Chronique d’une situation inédite : réflexion 5

Nous vivons actuellement une situation inédite. Alain Meininger, membre du Comité éditorial de la Revue Politique et Parlementaire nous fait part des réflexions que lui inspirent ce contexte particulier.

L’irruption de l’inacceptable a pris la forme du décès d’une jeune fille de seize ans. Jusqu’ici dans notre inconscient collectif la mortalité était soit une abstraction statistique soit concernait des personnes âgées atteintes de comorbidités et donc destinées à disparaître à horizon rapproché ; une intériorisation de l’inéluctabilité grippale ou caniculaire en quelque sorte. L’enfer était pour les autres, ceux qui ne vous ressemblent pas, du moins le croyait-on. Tout vient de changer sur une toile de fond qui ne cesse de se dégrader ; les circonlocutions sur les contrariétés du confinement et l’ampleur de la récession à venir virent à l’incongruité si ce n’est à l’indécence quand le fatum rôde au coin de la rue et que cette forme de mort qui rend impossible tout rituel de passage cherche à nous confisquer notre humanité.

Les portes de l’enfer : depuis hier vendredi la France compte 299 décès supplémentaires ; alors que le confinement est prolongé a minima jusqu’au 15 avril, le marqueur épidémiologique le plus significatif affiche plus de 3 700 personnes en réanimation ; on dénombre près de 2 000 morts (hors EHPAD) et 1 300 professionnels de la santé contaminés ; les fonctionnaires régaliens, indispensables à la continuité de l’Etat et donc à la survie de la Nation commencent tout juste à être dotés des protections indispensables alors qu’ils paient déjà un lourd tribu avec plusieurs milliers de gendarmes, policiers et gardiens de prison touchés dont au moins deux morts ; alors que les hôpitaux du grand Est sont submergés et commencent à appliquer une médecine de guerre – entendez plus rapide et le cas échéant sélective – la même vague est redoutée en Ile de France et le « plateau » qui, au niveau national, marquerait le début du reflux n’est pas attendu, au mieux, avant plusieurs jours. A l’étranger la situation n’est guère plus enviable avec une Italie qui pleure plus de 10 000 morts, une Espagne dépassée par ce qui lui arrive et des Etats-Unis qui, au grand dam de leur président qui comptait sur ses résultats économiques pour être réélu, sont en train de devenir avec 100 000 contaminations le nouvel épicentre de la pandémie. Les deux navires-hôpitaux – le USNS Mercy et le USNS Comfort – qui sont en train de se positionner au large de Los Angeles et de New-York avec leurs mille lits et leurs dix blocs-opératoires chacun sont certes impressionnants mais risquent de ne pas suffire à soulager un système de santé performant mais lacunaire.

Une opinion publique française hébétée : la violence des informations – et désormais de certaines images-  a sonné une opinion publique incrédule qui, par réflexe reptilien de survie, fait bloc, faute d’autre choix, derrière ses gouvernants ; les cotes de popularité du président de la République et du Premier ministre sont pour l’instant à la hausse alors que la confiance qu’on leur fait pour gérer la crise est en baisse.

Cette anesthésie psychique due à la fois à une forme de sidération devant le drame en cours et le caractère désordonné, illisible et parfois irrecevable des critiques des oppositions n’aura évidemment qu’un temps.

Déjà pointent les signes d’un agacement devant la nature incohérente, approximative et quelque peu infantilisante de la communication officielle, qu’elle vienne de Matignon ou plus encore de l’Elysée ; l’hypothèse d’un retournement rapide et violent de l’opinion publique lorsqu’apparaîtront les premières preuves irréfutables de l’impréparation et de l’impéritie, n’est pas à exclure. Le Premier ministre a flairé le danger qui vient de reprendre en mains une communication officielle devenue erratique. Le regain inattendu de popularité d’une ancienne ministre de la Santé qui avait eu l’audace – la sagesse ? – de constituer une réserve de masques et de vaccins il y a une dizaine d’années est symptomatique.

Un premier tour d’élections municipales contestable et contesté : alors que commencent à se multiplier les cas de scrutateurs et présidents de bureaux de votes atteints par le virus dix à douze jours après le scrutin du 15 mars, soit dans des délais compatibles avec le temps médicalement constaté d’incubation, la bronca contre la tenue de ce vote enfle un peu plus chaque jour. Le citoyen lambda ne cesse de s’interroger : en 2007 pour la raison, au demeurant discutable – il existe dans le monde moult démocraties dont l’états-unienne où le citoyen se rend aux urnes pour une multitude de votes simultanés – de la superposition des dates avec la présidentielle, l’élection municipale avait été ajournée à 2008, accordant aux maires élus en 2001 un an de mandat supplémentaire. L’on n’a pas le souvenir que quiconque ait hurlé à l’atteinte à la démocratie.

La sagesse eût commandé d’en faire de même et un report à l’automne aurait de plus présenté l’avantage de laisser en place pendant l’orage des équipes aguerries, au fait des dossiers alors que les maires, irremplaçables maillons de proximité, sont plébiscités à 69 % par des Français qui savent leur dévouement.

« Ce n’est pas moi, c’est l’autre » ; les scientifiques rappellent qu’ils n’ont donné qu’un avis et les politiques jurent qu’ils n’ont décidé qu’après avoir entendu les scientifiques ; à ce niveau de virtuosité, la défausse est un art. Cette décision d’Etat aurait nécessité maîtrise irréprochable des aspects techniques, responsabilité, humanité et primat de l’intérêt général : chacun est libre d’en tirer les conclusions qu’il souhaite.

Un livre ? Le pas de deux que sont en train de danser Trump et Xi Jinping a remis à l’honneur – par l’entremise de l’historien américain Graham Allison – le fameux piège de Thucydide sur le passage de témoin entre puissance montante et puissance déclinante ; si vous ne souhaitez pas relire in extenso L’histoire de la guerre du Péloponnèse qui demeure néanmoins un texte fondamental sur les invariants stratégiques et les fondements des relations internationales, plongez-vous dans les ouvrages d’une de nos plus grandes intellectuelles du XXe siècle, Jacqueline de Romilly, disparue en 2010. Deuxième femme entrée à l’Académie française après Marguerite Yourcenar, première femme professeur au Collège de France, cette ardente helléniste au cursus universitaire exceptionnel demeure la spécialiste de l’historien grec, objet de sa thèse. Plus léger mais captivant et riche d’enseignements sur le personnage et son époque, Alcibiade ou les dangers de l’ambition, qu’elle publia chez De Fallois en 1995, se lit d’une seule traite tant la trajectoire du personnage est atypique. De quoi oublier pendant quelques heures le coronavirus.     

Alain Meininger
Membre du Comité éditorial