Bicentenaire de la mort de Napoléon – Patrick Mignola : « Napoléon l’homme de l’égalité civile »

Le bicentenaire de la mort de Napoléon constitue un événement mémoriel qui interpelle le politique. La mémoire de l’Empereur est aujourd’hui, comme elle le fut par le passé, l’objet de débats. Que reste t-il de son legs ? Quels en sont les enseignements ? Qu’est-ce que cette histoire nous révèle de nos fractures présentes et passées ? Comment les politiques s’approprient ou non cette dernière ? Il nous a semblé utile de les interroger. D’aucuns n’ont pas souhaité répondre, d’autres se sont prêtés à l’exercice. Ce sont leurs contributions que nous livrons à nos lectrices et à nos lecteurs. Un numéro à venir comportant les analyses de quelques uns des meilleurs spécialistes du sujet sera par ailleurs publié prochainement.

 

Taine disait de Napoléon : « Il est hors ligne, hors cadre, ni un Français, ni un homme du XVIIIe siècle ». Napoléon est l’incarnation du héros romantique, entre gloire et désastre.

Pas un scénariste de série d’aujourd’hui n’oserait imaginer un héros comme Napoléon. Simple officier, il devient en une décennie le maître de l’Europe, profitant au départ du nouveau système politique. Et l’aventure de cet homme se confond avec le destin de plusieurs nations… Jamais l’histoire n’a filé aussi vite que durant ces 10 années et c’est cette vitesse qui fascine. La succession des conquêtes rendait tout tolérable. Et, c’est quand il devra gérer la durée que Napoléon échouera. Il est, en quelques mois passé de mythe à tyran sanguinaire insatiable sans foi ni loi.

Depuis toujours, Napoléon fait l’objet de controverses. Mais rares sont les institutions qui ne portent pas sa marque, Cour des comptes, Code civil, mariage civil, droit des successions, lycées, Conseil d’État, le baccalauréat, les grandes écoles, les premières caisses de retraite…

Faut-il rappeler que c’est Napoléon qui organisa la première campagne de vaccination ?

C’était contre ce fléau abominable, la variole. Napoléon est l’homme de l’égalité civile, de la non-confessionnalité de l’État et de la défense de la propriété, de la méritocratie.

De fait, c’est à la reconnaissance des Français que Bonaparte devra sa couronne :

Ainsi comme le rappelle Stendhal « Le général Bonaparte pouvait dire à chaque Français : « Par moi tu es encore français ; par moi, tu n’es pas soumis à un juge prussien, ou à un gouverneur piémontais ; par moi tu n’es pas esclave de quelque maître irrité et qui a peur de se venger. Souffre donc que je sois ton Empereur ». »

Napoléon étend la Révolution française. Là où les gouvernements précédents pillaient les territoires conquis, l’Empereur les traite comme des départements français : interdiction du pillage, respect des personnes. Après le passage de la Grande Armée arrivaient des légistes, des administrateurs qui abolirent les survivances de la féodalité, firent sortir les Juifs et les protestants de leur ghetto, établirent les acquis de la Révolution comme base de la société nouvelle. Napoléon Bonaparte est incontestablement un fils de la Révolution.

Il est ce personnage extra-ordinaire au sens propre qui a su conjuguer les ambitions séculaires de la France monarchique et le désir de liberté de la Révolution.

Celui-là qui affirmait que l’amour de la patrie est la première des vertus n’avait pas d’idées très arrêtées sur une éventuelle construction européenne. Et il parait clair que Napoléon, « souverain de l’Europe » selon Metternich, a souhaité modeler l’Europe mais sans jamais sacrifier l’intérêt de la France.

Même si la vision européenne de Napoléon reste très centralisée autour de la France, et bien qu’il soit évident qu’il n’a jamais souhaité favoriser l’autonomie des peuples, certaines déclarations confirment que Napoléon, au-delà des conquêtes, entend fédérer les nations européennes. Ainsi il déclare devant le Corps Législatif : « Depuis votre dernière session, de nouvelles guerres, de nouveaux triomphes, de nouveaux traités de paix ont changé la face de l’Europe politique. La France est unie aux peuples de l’Allemagne par les lois de la Confédération du Rhin, à ceux de l’Espagne, de la Hollande, de la Suisse et de l’Italie par les lois de notre système fédératif. Nos nouveaux rapports avec la Russie sont cimentés par l’estime réciproque de ces deux grandes nations. Dans tout ce que j’ai fait, j’ai eu uniquement en vue le bonheur de mes peuples, plus cher à mes yeux que ma propre gloire ».

