Algérie, le Covid-19 une menace multiforme

Très dépendante de l’exportation d’hydrocarbures, l’Algérie est sous le double coup de la chute du cours du pétrole et des conséquences de la pandémie de Covid-19. Naoufel Brahimi El-Mili, docteur en sciences politiques, professeur à Sciences-Po et spécialiste du Maghreb fait un point de la situation.

18 février, un vol privé en provenance d’Italie atterrit sur un aéroport de la wilaya d’Ouargla au milieu d’une zone pétrolifère dans le sud algérien. Un cadre de la société italienne ENI, avait quitté plus tôt le matin Milan en Lombardie, foyer important du coronavirus en Europe. Quelques jours après, le premier cas du Codvid-19 est détecté en Algérie, le malade venait d’Italie. C’est par la bouche du ministre de la Santé que les Algériens apprennent, en regardant le JT de 20 heures le 25 février, que leur pays est à son tour atteint par ce virus dévastateur. La personne infectée est placée en isolement pendant quatre jours. Il repart dans un avion sanitaire venu d’Italie. Le patient zéro, ou présumé tel, quitte l’Algérie mais pas le coronavirus. Puisque le premier cas de malade est venu de Milan, Air Algérie suspend tous ses vols vers cette destination dans les deux sens dès le 9 mars.

La menace est prise au sérieux par les autorités qui doivent faire face à la fois à ce redoutable virus et aussi à la subversion incrustée dans le mouvement du Hirak apparue le 22 févier 2019. En effet, le vendredi 13 mars, jour rituel de manifestation, le pouvoir algérien déconseille tout rassemblement, donc toute marche en nombre dans les rues d’Algérie.

Tollé chez les irréductibles du Hirak qui déclarent, d’une manière irresponsable, que les politiques tentent d’exploiter le coronavirus pour faire taire la protestation.

Accusation surréaliste relayée par Reporter sans frontières qui voient dans cet appel à éviter tout rassemblement, une manœuvre politicienne. Amir DZ est un bloggeur subversif mais très suivi en Algérie, sa page Facebook compte près de deux millions de followers. Dans une vidéo, il lance des appels à manifester tous les vendredis en déclarant, en gros que les mises en garde de l’OMS contre le coronavirus servent le pouvoir algérien pour instaurer l’état d’urgence. Pour Amir DZ, le Hirak ne doit pas avoir peur de ce virus. Du surréalisme à l’état pur ! En réalité, il lance des appels au meurtre de Paris, devant une webcaméra. Il en est de même pour Larbi Zitout, un islamiste réfugié à Londres, pour qui le Covid-19 est un complot des militaires algériens contre le peuple. Les bras nous en tombent ! Comme si ce virus ne visait que les opposants au régime.

Cependant, aucun pays au monde n’a encore pris des mesures drastiques hormis la Chine, foyer du virus. Pourtant l’alerte est lancée. Un passager rentre chez lui à Paris, le 27 février en provenance d’Algérie, son pays d’origine, où il venait de passer deux semaines de vacances dans la wilaya de Blida, limitrophe de celle de la capitale. Le lendemain de son arrivée, malade il est évacué par sa fille vers un hôpital parisien. Il est détecté positif, très vite pris en charge par les équipes soignantes. Toutefois, il est vivement recommandé à sa famille de ne pas en faire part au Consulat général d’Algérie à Paris. Or il est d’usage que face à ce péril planétaire, c’est aux autorités françaises de prévenir leurs homologues algériens. Rien n’est fait. Ce cas précis est découvert lors de l’apparition de cas détectés dans la ville de Blida, foyer algérien du coronavirus. Les responsables médicaux ont pu retracer certains des contacts du malade traité à Paris. Il avait même assisté à un mariage au milieu d’une centaine de personnes à Blida.

Apparemment ce virus s’attaque aussi à la coopération franco-algérienne.

Heureusement que le président algérien, Abdelmadjid Tebboune avait décidé de la fermeture des écoles, lycées et universités cinq heures avant son homologue français, Emmanuel Macron, pour priver les complotistes de la Françalgérie de dénoncer le suivisme d’Alger par rapport à Paris.

Autres décisions du pouvoir algérien qui vont dans le sens des recommandations de l’OMS, le pays présidé par Tebboune est le premier en Afrique à fermer son espace aérien. Non sans avoir préalablement rapatrié par air et mer des milliers d’Algériens coincés à l’étranger, en grande partie en France, en deux jours seulement. Complètement pris en charge par l’Etat, les rapatriés sont mis en quarantaine pendant deux semaines dans des hôtels publics et privés. Très vite est décidé un confinement appuyé par un couvre feu entre 19 et 7 heures. La décision la plus importante et jamais prise en Algérie est la fermeture de toutes les mosquées du pays. Les stades aussi. En Algérie, le vendredi est un jour sacré sur le plan sociétal. Après la grande prière, une importante partie des Algériens vont voir leur équipe de football préférée. Un grand moment de la vie sociale est désormais suspendu. La prise de conscience s’enracine chez la population où des villes et villages prônent l’auto-confinement. Le dernier dimanche du mois de mars, sont instaurées de sévères sanctions contre toute personne refusant « les soins, le dépistage ou le confinement. » Des femmes et des hommes du corps médical en appellent à l’Etat pour prendre des mesures encore plus strictes avec un dépistage massif dans tout le pays. Sans doute pour palier un système sanitaire, loin d’être optimal car trop ignoré durant les vingt ans de règne de Bouteflika qui se faisait soigner à l’étranger. Au dernier jour du mois de mars, le pays compte plus de 30 décès pour plusieurs centaines de cas détectés.         

Ce qui est certain c’est que le Covid-19 s’attaque aussi à l’économie. Celle de l’Algérie a une particularité par rapport aux autres pays. Avec un Hirak s’étalant sur une longue année, le départ forcé d’un président grabataire et surtout l’emprisonnement de centaines de corrupteurs et corrompus, les oligarques à leurs tête, l’économie algérienne a subi un sérieux ralentissement.

Au moment où la crise politique commence à se dénouer avec l’élection d’un président, la pandémie et la chute des cours pétroliers mettent à mal la relance de l’économie tant nécessaire.

Un nouveau défi pour un nouveau président qui suspend aussi sa feuille de route politique. La révision constitutionnelle est reportée ainsi que les législatives anticipées promises.    

Naoufel Brahimi El-Mili
Docteur en sciences politiques, professeur à Sciences-Po
Spécialiste du Maghreb