En mai 1968, on arrachait les pavés pour découvrir la plage. Les enfants de la petite et de la grande bourgeoisie contestaient une société dont ils avaient déjà reçu beaucoup. On voulait se libérer des contraintes et profiter davantage. Près de soixante ans plus tard, leurs enfants et petits-enfants descendent dans la rue avec une inquiétude autrement plus profonde : ils ne savent plus quelle place ils auront dans le monde qu’on leur prépare.
Entre les deux, l’État a appris à redouter les mouvements étudiants. En décembre 1986, le projet Devaquet sur les universités a été retiré après la mort de Malik Oussekine, frappé par des policiers. Ce drame a durablement marqué les gouvernants. Depuis, la crainte d’une nouvelle tragédie pèse sur leurs décisions. Mais la prudence nécessaire devient une faiblesse lorsqu’elle empêche de distinguer les jeunes qui manifestent de ceux qui viennent casser et piller.
Les violences du 17 octobre en donnent une nouvelle illustration. Des commerces ont été saccagés, des bâtiments attaqués et un nombre impressionnant de membres des forces de l’ordre blessés, certains grièvement. Les revendications lycéennes et étudiantes se sont retrouvées noyées dans une mobilisation plus large, puis recouvertes par les images de pillages. Pour les commerçants dont l’outil de travail a été détruit, la distinction entre les intentions des organisateurs et les actes des casseurs ne répare rien. L’État n’a pas assuré la protection qu’ils étaient en droit d’attendre.
Policiers et gendarmes sont placés devant une exigence contradictoire : empêcher les violences tout en étant soupçonnés par certains d’en être les premiers responsables. Les blessures infligées à des manifestants doivent être examinées et les fautes sanctionnées. Cela ne dispense pas le pouvoir de soutenir ceux qu’il expose et confronte à la violence ciblée d’ennemis de la République. Les grenades assourdissantes, temporairement suspendues, avaient d’ailleurs été réautorisées sous conditions avant le 17 octobre. Le problème dépasse donc le choix d’une arme. Il tient aux consignes données et au courage politique de les assumer.
Les militants de l’ultragauche et les groupes qui pratiquent la tactique du black bloc savent exploiter cette hésitation et déborder les organisateurs. Il serait naïf de croire les mobilisations étudiantes étrangères aux affrontements idéologiques et au recrutement des partis, particulièrement à gauche. La jeunesse mérite d’être écoutée ; elle ne doit pas servir d’alibi à ceux qui organisent le désordre.
Les responsables syndicaux apprécieraient-ils de voir les mêmes casseurs incendier leurs locaux ? On ne peut réclamer la protection de l’État pour soi et contester par principe les moyens de l’assurer aux autres.
Le plus regrettable est que ce spectacle a escamoté le fond du problème. Les jeunes parlent de salles de cours surchauffées, de professeurs absents ou de l’angoisse de Parcoursup. Ces difficultés existent et appellent des réponses. Mais elles révèlent une inquiétude beaucoup plus large. L’école leur demande de travailler pour préparer un avenir dont elle peine à leur montrer la réalité. Derrière la colère, il y a la peur de consacrer des années à une formation qui ne permettra pas de trouver sa place.
La faillite de notre système éducatif se mesure à cet écart entre sa promesse et ses résultats. Nous continuons à défendre son organisation comme si sa taille garantissait son efficacité. L’Éducation nationale rassemble plus de 1,2 million de personnes, tandis que la baisse du nombre d’écoliers se poursuit, avec 11,66 millions d’élèves dans le premier et le second degré, et que le nombre de ceux qui font des études supérieures atteint 2,4 millions. Ce constat ne signifie pas que chaque classe dispose des enseignants nécessaires. Il oblige en revanche à examiner l’affectation des moyens et les méthodes, au lieu de réduire toute discussion à la demande de postes supplémentaires.
