Après l’assassinat de Samuel Paty : une indispensable réflexion sur les caricatures religieuses

Les suites de l’assassinat terroriste islamiste du professeur de collège à Conflans-Sainte-Honorine, Samuel Patty vendredi 16 octobre 2020, n’a été suivi d’aucun silence médiatique de la part des responsables politiques déplore Patrick Martin-Genier.

Un exutoire indécent

La semaine qui a suivi a été le théâtre d’un forum indécent, d’une déferlante médiatique sans retenue qui aurait pu être une catharsis mais qui a vu des personnages politiques, éructer, étaler leurs sentiments, leurs fantasmes les plus profonds, voire parfois montrer une véritable haine.

Nous avons assisté à une véritable psyché collective qui a révélé l’état déliquescent du débat politique en France, mais aussi le grand malaise autour de la thématique de la religion et de la laïcité.

On peut aisément comprendre qu’au lendemain de cet attentat, une sorte de cellule psychologique collective devait se mettre en place, bien qu’il eût été de meilleure politique de se taire pour respecter le deuil de la famille et celui de la France tout entière. Au lieu de cela, le déballage auquel nous avons assisté a été consternant et a révélé un vide abyssal de la pensée.

Les déclarations tonitruantes des ministres

Les premiers à s’exprimer ont été, et dans tous les sens, les ministres. Ainsi, le ministre de l’Intérieur, Gerard Darmanin a-t-il déclaré « le rôle de la police, c’est d’intimider ceux qui veulent nous intimider » annonçant d’ailleurs des perquisitions chez des personnes n’ayant a priori comme il l’a reconnu lui-même, rien à voir avec l’attentat terroriste de Conflans-Sainte-Honorine. Le rôle de la police est de mener, avec l’aide de la justice, une lutte sans merci contre le terrorisme, en l’espèce le terrorisme islamiste. Il n’est pas de viser aveuglément et par sondage des milieux non liés à cette affaire pour « intimider » car nous serions alors dans une logique d’expédition punitive de sinistre mémoire. Le cadre législatif est très clair et des perquisitions pourront avoir lieu si et uniquement si la justice a des soupçons sur des individus soupçonnés de radicalisation.

Poursuivant dans la totale confusion des genres, le même ministre s’indignait quelques jours plus tard qu’il puisse exister des « rayons de cuisine communautaire ». Toutefois, rappelons que ces rayons alimentaires ne contribuent pas à la radicalisation de la société et n’ont strictement rien à voir avec la laïcité. Immédiatement, un ami journaliste m’envoyait un message de Londres pour s’étonner de tels propos alors que les rayons communautaires ne posent aucune sorte de problème au Royaume-Uni.

« La « méthode corse »

Les propos les plus étonnants ont été tenus par Marlène Schiappa, ministre déléguée auprès du ministre de l’Intérieur qui évoque alors la « méthode corse » pour venir à bout des terroristes islamistes.  Qu’est-ce à dire ? Nous n’osons même pas évoquer ce que pourrait être cette méthode dès lors qu’elle sortirait manifestement des normes républicaines et alors que cette allusion est parfaitement méprisante pour les Corses qui, majoritairement, respectent les lois de la République.

Dans l’opposition, Jean-Luc Mélenchon a quant à lui stigmatisé une communauté entière « nous avons un problème avec la communauté tchéchène » avant de regretter d’avoir tenu de tels propos. Or la lutte impitoyable contre le terrorisme islamiste ne doit pas se faire aux dépens d’une communauté, quelle qu’elle soit, qui dans sa majorité aspire à vivre en paix.

Enfin, les amalgames n’ont laissé aucune place aux nuances.

Parce qu’il était reproché à certains partis de gauche d’avoir, si nous avons bien compris, fait preuve de faiblesse (alors qu’ils ne sont pas les seuls) vis-à-vis du communautarisme, ils ont été dénoncés comme étant « islamo-gauchistes » : une expression vide de sens mais grave tendant à associer les partis de gauche à la dérive islamiste en France alors que la responsabilité ne saurait être que collective.

Nous pourrions encore citer de nombreuses autres personnalités, mais ce serait trop long. Il est aujourd’hui en revanche urgent et nécessaire, alors que la France vient de mettre le feu aux poudres dans le monde musulman et arabe avec ses caricatures de Mahomet dont nous sommes si fiers au point de continuer à dire haut et fort que nous poursuivrons leur publication avec le plein soutien des pouvoirs publics, de réfléchir à ce que nous devons faire collectivement à l’avenir.

La laïcité en question

Le concept de laïcité fait figure des premières pistes de réflexion. La confusion est totale depuis un certain nombre d’années en France et chacun propose sa propre définition. Pourtant, le concept est on ne peut plus clair. Il s’applique exclusivement pour les fonctionnaires et agents publics. Citons le Conseil d’Etat dans une décision récente à propos des praticiens hospitaliers étrangers stagiaires « « S’ils bénéficient de la liberté de conscience qui interdit tout discrimination fondée sur la religion, le principe de laïcité fait obstacle à ce qu’ils manifestent leurs croyances religieuses dans le cade du service public »1. Il s’agit d’un principe constitutionnel. La laïcité s’applique donc à tous les agents publics qui ne doivent pas en outre exhiber des signes d’appartenance religieuse dans leur métier (enseignants, fonctionnaires au guichet des services publics, dont les mairies). La laïcité ne s’applique donc pas dans la rue, ni sur les plages, ni aux élèves dans l’enseignement supérieur, ni même aux élus dans les enceintes politiques.

