, du marin au prisonnier, de l’abbé Busoni à Lord Wilmore et, in fine, au comte de Monte-Cristo. Le monde méditerranéen jalonne l’ensemble du récit, dans lequel Alexandre Dumas a choisi de situer les origines de la fortune comme celles des crimes d’hommes et de femmes plus ou moins ordinaires, entre Livourne et Rome, Naples et Trieste, Smyrne et Janina, ville la plus importante d’Épire, au nord-ouest de la Grèce.
Certains lieux sont plus symboliques encore. Marseille, tout d’abord, où le jeune Dantès est dénoncé et emprisonné sans procès. Son bonheur avec Mercédès Herrera, fille d’un pauvre pêcheur, s’en trouve détruit. Le château d’If, ensuite, geôle située sur un îlot face à l’imposante cité méditerranéenne et qui représente sa mort sociale. Edmond Dantès y passe quatorze ans, y rencontre l’abbé Faria et parvient en définitive à s’évader, dans un élan de renaissance qui, paradoxalement, passe par un cadavre jeté à la mer. Puis vient l’île de Monte-Cristo, dans l’archipel toscan, où Faria lui a indiqué l’emplacement d’un trésor. C’est le moment où il recouvre sa force, quasi providentielle, et où il dispose de l’instrument financier de sa vengeance. L’Italie, enfin, où le comte ressuscité se montre à l’aise dans un environnement de passe-droits et de justice parallèle.
Certes, c’est à Paris qu’il frappe. Mais les blessures viennent de Méditerranée et le passé des coupables pointe inexorablement vers le Sud. Ainsi, Danglars y a bâti sa chance sur des trafics et des spéculations, tandis que Villefort dissimule un terrible infanticide lié à la Corse. Fernand Mondego, quant à lui, a vendu Ali Pacha, en Grèce ottomane, au prix d’une trahison qui le perdra par la vengeance de sa fille, retrouvée par Dantès, Haydée. D’une certaine manière, ces secrets et ces forfaits sont ramenés de contrées lointaines vers le centre pour mieux les exposer, les venger et les expier. Simultanément, comme la mer, cette vengeance tourbillonne et devient plus équivoque. Edmond Dantès repart en effet vers l’Orient accompagné d’Haydée, mais sans satisfaction décisive. Il délaisse sa patrie derrière lui en lançant ses derniers mots à Maximilien Morrel, son protégé : « Attendre et espérer », comme pour tempérer, par la clémence, ce désir vengeur qui l’a si longuement hanté, comme pour transmuer cette passion en sagesse. Car s’en faire le bras armé lui a beaucoup coûté.
Les tourments du personnage ne nous conduisent-ils pas tout droit au cœur des affres qui, plus proches de nous, ont entraîné le Proche et le Moyen-Orient dans une irrésistible logique de vengeance ces dernières années, des massacres du 7 octobre 2023 en Israël jusqu’à la dernière guerre contre l’Iran, sans oublier bien d’autres belligérances ayant précédé ces épisodes violents, toutes empreintes d’une même dynamique rétributive ? Les échos avec le passé sont saisissants, entre accusations anciennes qui ressurgissent, différends politiques et idéologiques indépassables et mémoires collectives clivées qui se nourrissent aussi de vieux contentieux. Se pose, comme aujourd’hui, cette question d’une justice hors de toute loi et de son horizon impénétrable.
Myriam Benraad
professeure honoraire à l’Université d’Exeter au Royaume-Uni
Autrice de La loi du talion, le Proche-Orient dans le piège de la vengeance – Le site des éditions de l’Artilleur, paru le 21 octobre 2026