Soutenus par leurs syndicats, trop de défenseurs du système assimilent sa remise en cause à une attaque contre les professeurs. L’engagement d’un enseignant ne prouve pas que son organisation donne les résultats attendus. En protégeant les habitudes au lieu d’examiner ce que les élèves apprennent, on confond la défense d’une institution avec celle de sa mission. Ce refus du bilan coûte des années aux enfants.
Les résultats PISA 2025 rendent ce refus difficilement tenable. La France reste dans la moyenne de l’OCDE en lecture et en mathématiques, mais ses scores reculent encore de 18 et 16 points par rapport à 2022. En mathématiques, 36 % des élèves de quinze ans se situent sous le niveau de compétence de base, contre 29 % trois ans plus tôt. Il ne s’agit donc pas de nous proclamer derniers partout. Il suffit de regarder la dégradation et la persistance de fortes inégalités sociales pour constater l’échec de nos programmes et de notre pédagogie.
Comprendre un texte et maîtriser le calcul conditionnent la suite des apprentissages. Le jeune qui ne possède pas ces bases aura plus de mal à s’adapter aux transformations des métiers. La baisse du niveau ampute sa liberté de choisir et ses possibilités de progresser.
L’orientation prolonge cette difficulté. Parcoursup publie des indicateurs d’insertion professionnelle : on ne peut donc affirmer que les débouchés y sont totalement absents. Mais une information disponible ne suffit pas à construire une orientation. La plateforme recueille des vœux et transmet les décisions des formations ; elle ne garantit ni la pertinence d’un parcours ni un emploi à son terme. Le problème demeure lorsque l’on encourage des études sans expliquer clairement les compétences qu’elles apportent et les perspectives auxquelles elles conduisent.
Le jeune peut découvrir trop tard que son diplôme ne correspond pas aux possibilités du marché du travail. Il a suivi les règles, consacré des années et parfois engagé les ressources de sa famille. Que vaut notre promesse s’il se retrouve sans débouché ou doit reprendre une formation ?
Dans son livre « Breakneck », le chercheur Dan Wang oppose une Chine gouvernée selon une culture d’ingénieurs à une Amérique dominée par une culture de juristes. Sa comparaison éclaire la capacité à construire et à produire, qui contribuent à la victoire d’un modèle. Elle pose une question que nous ferions bien d’entendre : préparons-nous les compétences nécessaires au monde qui vient, ou entretenons-nous des formations sans regarder les besoins auxquels elles répondront ?
La jeunesse a donc des raisons d’être inquiète. Les technologies bouleversent les métiers au moment où l’école devrait lui donner les moyens de comprendre ces transformations. Elle voit aussi, dans ses établissements et ses universités, la fragmentation identitaire gagner du terrain et l’appartenance commune s’affaiblir. Quand le niveau baisse et que les repères collectifs se défont, chacun peut avoir le sentiment que son avenir se rétrécit. La colère trouve alors plus facilement un exutoire que la confiance ne trouve un appui.
Pendant ce temps, les générations qui ont bénéficié de la croissance défendent leurs acquis et laissent grossir la facture. Selon l’Insee, la dette publique atteignait 119 % du produit intérieur brut à la fin du deuxième trimestre 2026. Les jeunes hériteront de son financement au moment même où ils devront construire leur vie. Les baby-boomers qui rêvaient de la plage ne peuvent continuer à demander que leurs avantages soient préservés sans regarder ce qu’ils transmettent à leurs descendants.
Les thuriféraires du chaos ont déjà cherché à remplacer l’ouvrier par l’immigré dans leur lecture de la lutte des classes. Souhaitons qu’ils n’ajoutent pas une guerre des générations aux fractures identitaires, en dressant les jeunes contre leurs parents. Le ressentiment est prêt à s’y engouffrer. Pour l’éviter, il faut avoir le courage de remettre en cause ce qui échoue dans l’enseignement et d’assumer les conséquences des choix budgétaires. Sous les pavés, ce n’est plus la plage qu’on découvre. C’est l’avenir de nos enfants qu’on joue.
Alain Juillet
Président de l’Amicale des Anciens des Services Spéciaux de la Défense Nationale (AASSDN)

