A Sainte Hélène il ira encore plus loin, affirmant avoir voulu faire des Européens « un seul et même corps de nation ».

Même s’il n’est pas question de parler de « construction », Napoléon exporte ses succès… Après le Code civil, il étend à l’Europe l’unité de poids et de mesures. Il imagine même une unité monétaire européenne : « Il est nécessaire également que vous adoptiez le système monétaire français ; ce que fait l’Espagne, l’Allemagne, toute l’Italie, pourquoi ne le feriez-vous pas ? Cela resserre les liens des nations d’avoir les mêmes lois civiles et les mêmes monnaies. Quand je dis les « mêmes monnaies », j’entends bien que vos monnaies porteront les armes de Hollande et l’effigie du roi ; mais le type, mais l’organisation doivent être les mêmes ».

Ces quelques exemples conduisent à penser que l’idée européenne n’était pas étrangère à Napoléon. Durant les 100 jours, il porte dans le préambule de l’acte Additionnel, une déclaration qui confirme cet intérêt, mais qui peut également être regardée comme une tentative de justification des guerres :

« Nous avions alors pour but d’organiser un grand système fédératif européen, que nous avions adopté comme conforme à l’esprit du siècle, et favorable aux progrès de la civilisation ».

Le régime d’exception que le général corse a installé, est, indéniablement, l’acte fondateur, sur le plan administratif notamment, de l’Europe moderne.

Mais, Napoléon visait à exporter en Europe le modèle français. Il s’agissait bien plus d’uniformiser que de créer un véritable cadre européen.

Une nation peut-elle, doit-elle, partager une part de souveraineté ? Cette question reste très pertinente aujourd’hui.

Où en sommes-nous aujourd’hui ?

La République d’aujourd’hui est mal à l’aise, qui hésite à le célébrer au nom de la responsabilité morale. Il est impossible de juger Napoléon avec nos valeurs morales.

Schématiquement, il incarne tout ce que l’époque déteste : traditionaliste, guerrier, esclavagiste.

Sur ce point précis, rappelons qu’il n’a rétabli l’esclavage que pour garder la Martinique qui s’était donnée aux Anglais. Esclavage qu’il abolit définitivement pendant les 100 jours, soit une vingtaine d’années avant les Anglais.

Aujourd’hui, il s’agit pour les partisans de la cancel culture, souvent peu au fait des réalités historiques, de juger l’empereur sur des critères contemporains. Aujourd’hui, on s’offusque au nom du politiquement correct plutôt que raisonner et analyser.

On lui reproche son gouvernement autoritaire. Pendant la collaboration, on l’accusa même d’être à l’origine d’un complot judéo-maçonnique pour avoir donné la citoyenneté aux juifs et rétabli la franc-maçonnerie. Parlera-t-on d’opportunité ?

La tendance est aujourd’hui à une lecture de l’histoire ​qui pratique une forme de confusion des époques et le fait sciemment Ce qui consiste à retirer à chaque époque le fait d’avoir franchi des étapes.

Ignorer l’importance de Napoléon dans l’histoire de l’Europe c’est faire table rase de deux cents ans d’histoire. « Celui qui tient le passé tient l’avenir » disait Orwell.

Cancel culture, c’est aussi et surtout « cancel soul ». Les tenants de cette pseudo-culture n’ont pour objectif que le saccage de cet héritage.

Si l’on veut juger Napoléon avec nos critères moraux d’aujourd’hui, il faut juger tous les personnages de l’histoire, tous les penseurs, avec ces critères.

Pas un n’y résisterait. Adopter ce mode de raisonnement, c’est refuser le changement, le progrès, le développement. C’est la récusation de l’évolution.  

Qui oserait d’ailleurs « en même temps » que Napoléon, faire disparaitre Hugo, Dumas, Chateaubriand, Musset, Stendhal, Walter Scott, ces génies qui ont choisi de célébrer son épopée ?

Rassurons-nous cependant, cette entreprise de sape a, tout compte fait, peu de chances de succès.

Napoléon reste le Français le plus célèbre au monde, sur Internet, parmi les personnages historiques, il est le mieux classé et arrive comme 2e personne la plus importante dans l’histoire, juste derrière… Jésus.

 

Patrick Mignola
Député de la 4e circonscription de la Savoie
Président du Groupe Mouvement Démocrate et Démocrates Apparentés
Propos recueillis par Arnaud Benedetti