Ainsi un maire de la région parisienne a-t-il été condamné définitivement par la Cour de cassation pour discrimination pour avoir privé de parole une élue qui portait une croix : « Je vous prie de cesser d’exhiber ce signe religieux, vous êtes dans une enceinte laïque » avait dit ce maire2.

Un référendum inutile et dangereux

Le principe de laïcité est donc de valeur constitutionnelle. Aux termes de l’article 1er de la Constitution : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens, sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances (…) ». Plusieurs précisions ont été sur ce point apportées par le juge constitutionnel qui a jugé que « le principe de laïcité figure au nombre des droits et libertés que la Constitution garantit » et peut dès lors être invoqué dans le cadre d’une question prioritaire de constitutionnalité3.

Xavier Bertrand, président de la Région des Hauts-de-France, ignorant sans doute les bases du droit constitutionnel, évoquait récemment la nécessité d’un référendum sur le sujet. Pourtant, aucun principe constitutionnel n’est supérieur à un autre, ce qui confère au principe constitutionnel de laïcité la même force et la même portée juridique que toutes les autres dispositions de notre Constitution.

Soumettre cette question au peuple français, alors qu’il n’y a rien à décider, conduirait simplement à diviser encore davantage les Français.

Enfin, nous arrivons aux caricatures objet du contentieux. Certains ont cru bon de mélanger le concept de laïcité avec le droit de dessiner et publier des dessins satiriques portant sur les religions. Ce n’est absolument pas la même chose. Ce point stigmatise toutes les haines : a-t-on le droit voire le devoir de publier de tels dessins satiriques majoritairement considérés à travers le monde, pas seulement musulman, comme une atteinte à la dignité des croyants ? Le Pape François avait déclaré le 15 janvier 2015, dans la suite des attentats de Charlie hebdo que l’on ne pouvait « insulter la foi des autres », ajoutant que la liberté d’expression devait « s’exercer sans offenser ».

L’absence de dessins satiriques religieux aux Etats-Unis

Il y a longtemps aux États-Unis où la liberté de parole est pourtant absolue et sacralisée par le premier amendement de la Constitution, que les journaux ne publient plus aucune caricature de ce genre. Les universités refusent l’affichage de toute photo ou dessin qui serait considérée comme une atteinte à la religion, quelle qu’elle soit. Et d’ailleurs, la presse américaine n’a jamais été « Charlie ». Ailleurs en Europe, les pays qui s’y sont essayés, ont renoncé. En Allemagne aussi, une démocratie très forte, les médias font preuve d’une grande prudence.

La chancelière Angela Merkel avait elle-même déclaré en 2017 : « La foi relève de la partie la plus intime et la plus profonde de la personne humaine » reconnaissant par là-même qu’il convenait d’éviter de heurter les sensibilités. L’année dernière, une journaliste allemande avait été accusée d’islamophobie et de racisme pour avoir simplement caricaturé des femmes voilées. Il ne s’agissait même pas de Mahomet.

La presse est libre et c’est une chose précieuse. La presse pourra donc continuer demain en France, de proposer de telles caricatures. Mais elle prendra alors de risque d’attiser encore plus la haine.

Quant aux enseignants qui, à la rentrée scolaire, entendent continuer à montrer à leurs élèves de collège les caricatures de Mahomet, serait-il incongru de leur demander de réfléchir avant de le faire ? Il n’y aura jamais un policier derrière chaque enseignant pour le protéger contre des menaces de mort, car l’Etat n’en a pas les moyens. La religion ne doit pas rentrer à l’école publique. Dès lors, tout dessin satirique de nature à porter atteinte à la dignité d’une religion, quelle qu’elle soit, devrait en être exclu. Une piste serait-elle envisageable, lors de ces cours, en partant d’une caricature de Louis XVI et insistant sur l’importance des chansonniers en France, en mêlant histoire de France et en apprenant aux jeunes l’art de la satire à la française par un langage choisi ?

Il ne s’agit pas de renoncer au génie français de la caricature ni à l’universalisme français. Après tout, d’autres sujets se prêtent à la caricature.

Quant à la haine sur les réseaux sociaux, il est en effet indispensable de rendre plus performante la lutte contre les propos haineux ou les appels aux meurtres.

Enfin, puisque les terroristes veulent détruire l’Etat de droit et la démocratie, il serait possible de rétablir une juridiction d’exception chargée de juger les auteurs de crimes terroristes, avec une peine incompressible qui pourrait être comprise entre trente et quarante ans.

Patrick Martin-Genier 
Essayiste, chroniqueur presse écrite et spécialiste Europe, relations internationales et affaires publiques

  1. CE, 12 février 2020, n°418299).
  2. Cour de cassation criminelle, chambre criminelle, 1er septembre 2010, 10-80.584
  3. Décision n° 2012-297 QPC du 21 février 2013