Jamais depuis longtemps

Halte au feu ! Très jeune ce cri m’a bouleversé. C’était l’appel suppliant d’un sous-officier à son chef sur les barricades d’Alger, au début des années 60, quand l’armée et les manifestants pieds noirs se tiraient dessus dans une totale confusion. Ce cri me revient en mémoire lorsque j’observe notre monde. Par Bernard Attali.

On aurait pu imaginer que les hommes, réunis dans la lutte contre un ennemi commun, le virus, feraient front ensemble et partout. On aurait pu imaginer que s’apaisent quelques temps les passions secondaires, que les armes se taisent pour que tarissent les larmes.

Hélas ! Jamais depuis longtemps le fanatisme n’a atteint un tel paroxysme.

Jamais depuis longtemps la haine n’a été plus meurtrière : des frontières de l’Inde au Sahel en passant par Conflans-Sainte-Honorine.

Jamais depuis longtemps la violence n’a été plus présente dans les rues américaines ou dans les banlieues parisiennes. Jamais depuis longtemps la coopération internationale n’a été aussi menacée par l’égoïsme des grandes puissances, à commencer par la première. Jamais depuis longtemps les ventes d’armes n’ont été plus massives. Jamais depuis longtemps nous n’avons été si lâches : quand on voit le monde entier fermer les yeux devant les milices islamistes d’origine syriennes, afghanes ou pakistanaises envoyées par la Turquie en Arménie pour continuer les massacres de 1915… la honte devrait saisir toux ceux qui laissent faire. Dont nous. Hier on ne voulait pas mourir pour Dantzig. Aujourd’hui pour Stepanakert, même lâcheté !

Oui, jamais depuis longtemps les idéologies mortifères, djihadistes, illibérales, racistes, n’ont été plus répandues sur la planète.

Jamais depuis longtemps – en tout cas à l’ère moderne – le monde n’aura été à la veille d’une tragédie sociale aussi grave touchant autant de monde et d’abord les plus faibles : des enfants affamés, des migrants parqués, des personnes âgées isolées, des sans emploi sans avenir, des sans espoir… Jamais depuis longtemps les inégalités n’ont explosé à ce point sans que soient repensées les bases même de la redistribution : les « gilets jaunes » risquent de n’être, hélas, qu’un avant-gout des révoltes qui se préparent… Et pourtant nous voilà tous barricadés derrière nos gestes barrières, drapés derrière nos égoïsmes étriqués…

L’Europe terre d’avenir ? Allons donc ! Au moment même où la solidarité devrait être une évidence jamais depuis longtemps le droit n’y a été bafoué plus ouvertement : il est honteux que des pays d’Europe de l’Est osent prendre en otage le plan de relance de Bruxelles parce qu’on a le front de leur rappeler quelques règles démocratiques élémentaires ! Voir l’antisémitisme gagner du terrain dans des pays de haute culture rappelle de sinistres souvenirs.

Faut-il croire les démographes qui commencent à dire qu’étant trop nombreux sur la planète, nous nous comportons tous comme des rats rendus fous dans une cage trop étroite ? Prenons conscience de l’odieuse bêtise de notre temps : quand le Pape François ose un message de paix il se trouve des imbéciles dits « genrés » pour le critiquer d’avoir invoqué ses frères… et pas ses sœurs !

Ayant un peu écrit sur ces thèmes dans la période récente1 je me pose une question : avons-nous été à la hauteur ? Nous, je veux dire cette génération pourtant gâtée par les trente glorieuses… Car nous faisons pâle figure devant les générations qui nous suivent, dramatiquement démunies face aux tragédies que nous n’avons pas su leurs éviter.

Ce constat pénitent doit-il nous conduire à baisser les bras ? Surement pas ! D’une manière paradoxale la gravité de la crise sanitaire elle-même a déclenché une réaction qui mérite d’être méditée : pour une fois, presque partout, l’impératif humain (la préservation de la santé) l’a emporté un temps sur toutes les autres considérations (en particulier la course en avant de la machine à produire). On peut aussi espérer que la tragédie qui a couté la vie à un hussard noir de la République remette l’éducation là où elle devrait être, au premier rang des priorités. Je dis : on peut toujours espérer…

Il reste qu’il n’y aura pas de nouvel horizon sans un immense effort d’introspection. Jamais depuis longtemps cet effort n’a été plus nécessaire. Il incombe à toute une génération responsable. La mienne.

Bernard Attali

  1. Un vent de violence Ed. Descartes & Cie, 2019 ; La vérité et le camp d’en face Ed. Fauves, 2020